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    Fake news (image d'illustration)

    En Tunisie, une brigade anti-fake news…pour rendre service au journalisme

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    Tunisia check news, c’est le nom, en Tunisie, d’une nouvelle plateforme numérique qui passe au crible les informations circulant sur les réseaux sociaux. Lancée à l’initiative de la HAICA -le gendarme de l’audiovisuel tunisien-, la plateforme poursuit aussi l’objectif de rétablir la confiance du public tunisien en les médias.

    Le nez collé à son écran, Kaouther déroule attentivement son fil d’actualité Facebook, à l’un des étages de l’imposant siège de la télévision nationale, au centre de Tunis. À la recherche, depuis ce matin, de quelque buzz douteux, elle semble, enfin, avoir identifié une cible potentielle. Une photo, qui depuis ce matin fait le tour de la Toile, montre Nabil Karoui, candidat malheureux à la présidentielle du 13 octobre, affichant un bulletin de vote sur lequel est coché le nom de son rival, Kaïs Saïed. Le bon sens fait que le caractère fake de la photo est tout indiqué. «Néanmoins, il faut tout de même vérifier», lance Kaouther. En deux coups de cuiller à pot, Google Image est réquisitionné, et le verdict est sans appel. La photo n’est effectivement qu’un piètre montage.

    Kaouther est journaliste à la radio nationale. Elle fait partie, avec une demi-douzaine d’autres journalistes, tous issus du service public, des pionniers qui se sont engagés bénévolement dans ce combat courant octobre. Elle dit être «fière d’avoir été sélectionnée pour faire partie de ce projet».

    «Nous sommes très contents de constituer le premier noyau de cette unité de fact checking. C’est une expérience professionnelle intéressante, et qui s’inscrit dans le droit fil des valeurs du service public: le professionnalisme, la neutralité et l’objectivité», poursuit Kaouther auprès de Sputnik.

    Outre les trois journalistes de la radio nationale, dont Kaouther, l’équipe en compte aussi trois autres de la télévision nationale et deux de l’agence de presse gouvernementale, Tunis Afrique Presse (TAP). Leurs rangs sont appelés à s’élargir au-delà de ce noyau dur, prévoit Sami Badreddine, un ancien de la TAP qui travaille comme consultant dans le cadre de ce projet.

    «L’idée est de constituer d’autres unités opérationnelles dans les régions de l’intérieur, puisqu’on est encore, pour l’instant, centralisé à Tunis. En attendant, on a préparé le terrain et les journalistes de ces régions ont pu bénéficier de cycles de formation », a-t-il précisé à Sputnik.

    C’est à l’occasion de ces nombreux cycles de formation, organisés avec le soutien de partenaires européens et internationaux, comme le PNUD (Programme des Nations unies pour le développement) ou le Centre de Genève pour la gouvernance du secteur de la sécurité, que les journalistes de la brigade anti-fake news ont pu acquérir les techniques de base «leur permettant de vérifier les informations tendancieuses ou diffamatoires, ou ayant pour but de désinformer» qui circulent sur la Toile. La logique fait, ensuite, que le choix de l’information à traiter dépend aussi de sa capacité de nuisance, et donc de son impact. «Le critère nous permettant d’intervenir, c’est la viralité! Certes, il y a bien des outils techniques qui permettent de mesurer la viralité. Mais ceux-ci nécessitent d’acquérir une licence, qui coûte particulièrement cher», reconnaît le consultant tunisien.

    En attendant de pallier cette difficulté d’ordre budgétaire, l’équipe recourt à une technique artisanale, plutôt efficace.

    «On passe par nos propres profils sur le réseau social Facebook. À partir du moment où une information, une photo a fait plus de 100 partages, et qu’elle nous paraît suffisamment douteuse, ou en tout cas pas confirmée par les personnes concernées, on décide de la traiter», décrit Kaouther.

    Le processus de traitement, lui, peut emprunter deux voies différentes, selon que la fake news présumée est une photo ou une vidéo, ou plutôt, consiste en une fausse information ou en une déclaration. Dans le premier cas, on a recours à toute une palette d’outils, disponibles sur Internet, tels que Google Images, pour vérifier l’authenticité du support en question. Dans l’autre cas de figure, l’équipe de fact checking prend contact avec les parties concernées pour recueillir leur confirmation, ou leur démenti le cas échéant.

    «On publie alors le démenti, sur le site et sur notre propre page Facebook!», conclut Kaouther, qui ne cache pas sa satisfaction de voir ses démentis partagés en masse par les internautes.

    «Dans beaucoup de pays, le journalisme est en perte de vitesse et de légitimité»

    «On fait un travail journalistique parce qu’il y a un autre travail journalistique qui n’avait pas été fait!», résume, amèrement, Sami Badreddine. Certes, une bonne partie des fake news provient, à l’origine, de publications postées sur les réseaux sociaux, et particulièrement Facebook, très prisé en Tunisie avec «plus de 7 millions de comptes pour une population de 11,9 millions», relève-t-il. Toutefois, une certaine pratique se répand également aujourd’hui dans nombre de médias, qui consiste à sourcer leurs informations à partir de Facebook. C’est d’ailleurs la raison qui a poussé la Haute autorité indépendante de la Communication audiovisuelle (HAICA) à intervenir, explique M.Badreddine.

    Ancien professeur de journalisme, Nouri Lejmi est le président de cette instance créée en vertu de la Constitution de janvier 2014. Il explique à Sputnik que le lancement de cette brigade numérique anti-fake news part d’un constat alarmant, celui «d’un journalisme en perte de vitesse et de légitimité dans beaucoup de pays». En cause, la désinformation dont les réseaux sociaux sont de puissants vecteurs, notamment quand il s’agit de comptes officiels de médias.

    «C’est vrai que les réseaux sociaux ont joué un rôle positif durant la révolution. Seulement, à un moment les choses ont mal tourné. La manipulation de l’information qu’on a pu voir, au profit de quelque force politique, risque de mettre en péril tout le processus démocratique. C’est pourquoi je me suis dit, alors, qu’il fallait faire quelque chose. On a donc réuni des gens autour de ce projet, des bailleurs de fonds internationaux aussi, le tout en s’inspirant de certaines expériences dans le monde», a relaté le patron du CSA tunisien à Sputnik.

    Parmi celles-ci, Africa Check, un projet de fact checking africain né en 2012, avec pour slogan «Séparer la réalité de la fiction». Enregistrée en Afrique du Sud, la plateforme est dotée de deux versions, l’une anglophone, l’autre francophone. L’accent est mis, dans la version anglophone, sur l’Afrique du Sud, le Kenya et le Nigéria, alors que la version francophone s’intéresse davantage à l’Afrique de l’Ouest. Mais rien n’empêche les auteurs du site de traiter de la Tunisie, surtout à l’occasion de sujets à dimension africaine.

    Des initiatives privées ont également vu le jour en Tunisie. Le premier site d’information francophone Business News s’était ainsi doté, dès août 2019, de sa propre rubrique de fact checking, BN Check. Dans le même esprit, mais avec l’unique objet de passer au crible les déclarations et promesses des candidats aux élections de 2019, le projet participatif «Birrasmi» («Vraiment», en dialectal tunisien).

    Nouri Lejmi, lui, n’y va pas par quatre chemins: Tunisia Fact Checking est un projet à vocation généraliste s’inscrivant dans la durée, au-delà du contexte électoral qui l’a porté. La plateforme, qui n’hésitera sans doute pas à épingler les fake news dans les ramifications digitales des médias audiovisuels, contribuera-t-elle à façonner de nouveaux réflexes médiatiques? C’est tout ce qu’espère Nouri Lejmi. Et l’intérêt des journalistes tunisiens pour la plateforme n’est pas pour le contredire. «Une bonne partie des adhérents à notre page Facebook sont d’ailleurs des journalistes», relève fièrement Sami Badreddine.

    Tags:
    confiance, médias, journalistes, désinformation, journalisme, Tunisie
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