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    Jan-Yves Le Drian, ministre français de l'Europe et des Affaires étrangères

    Le Cameroun au cœur d’une lutte d’influence entre Paris et Moscou

    © AP Photo / Eraldo Peres
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    Alors que le Président Paul Biya ne s'est finalement pas rendu au sommet Russie-Afrique à Sotchi, il recevait au même moment le ministre français des Affaires étrangères à Yaoundé. Coïncidence ou lutte d’influence entre la France et la Russie? Alvin Ateba, analyste relations internationales, décrypte pour Sputnik les visées de ces puissances.

    Invité par son homologue Vladimir Poutine pour assister au tout premier sommet Russie-Afrique qui s’est tenu du 22 au 25 octobre derniers à Sotchi, le chef de l’État camerounais Paul Biya a finalement décliné l’invitation. Dans le même temps, le ministre français de l’Europe et des Affaires étrangères Jean-Yves Le Drian a effectué une visite au Cameroun. Une audience lui a d’ailleurs été accordée par le Président de la République ce 23 octobre au Palais de l’unité à Yaoundé.

    Cette visite du patron de la diplomatie française, intervenue alors que Paul Biya était invité en Russie, procède-t-elle d’un simple hasard de calendrier? Pas certain! Invité depuis mars 2019 à prendre part à cet événement, Paul Biya s’était montré disposé à répondre favorablement à l’invitation de son homologue russe à la suite d’une audience accordée à Anatoliy Bashkine, l’ambassadeur de Russie au Cameroun le 27 mars dernier. Le désistement du président camerounais – qui intervient quelques jours après son tête-à-tête avec Emmanuel Macron en marge de la sixième conférence de reconstitution des ressources du Fonds mondial pour la lutte contre le sida, le paludisme et la tuberculose à Lyon – suscite encore des interrogations. Au Cameroun, certains observateurs y voient une lutte de positionnement entre les deux grandes puissances et la volonté de la France de garder la mainmise sur son pré carré en anticipant sur une éventuelle extension de la présence russe dans le Golfe de Guinée, notamment au Cameroun.

    Alvin Ateba, analyste politique, spécialiste des relations internationales et membre de la Fondation Friedrich Ebert à Yaoundé, analyse pour Sputnik les enjeux de cette lutte d’influence entre Paris et Moscou.

    Alvin Ateba, spécialiste camerounais des relations internationales
    © Photo. Alvin Ateba
    Alvin Ateba, spécialiste camerounais des relations internationales

    Sputnik: Quelles peuvent être les motivations sous-jacentes de l’organisation de ce sommet Russie-Afrique?

    Alvin Ateba: «L’organisation d’une conférence Russie-Afrique semble s’inscrire dans une perspective de course vers la puissance entre les super grands, avec en ligne de mire le contrôle des ressources stratégiques dont regorge le continent africain. Il est question pour la Russie de marquer sa présence en Afrique, devenue l’espace contemporain des grands enjeux.

    Stratégiquement, il s’agit là, pour les pays africains, d’un grand moment diplomatique, capable de générer des opportunités avec la Russie. De ce fait, il était nécessaire pour les chefs d’État du continent d’être présents à une si grande rencontre d’où pourrait ressortir une reconfiguration de l’ordre des rapports internationaux, surtout si l’enjeu de la rencontre convoquée est la quête de la puissance russe sur l’espace africain.»

    Sputnik: L'une des absences remarquées aux assises de Sotchi a été celle de Paul Biya. Qu'est-ce qui peut expliquer cette absence du Président camerounais à ce rendez-vous alors qu’il y semblait favorable antérieurement?

    Alvin Ateba: «Le Cameroun a quand même été représenté à Sotchi, même si son dirigeant a été absent. Lejeune Mbella Mbella, ministre des Relations extérieures du Cameroun, était présent lors du sommet.

    Mais cette absence n’entrave en rien, au-delà des images et des symboles, le contenu et le réalisme des correspondances entre Etoudi et le Kremlin. Le Président camerounais a toujours donné de la valeur à la diplomatie de son pays par sa présence fréquente lors des grands moments internationaux.»

    Sputnik: Simultanément à l'ouverture du sommet Russie-Afrique, Paul Biya a reçu en audience, dans le cadre d'une visite officielle, le ministre français de l'Europe et des Affaires étrangères. Pensez-vous que cette coïncidence soit fortuite?

    Alvin Ateba: «Le calendrier diplomatique obéit à la stratégie des acteurs face à la configuration de la réalité internationale. Entre la réception du ministre français des Affaires étrangères et le sommet de Sotchi, le Cameroun a joué sa partition dans le calcul de ses intérêts et de son image sur la scène internationale.

    La France, avec cette visite de son ministre, marque sa présence permanente et sa volonté de maintenir ses liens de coopération avec le Cameroun, au-delà de la multitude de convoitises internationales qui se dessinent. Elle veut, par la simultanéité de cette rencontre avec le sommet de Sotchi, démontrer qu’elle doit avoir un traitement privilégié avec le Cameroun.» 

    Sputnik: Beaucoup de spécialistes s’accordent à dire que la France veut anticiper sur une éventuelle extension de la présence russe dans le Golfe de Guinée. Êtes-vous de cet avis?

    Alvin Ateba: «Cela peut y ressembler. Mais il s’agit surtout pour la France de ne pas revivre avec le Cameroun l’expérience négligée de la Chinafrique – qui lui a fait perdre d’importantes parts de marchés sur le continent – et de faire face à la subtilité russe en Centrafrique. Elle veut surtout préserver son pré carré, mis à mal par les projections d’autres puissances comme la Chine (et maintenant la Russie) et d’autres nations européennes comme l’Italie (contestataire du franc CFA) sur les marchés en Afrique.»

    Sputnik: À propos des rapports entre la Russie et le Cameroun, quels sont les domaines dont ce dernier pourra efficacement tirer profit? Que peut-il réellement gagner dans cette coopération?

    Alvin Ateba: «La relation Cameroun-Russie dépend de la perception qu’en ont les acteurs. La Russie veut être présente en Afrique et de façon significative. La position stratégique du Cameroun en Afrique centrale est une opportunité de projection pour elle vers toute l’Afrique. Le Cameroun veut avoir une plus grande marge de manœuvre sur ses politiques, sur les orientations de son développement et sur ses ressources. La Russie construira-t-elle sa puissance sans manœuvrer sur les ressources stratégiques des États africains?

    Aucun pays n’aide un autre à devenir puissant.La puissance de chaque pays dépend de la qualité et de la mobilisation de ses intelligences. Donc, le Cameroun ne gagnerait dans cette coopération avec la Russie que par la qualité de ses intelligences.»

    Sputnik: Mahamat Puba Salé, ambassadeur du Cameroun en Russie, a annoncé l’intention du Cameroun d’acquérir de l’équipement militaire russe – notamment le véhicule antiaérien de courte à moyenne portée Pantsir-S1 – pour la lutte contre Boko Haram. La Russie peut-elle être un partenaire militaire efficace pour le Cameroun?

    Alvin Ateba: «Les paroles de l’ambassadeur du Cameroun en Russie au cours de ce sommet relèvent pour l’instant des intentions. La suite reste et demeure secret-défense entre le Kremlin et Etoudi.

    La Russie est une puissance militaire incontestable, disposant de la force de frappe nucléaire. Un partenariat militaire avec le Cameroun aura nécessairement un coût que celui-ci devra assumer. Un accord avec la Russie sera essentiellement stratégique: la quête de la puissance sur l’espace africain afin de se maintenir en équilibre dans cette course dont l’Afrique est devenue l’enjeu entre les grandes puissances.»

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