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    Grand dialogue national au Cameroun

    Crise séparatiste au Cameroun, un grand dialogue pour rien?

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    Alors qu’elles préconisent la décentralisation et un statut spécial pour les deux régions anglophones, écartant de fait le fédéralisme demandé par certains, les résolutions du «grand dialogue national» ont-elles une chance de mettre fin à la crise séparatiste au Cameroun? Des analystes décryptent pour Sputnik les contours de ces résolutions.

    Très attendu pour apporter un début de solution dans le conflit meurtrier qui oppose depuis 2016 les forces armées et séparatistes dans les régions anglophones du Cameroun, le «grand dialogue national» a-t-il tenu ses promesses? Pendant une semaine, du 30 septembre au 4 octobre derniers, des centaines de Camerounais venus de toutes les régions du pays et de la diaspora ont débattu au Palais des congrès de Yaoundé, la capitale du pays, sur un ordre du jour fixé d’avance par le chef de l’État Paul Biya. Au menu: bilinguisme, diversité culturelle, cohésion sociale, système éducatif, système judiciaire, décentralisation et développement local.

    Hormis certains anglophones modérés qui saluent les premiers pas vers la reconnaissance d’un statut particulier accordé aux régions du Nord-Ouest et du Sud-Ouest, ce grand dialogue a essuyé de vives critiques quant à son déroulement. Le professeur Claude Abe, socio-politologue camerounais, enseignant à l’université catholique d'Afrique centrale, fait partie des critiques de cette rencontre dont le dénouement n’a pas donné, selon lui, les résultats escomptés.

    «On a assisté à une grande diversion nationale doublée d’un grand dîner national dans la mesure où les participants ont bien mangé et bien bu, tout cela aux frais du contribuable. Mais je ne suis pas sûr que les résolutions auxquelles ce dialogue a abouti puissent résoudre les problèmes des Camerounais, notamment dans la partie dite anglophone du pays où la situation est toujours extrêmement préoccupante», confie Claude Abe au micro de Sputnik.

    Pour résoudre la crise séparatiste en cours, le grand dialogue national a opté pour l’accélération de la décentralisation. Un choix qui écarte de fait le fédéralisme demandé par plusieurs personnalités anglophones présentes à ces assises comme Ni John Fru Ndi, président du Social Democratic Front (SDF), parti d’opposition. Mais les leaders de la république autoproclamée d’Ambazonie, non reconnue par la communauté internationale, toujours emprisonnés à la prison centrale de Yaoundé, n’ont pu participer à aucun moment aux débats.

    Déjà prévue dans la Constitution de 1996, la décentralisation n’a jamais réellement été mise en œuvre par le gouvernement de Yaoundé. Pour Claude Abe, toutefois, quelle que soit la forme de l’État considérée – fédéralisme ou accélération de la décentralisation –, le plus important est l’implication des Camerounais dans la gestion des affaires quotidiennes. 

    «Le Cameroun a ceci de particulier que lorsqu’un vrai problème se pose, on répond par une pirouette et on essaie de faire semblant. Qu’importe l’appellation, c’est le contenu qui est le plus important. Les populations camerounaises doivent être impliquées dans la gestion des affaires qui les concernent», estime le socio-politologue.

    ​Grand dialogue national, et après?

    Pour Joseph Antoine Bell, ancien international camerounais de football, membre de la commission sur la diaspora et qui a pris part à ces pourparlers de paix comme invité, l’efficacité de la démarche dépend en grande partie des acteurs sur le terrain.

    «Le grand dialogue a opté pour une décentralisation plus approfondie et plus aboutie, les participants ont estimé que c’était ce qui était le mieux pour le Cameroun. Mais les tactiques de jeu n’ont de valeur que si les joueurs les mettent en application. C’est-à-dire que toutes les résolutions prises ne seront valables que si les protagonistes sont à la hauteur des recommandations. Le résultat attendu ne dépendra que de la volonté de tous les Camerounais», commente Joseph Antoine Bell au micro de Sputnik.

    Outre l’option de décentralisation poussée, adoptée par la commission éponyme, les assises de Yaoundé ont également abouti à l’octroi d’un statut spécial pour les deux régions anglophones du Nord-Ouest et du Sud-Ouest. Pour rappel, le Southern Cameroons, cette partie méridionale de l’ancien Cameroun britannique (Nord-Ouest et Sud-ouest), s’était autrefois prononcé pour l’indépendance et son rattachement à l’ex-Cameroun francophone. Les deux entités ont formé une République fédérale à partir du 1er octobre 1961. En 1972, un référendum a mis fin au fédéralisme. Les deux États fédérés ont disparu pour faire place à un seul État. Les séparatistes anglophones ont voulu marquer la rupture avec la partie francophone remettant en cause les clauses du rattachement de 1961.

    Alors que les contours de ce nouveau statut spécial proposé lors du grand dialogue national n’ont pas encore été définis par le pouvoir de Yaoundé, Claude Abe estime:

    «Ce à quoi on risque d’aboutir, c’est à une sorte de fédéralisme par défaut qui peut renvoyer à un transfert des pouvoirs aux collectivités et à l’acceptation que les anglophones pourraient avoir un gouverneur régional élu susceptible de prendre des décisions. C’est-à-dire que l’on aboutirait à une décentralisation où les gens ont la possibilité de remettre en question le mode de gouvernance de ceux qui les gèrent au quotidien»,analyse le sociopolitologue.

    S’il est vraiment appliqué par le pouvoir central, le statut spécial octroierait aux régions anglophones une plus grande autonomie financière, la possibilité d’élire leurs gouverneurs locaux autrefois nommés par l’exécutif ainsi que le rétablissement d’une chambre des chefs traditionnels dans ces deux régions. Le professeur Jean Vincent Ntuda Ebode, géostratège et enseignant à l’université de Yaoundé 2, considère pour sa part que ce statut devrait aussi prendre en compte les aspects socioculturels propres aux régions anglophones, à l’instar de la Common Law.

    «Ce statut devrait également impliquer un certain nombre d'aménagements en termes d'avantages à accorder à ces régions. On pourrait leur donner, par exemple, un avantage en termes de subventions le temps de se reconstruire rapidement.  Ce statut spécial devrait être complètement défini à la prochaine législature pour qu'on y mette un contenu. Il serait préférable que les anglophones eux-mêmes fassent des suggestions et qu'on les examine pour savoir si elles sont conformes à la Constitution», déclare l’enseignant au micro de Sputnik.

    Bien que le statut particulier accordé à ces régions soit constitutionnellement admis, le professeur Ntuda Ebode craint un effet de contamination. Il redoute donc que les revendications s’étendent à toutes les régions du Cameroun.

    «À l'avenir, on pourrait se trouver confronter à d'autres revendications si le niveau de décentralisation, dans son élargissement et dans son approfondissement, ne garantit pas un certain nombre d'atouts à toutes les régions du pays. Il est possible que cela débouche sur des revendications en cascade», argue-t-il.

    Des résolutions inefficaces?

    Alors que sur le terrain, le conflit entre l’armée et les séparatistes fait toujours rage, l’absence de leader ambazonien lors de ce grand débat national ne rassure pas quant à l’effectivité d’un arrêt des combats. Ces résolutions pourront-elles véritablement déboucher sur un retour à la normale dans les régions en crise?

    «Aujourd’hui, la première préoccupation de tous les anglophones, c’est qu’on arrête les tueries ; qu’on leur permette d’aller à l’école ; qu’on leur permette d’aller au travail. Lors de la tenue de ce dialogue, j’ai vu des jeunes gens qui sont venus de toutes les régions anglophones pour regretter ce qu’ils ont fait et en acceptant même de présenter leurs excuses. Si on devait continuer comme ça, je suis sûr que la situation serait forcément meilleure qu’hier», commente Joseph Antoine Bell au micro de Sputnik

    D’autres analystes comme Claude Abe se montrent en revanche sceptiques quant à la capacité de ce dialogue d’abolir la crise séparatiste dans les régions anglophones pour la simple raison que les vraies concernés n’étaient pas représentés.

    «On n’est pas allé demander à ces gens véritablement ce dont ils avaient besoin et leurs attentes au sens propre. C’est un certain nombre de personnes ayant à cœur de gérer leurs intérêts qui sont venues s’exprimer au nom de ces populations», s’insurge-t-il.

    A contrario, le professeur Ntuda Ebode est plutôt optimiste pour la suite. L’universitaire salue cette mobilisation des Camerounais à la recherche des solutions internes à cette crise que traverse le pays. 

    «Lorsque je vois l'ambiance de la fin du dialogue, notamment la standing ovation qui a marqué la fin des travaux, je pense que la plupart des Camerounais ont trouvé un consensus sur la base d'un sursaut d'orgueil patriotique. Parce qu’il était inadmissible que les solutions viennent de l'extérieur, à travers notamment une médiation internationale»,commente l’analyste.

    Paul Biya sous pression lâche du lest

    Sous la pression de la communauté internationale, le Président Paul Biya a fini par accepter d’organiser ce dialogue national dont il a confié la direction des travaux à son Premier ministre Joseph Dion Ngute. Mais, selon la plupart des acteurs nationaux et internationaux, il s’agit là de la dernière carte à jouer pour le vieux leader camerounais afin de tenter de résoudre une crise séparatiste qui a fini par attirer tous les regards des partenaires bilatéraux et multilatéraux du Cameroun.

    ​Pour montrer qu’il avait compris le message, le chef de l’État camerounais a ordonné jeudi 3 octobre la libération de 333 détenus arrêtés dans le cadre des manifestations liées à la crise anglophone. Une mesure intervenue alors que les débats battaient leur plein et qui a pris tout le monde de cours.

    ​Cependant, le leader séparatiste Ayuk Tabe, président autoproclamé de l'«Ambazonie», condamné à perpétuité dans la prison centrale de Yaoundé tout comme ses coaccusés, n’a pas bénéficié de la grâce présidentielle.

    Pour Claude Abe, ce geste de la part du chef de l’État est une mesure d’apaisement. Les 333 personnes libérées avaient, pour la plupart, été arrêtées pour des motifs de troubles survenus pendant des manifestations dans le Nord-Ouest et le Sud-Ouest. Elles n’avaient pas encore fait l’objet d’un jugement.

    «Toutes les décisions qui vont dans le sens d’un apaisement sont à saluer. Mais elles doivent bénéficier en priorité aux individus qui n’ont pas commis de crime contre l’humanité ou qui ne se sont pas rendues coupables d’atteinte à l’intégrité territoriale du Cameroun. Les autres, de mon point de vue, ne peuvent pas prétendre être libérés», commente l’analyste.

    Acculé de toute part, Paul Biya a également ordonné, vendredi 4 octobre, l'arrêt des poursuites contre son principal opposant, Maurice Kamto, et une centaine de ses partisans. Pour le professeur Jean Vincent Ntuda Ebode, il s’agit d’un geste politique en direction du Mouvement pour la renaissance du Cameroun (MRC) visant la réconciliation nationale souhaitée par les participants lors des pourparlers de Yaoundé.

    Au chapitre des autres recommandations, le grand dialogue national a également opté pour la création d’une commission «Vérité, justice et réconciliation», le renforcement de l’anglais dans les administrations et les services publics et l’introduction de la double nationalité pour la diaspora. L’ensemble des résolutions sera soumis à l’appréciation du chef de l’État

    Tags:
    crise politique, Paul Biya, Cameroun
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