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    Piscine de l'hôtel Ivoire à Abidjan

    «Le potentiel touristique de la Côte d’Ivoire est énorme mais inexploité»

    © AFP 2019 SIA KAMBOU
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    Depuis la fin de la crise postélectorale de 2010-2011, les autorités ivoiriennes ont entrepris de donner un nouveau souffle au tourisme. De leur côté, quelques particuliers comme Andréa Bilé œuvrent à leur échelle à la promotion de la destination Côte d'Ivoire, mais aussi pour donner aux Ivoiriens le goût du tourisme. Portrait.

    Après avoir longtemps pâti des différentes crises que la Côte d’Ivoire a connues – notamment lors de la décennie 2002-2011 – et en dépit de certaines contraintes comme l’insécurité, le secteur du tourisme refleurit progressivement. 

    En 2018, selon le ministère du Tourisme et des loisirs, plus de 3,4 millions de personnes ont visité le pays, qui s’est positionné comme la troisième destination pour le tourisme d’affaires en Afrique après le Nigeria et le Maroc. Et en 2017, le secteur touristique a contribué à près de 6% au PIB avec 21.000 emplois créés.

    Yaa Island, Côte d'Ivoire
    © Photo. Andréa Bilé
    Yaa Island, Côte d'Ivoire

    Le potentiel touristique de la Côte d’Ivoire, qui jouit d’une position idéale en Afrique de l’Ouest avec notamment une façade de 520 km sur l’océan Atlantique, «n’est plus à démontrer», comme l’affirme Andréa Bilé. La jeune femme fait partie des quelques particuliers ivoiriens qui, depuis la fin de la crise post-électorale de 2010-2011, n’ont pas hésité à investir pour promouvoir le tourisme dans leur pays.

    «En Côte d’Ivoire, on a des montagnes, des plages et cascades magnifiques. On a une faune, une flore et une culture encore exceptionnels. Notre pays n’a vraiment rien à envier aux destinations les plus cotées dans le monde», s’enthousiasme au micro de Sputnik Andréa Bilé.

    Après avoir travaillé pendant dix ans dans les télécoms, elle a fondé en 2012, sur fonds propres, OneServices, une agence de tourisme et de loisirs qui œuvre à faire de la Côte d’Ivoire une destination prisée en Afrique, mais aussi à donner aux Ivoiriens le goût du tourisme.

    Une entrepreneure née

    Andréa Bilé, fondatrice de OneServices
    © Photo. Andréa Bilé
    Andréa Bilé, fondatrice de OneServices

    Depuis son plus jeune âge, la fondatrice de OneServices a toujours eu la fibre entrepreneuriale. Au lycée, elle s’est essayée à de nombreuses activités comme la fabrication et la vente de sacs en plastique ou de tee-shirts. Elle créait également divers articles en pagne qu’elle commercialisait par la suite.

    En classe de première, elle est parvenue à décrocher un marché de livraison de fleurs auprès de l’ancienne compagnie nationale Air Ivoire. Mais mineure à l’époque, le marché était sous-traité par sa cousine.

    En première année de grande école, en 2007, elle a participé au programme Junior Achievement qui, en plus de lui faire découvrir le monde de l’entreprise, lui a permis de développer des compétences en marketing.

    «Quand on est jeune, on s’imagine que parce qu’on a plusieurs talents, on peut tout faire. Mais on finit par prendre conscience à un moment donné qu’il faut se spécialiser en quelque chose car quand tu fais tout, en réalité, on a du mal à t’identifier», déclare Andréa Bilé.

    De nature curieuse et passionnée de voyages, la jeune mère célibataire aime découvrir et faire découvrir aux autres les richesses de sa terre natale – la Côte d’Ivoire – et d’ailleurs. Elle a déjà sillonné en long et en large son pays, de même que d’autres contrées du monde. Et il lui arrive à l’occasion d’embarquer sa fillette de trois ans dans ses excursions.

    Dans un pays post-crise où l’économie se remet sur les rails, c’est en toute logique que la jeune entrepreneure, diplômée en finances-comptabilité, marketing et commerce international, choisit le secteur prometteur du tourisme pour y concentrer ses forces et compétences.

    Quand, à partir de 2012, elle organise ses premiers voyages et que des groupes de personnes viennent visiter la Côte d’Ivoire, elle réalise alors l’un des problèmes récurrents du secteur: une capacité d’accueil insuffisante.

    «Je me rendais compte de plus en plus qu’il manquait d’endroits pour accueillir les touristes. J’ai alors commencé à démarcher des amis et connaissances qui ont des maisons à Assinie [station balnéaire à 100 km à l’est d’Abidjan, ndlr] pour les mettre en location saisonnière. Au début, ils étaient réticents puis ils se sont laissé convaincre», raconte-t-elle.

    Mais par la suite, avec l’arrivée de booking.com vers 2014 en Côte d’Ivoire, la plupart ont fait le choix de se passer de ses services et d’accueillir des touristes de façon autonome. La fondatrice de OneServices a dû s’accrocher pour ne pas renoncer à son entreprise.

    «Investir dans le secteur du tourisme en Côte d’Ivoire n’est pas aisé. Il m’a fallu tenir. Ce n’est véritablement que depuis deux ans que l’entreprise commence à enregistrer des bénéfices», confie-t-elle à Sputnik.
    Le gratte-ciel du Sofitel Hôtel Ivoire à Abidjan
    © Sputnik . Roland Klohi
    Le gratte-ciel du Sofitel Hôtel Ivoire à Abidjan

    Facilement accessible par la route, Assinie, avec ses plages et paysages de rêve, demeure la destination préférée des clients de OneServices en Côte d’Ivoire.

    Mais les Ivoiriens, eux, préfèrent se rendre à Dubaï pour découvrir la ville et profiter de ses loisirs. Ils privilégient également la Chine pour le commerce et les loisirs.

    Andréa Bilé assure que le potentiel touristique de la Côte d’Ivoire est «énorme mais largement inexploité».

    «Il y a certes Côte d’Ivoire Tourisme (l’office national du tourisme), le Salon international du tourisme d’Abidjan (SITA) et le lycée professionnel hôtelier, c’est bien, mais ce n’est pas suffisant pour développer le secteur», déplore-t-elle.

    Un secteur du tourisme en pleine réinvention, mais encore amorphe

    Pour Andréa Bilé, «le plus gros frein au développement du tourisme dans le pays est l’insécurité et l’instabilité politique». La Côte d’Ivoire, à l’instar de toute la région ouest-africaine, demeure en effet sous la menace du terrorisme.

    Le pays a d’ailleurs subi le 13 mars 2016 une attaque qui a fait 19 morts, à Grand-Bassam, une ville balnéaire prisée située à 40 km au Sud-est d'Abidjan. Cet attentat – revendiqué par Al-Qaïda au Maghreb islamique*, le premier du genre sur le sol ivoirien – a bien failli porter un sérieux coup à un secteur du tourisme qui se remettait à peine à flot.

    «Si la présidentielle de 2020 se déroule bien, je suis persuadée qu’il y aura un boom notable du tourisme en Côte d’Ivoire», assure-t-elle.

    Mais il n’y a pas que l’instabilité politique ou l’insécurité qui freinent le développement du tourisme en Côte d’Ivoire. La capacité d’accueil et les frais de séjour pratiqués dans le pays posent également problème.

    «Cela ne sert à rien de faire la promotion de la destination Côte d’Ivoire et que, une fois les touristes décidés à venir, on ne soit pas en mesure de les accueillir convenablement. Hormis à Abidjan, il n’est quasiment pas possible de loger plus de 100 personnes en un seul endroit. Une ville comme Assinie, par exemple, est très fréquentée. De nombreux séminaires et événements s’y tiennent mais elle ne possède pas d’hôtel de plus de 50 chambres. Donc l’accueil est bien souvent multisite. Ce n’est pas l’idéal pour le tourisme de masse», fait observer Andréa Bilé.

    Par ailleurs, en Côte d’Ivoire, les coûts du séjour (hébergement, transport et loisirs) demeurent encore très rédhibitoires comparé à d’autres destinations dans le monde. Pour une entreprise comme OneServices, il est beaucoup plus rentable de trouver des touristes pour des destinations à l’étranger que d’en trouver pour visiter la Côte d’Ivoire car faire venir des touristes revient plus cher que les envoyer ailleurs. 

    «La nuit dans un quatre étoiles d’Abidjan coûte en moyenne de 100.000 francs CFA (152 euros). Au Mexique, pour 60.000-80.000 francs CFA (91-122 euros), le touriste a une chambre quatre étoiles magnifique, en bord de mer en pension complète (petit-déjeuner, déjeuner, dîner). Le choix est vite fait», explique à Sputnik la fondatrice de OneServices.

    Si OneServices subsiste depuis 2012, c’est seulement parce que, selon sa fondatrice, l’entreprise a su se diversifier et innover, et qu’elle ne propose pas que la destination Côte d’Ivoire.

    «Une entreprise comme la mienne doit à l’occasion aller démarcher les touristes là où ils se trouvent, signer des partenariats avec des tours opérateurs étrangers. Tout ceci a un coût qu’on ne peut plus se permettre au bout d’un moment. C’est justement à ce niveau que l’aide de Côte d’Ivoire Tourisme serait la bienvenue. Elle agirait comme une chambre de commerce, mais pour le tourisme», plaide-t-elle.

    La jeune entrepreneure, qui veut positionner son entreprise comme un leader du tourisme en Côte d’Ivoire, a conscience qu’il lui faut préalablement remplir plusieurs critères et franchir certaines étapes. Pour ce faire, OneServices a adopté une démarche qui se décline en quatre points.

    Le premier point vise à développer les voyages organisés vers la Côte d’Ivoire et l’étranger.

    Le deuxième est de faire la promotion du concept de team-building sur la plage de 5.000 m2 de la célèbre baie des Milliardaires à Abidjan.

    Le troisième touche au le développement durable du tourisme, en nouant des partenariats avec de grandes chaînes d’hôtels et en les incitant à s’installer en Côte d’Ivoire.

    Et enfin, (re)donner le goût du tourisme aux Ivoiriens en leur faisant réaliser que l’activité n’est pas réservée à une certaine élite.

    Toutefois, Andréa Bilé est convaincue que, sans une réelle politique nationale, les efforts de particuliers comme elle risquent de s’avérer au final vains.

    «Le développement du tourisme n’est pas qu’une question de moyens financiers, c’est avant tout et surtout une question de volonté des autorités, comme c’est le cas dans les pays où l’activité est prospère. Il faut une véritable politique touristique nationale qui se traduise notamment dans l’éducation et la formation des ressources humaines, dans des mesures fiscales attractives et dans l’accompagnement des entrepreneurs», poursuit-elle.

    Le rôle de l’État dans le développement du tourisme

    Les autorités ivoiriennes ont, à plusieurs reprises, fait part de leur intention de faire du tourisme un secteur clé de l’économie de la Côte d’Ivoire, qui aspire à l’émergence.

    Le gouvernement a présenté en 2018 une nouvelle stratégie nationale de développement touristique. Baptisé «Sublime Côte d’Ivoire», ce programme devrait permettre, d’ici à 2025, d’inscrire le pays dans le Top 5 du tourisme africain avec 5 millions de visiteurs. La création de 650.000 emplois, dont 230.000 qualifiés, est également prévue.

    La réalisation de cette stratégie – qui se décline en neuf projets, dont l’aménagement du front de mer à Abidjan et la construction de grands axes routiers – devrait nécessiter des investissements privés comme publics de plus de 3.200 milliards de francs CFA (4,9 milliards d’euros).

    Si, depuis 2012, le nombre de visiteurs en terre ivoirienne a fortement crû, il faut noter que le tourisme d’affaires (60%) prédomine sur celui de loisirs. Une situation que l’État et les entrepreneurs privés, en particulier, aimeraient bien rééquilibrer.

    * Organisation terroriste interdite en Russie

    Tags:
    tourisme, Côte d'Ivoire
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