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    Un hélicoptère de la Force Barkhane au Mali.

    «L’opération Barkhane porte en elle-même les germes de son échec» - entretien

    © REUTERS / BENOIT TESSIER / Un hélicoptère de la Force Barkhane au Mali.
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    La guerre contre le terrorisme au Sahel serait en train de connaître un nouveau tournant avec une montée en puissance de la force de frappe terroriste. Par ailleurs, l’absence d’une véritable stratégie politique sous-tendant l’opération Barkhane attise la contestation de la présence française au Sahel et plombe son efficience.

    La mort de 13 militaires français, lundi 25 novembre, dans une collision entre deux hélicoptères de l’opération Barkhane relance le débat sur la présence française au Sahel. Yehia Ag Mohamed Ali, chercheur à l’Institut de veille et d’études des relations internationales et stratégiques (Iveris) détaille à Sputnik pourquoi «Barkhane, porte, en elle-même, les germes de son échec»: l’absence de toute stratégie politique, un flou entourant les objectifs et une mise à l’écart de fait de l’armée malienne, qui se trouve dans l’incapacité de prendre le relais.

    L’émancipation politique doit aller de pair avec l’émancipation sécuritaire, plaide le chercheur malien. Il regrette les réactions qui ont émaillé le paysage politique français, mettant la faute de l’accident sur les dirigeants africains, accusés tantôt de corruption, tantôt de ne pas avoir su trouver une solution politique. Des propos qu’il trouve choquants, d’autant plus que ces chefs d’État n’ont pas toujours «les coudées franches pour trouver des solutions politiques».

    Sputnik: Quatre jours après la collision de deux hélicoptères à Indelimane, dans le centre du Mali, l’État islamique au Grand Sahara* (EIGS) a revendiqué un combat avec des soldats français ayant conduit au crash. Le lendemain, Paris dément. Cela vous surprend-il que ce qui a été présenté comme un accident survenu en pleine opération puisse s’avérer une attaque perpétrée par les terroristes?

    Yehia Ag Mohamed Ali: «Il y avait déjà eu un incident, avant celui-ci, qui était passé inaperçu. Quelques semaines plus tôt, en effet, un hélicoptère de Barkhane a été touché par les groupes terroristes. Il a été obligé d’effectuer un atterrissage en urgence et les membres de l’équipage ont été exfiltrés vers un autre hélicoptère. Maintenant, on a cet accident dont il a été dit, d’abord, qu’il était survenu au cours d’une opération. Entre-temps, il y a eu toute une communication de la part de l’armée française préparant à l’éventualité qu’un ou deux hélicoptères aient été touchés par des tirs ennemis. C’est dans ces circonstances-là que cette revendication est intervenue, et dans ce sens, elle n’est pas très surprenante.»

    Sputnik: Un accident au cours d’une opération ou un tir ennemi. Au fond, où est-ce que réside l’enjeu?

    Yehia Ag Mohamed Ali: «Cela change la donne pour l’armée française: à partir du moment où elle perd la supériorité incontestée au niveau des airs, elle se retrouve fragilisée. En prouvant qu’ils peuvent désormais atteindre des hélicoptères, les groupes terroristes sont en train de devenir très puissants. Jusque-là, l’opération Barkhane était en situation d’avantage absolu, et elle était même protégée (contre les frappes terroristes) une fois dans les airs. Aujourd’hui, on est de moins en moins dans l’asymétrie. Et c’est bien un tournant dans cette guerre.»

    Sputnik: L’avantage des groupes armés tenait justement dans le caractère asymétrique de la guerre…

    Yehia Ag Mohamed Ali: «L’asymétrie à laquelle je fais allusion, c’est celle des moyens. Une armée régulière dispose de ressources considérables par rapport à des groupes armés qui ne peuvent que l’attaquer et repartir aussitôt. Cette asymétrie assimilée à un déséquilibre joue généralement en faveur des armées nationales. Là, on est de moins en moins dans l’asymétrie parce que les groupes armés gagnent en puissance, des terroristes sont en train de contester la suprématie aérienne française. C’est tout autre chose que le déséquilibre tactique des groupes armés qui reste, lui, toujours de mise.»

    Sputnik: Établissez-vous un lien entre cette montée en puissance des terroristes et la vague des djihadistes venus du Moyen-Orient?

    Yehia Ag Mohamed Ali: «Je n’ai pas d’informations de première main quant au nombre de ces djihadistes. Toutefois, quand on observe les dernières attaques que nos troupes ont subies – la sophistication de plus en plus grande qui a été employée, l’intensification des offensives, la contestation, aujourd’hui, de la suprématie aérienne de l’armée française –, il devient très clair que de nouvelles expériences ont été apportées, de nouvelles compétences et de nouveaux moyens. La guerre est en train, aujourd’hui, de franchir un nouveau palier.»

    Sputnik: Face à ce nouveau défi, comment estimez-vous la pertinence des réponses apportées?

    Yehia Ag Mohamed Ali: «Malheureusement, l’opération Barkhane porte en elle-même les germes de son échec. Il s’agit d’une opération militaire qui n’est pas sous-tendue par une vision politique. On affiche, comme objectif, la lutte contre le terrorisme. Or, à l’aune de quoi peut-on mesurer la réalisation de cet objectif? Par le nombre de chefs terroristes tués? On nous annonce souvent tel "grand succès" remporté par Barkhane. Pourtant, le phénomène terroriste ne fait que s’amplifier au fil des ans! Au final, quand va-t-on estimer que l’opération Barkhane a effectivement réussi? Tout ceci est particulièrement flou. L’opération Serval, elle, était plus cohérente. Sa vocation était de stopper la colonne des djihadistes marchant sur Bamako et elle y est très bien arrivée! Mais là, que cherche-t-on au juste, et comment y parvenir?»

    Sputnik: Il y a donc clairement une inquiétude, côté malien, quant à ce «flou»?

    Yehia Ag Mohamed Ali: «Pour nous, Maliens, la question qui se pose est celle de l’avenir, de l’objectif, de savoir là où on va. Nous avons l’impression que les troupes sont livrées à elles-mêmes alors qu’elles sont disséminées sur un très vaste territoire, fragilisées dans les postes isolés qu’elles occupent et à la merci de groupes de plus en plus aguerris et ne reculant devant rien.»

    Sputnik: Vous critiquez Barkhane. Mais si les troupes françaises se retiraient, quelles seraient les conséquences pour le Mali?

    Yehia Ag Mohamed Ali: «Si Barkhane se retirait aujourd’hui, il est certain que nous serions dans de très mauvais draps! Ce qu’il faudrait, plutôt, c’est que Barkhane accepte de prendre l’armée malienne par la main, de l’aider à grandir, d’en faire une armée forte qui serait le creuset de notre nation. Or, ce n’est pas le cas aujourd’hui.»

    Sputnik: Cette tâche n’échoit-elle pas surtout à la mission de l’ONU au Mali, la Minusma?

    Yehia Ag Mohamed Ali: «Cette tâche doit relever à la fois de Barkhane et de la Minusma. Si on intervient chez nous, l’expérience de lutte contre le terrorisme doit pouvoir nous servir. Or, c’est encore loin d’être le cas. Ce que je vois, ce sont plutôt des forces venues se greffer aux nôtres et qui sont en train de nous contester le monopole de la violence. Rappelons que ce qui définit l’État, c’est justement le monopole de l’exercice de la violence sur son territoire. Naturellement, ces forces n’obéissent pas à nos hommes politiques mais à un commandement étranger. Il faut donc qu’on s’assoit ensemble pour mettre de l’ordre dans tout cela.»

    Sputnik: Pourquoi Barkhane n’est-elle pas suffisamment engagée dans la voie que vous préconisez?

    Yehia Ag Mohamed Ali: «Je ne sais pas! La question doit, plutôt, être adressée aux Français. Sans doute qu’ils doivent justifier cela par des considérations d’efficience. Sur le terrain, leurs hommes sont bien formés et constituent des unités homogènes. Intégrer d’autres personnes pourrait les ralentir, pensent-ils, et ferait même craindre des fuites au niveau du renseignement, etc. Il n’en demeure pas moins qu’il est essentiel d’avoir aujourd’hui des unités communes entre Barkhane et les Forces armées maliennes (FAMA). Celles-ci doivent pouvoir bénéficier de l’expérience antiterroriste de l’opération française.»

    Sputnik: Dans un cas, comme dans l’autre, la France est sur la sellette. Tantôt accusée de ne pas en faire assez, tantôt accusée d’en faire trop…

    Yehia Ag Mohamed Ali: «La France est handicapée par son histoire avec nous, qui est une histoire coloniale. En réalité, elle ne peut pas intervenir au-delà d’un certain degré sans provoquer des relents anticolonialistes et d’autres attisent cela, en soufflant sur les braises. Cela étant dit, on doit pouvoir se dire la vérité entre partenaires! Et cette vérité est la suivante: en continuant de la sorte, on va droit dans l’impasse! Il faut que Barkhane et la Minusma nous aident à construire une véritable armée. Nos forces militaires sont tellement sous pression, toujours attaquées, qu’elles n’ont pas le temps de se restructurer, de se former. Il faut également nous laisser, nous autres Maliens, négocier avec qui on veut. Ce n’est pas aux autres de nous dire à qui nous pouvons, ou pas, parler.»

    Sputnik: Vous parlez de négociations avec les terroristes et/ou les radicaux?

    Yehia Ag Mohamed Ali: «Oui, et il faut faire vite. Parce qu’aujourd’hui, avec l’arrivée des nouveaux combattants de Syrie et d’Irak, le grand danger est que le djihad passe entre les mains des étrangers alors que jusqu’ici, c’était un djihad plutôt endogène. Les chefs sont pour la plupart des locaux, que ce soit Iyad Ag Ghali ou Amadou Koufa. Le seul qui soit étranger, c’est Abu Walid, de l’État islamique au Grand Sahara*. Or, quand les locaux seront submergés par les étrangers, on va perdre les moyens de négocier avec qui que ce soit. Avant que cela ne survienne, on doit nous laisser le temps, et la liberté, de parler avec qui on veut.»

    Sputnik: Qui donc vous empêche de parler avec qui vous voulez?

    Yehia Ag Mohamed Ali: «C’est une position dogmatique selon laquelle "on ne négocie pas avec les terroristes. Qu’est-ce que vous allez négocier avec eux? Et d’ailleurs, il n’y a rien à négocier avec eux". Mais partout les gouvernements négocient avec les terroristes, en Afghanistan et ailleurs. Le cas échéant, on menace de plier bagages. C’est un véritable chantage qui nous est imposé!»

    Sputnik: Est-ce la France que vous accusez de faire ce chantage?

    Yehia Ag Mohamed Ali: «Quand, en 2017, la Conférence d’entente nationale avait recommandé de négocier avec Iyad Ag Ghali et Amadou Koufa, François Hollande avait dépêché en urgence son ministre des Affaires étrangères de l’époque, Jean-Marc Ayrault, pour nous interdire de négocier avec les terroristes. Emmanuel Macron était venu à Bamako, par la suite, et nous l’avait dit publiquement. C’est donc très clair pour nous.»

    Sputnik: Qu’aurait pu apporter, dans le contexte malien, une négociation faite en temps opportun avec les radicaux et/ou terroristes?

    Yehia Ag Mohamed Ali: «Si on avait négocié, peut-être que la métastase n’aurait pas grossi à ce point! On aurait pu convaincre des jeunes qui n’étaient pas mus, initialement, par une idéologie extrémiste, de revenir, de quitter les groupes terroristes. Cela n’aurait pas manqué d’affaiblir politiquement ces factions. Maintenant, on en est au stade de la métastase.»

    Sputnik: Comment sont perçues, au Mali, les réactions provoquées en France par cet incident?

    Yehia Ag Mohamed Ali: «Depuis la mort des militaires français dans ce crash, je vois se développer toute une communication de la classe politique française mettant la faute sur nos dirigeants. On entend les uns et les autres dire que nos dirigeants ne cherchent pas une solution politique au conflit, qu’ils sont corrompus, qu’ils ont instauré la mauvaise gouvernance, qu’ils montent les ethnies les unes contre les autres. C’est un discours qui a émergé après le crash. Avant, nos gouvernants pensaient qu’ils avaient une assurance tous risques du côté de la France. Maintenant, à mesure que la situation se tend, on leur refile la patate chaude en disant que c’est de leur faute si aucune solution politique n’a été trouvée. Mais encore eût-il fallu que les dirigeants africains aient les coudées franches pour trouver des solutions politiques! Or, ils n’avaient fait que respecter un contrat moral, dont les termes étaient le soutien français en échange de la non-négociation avec les terroristes. Je suis, pour ma part, profondément choqué par cette réaction de la classe politique française.»

    *Organisation terroriste interdite en Russie.

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    opération Barkhane, terrorisme, Sahel
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