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    «L’Allemagne se trompe si elle croit stopper les flux migratoires en aidant l’Afrique»

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    Créée en 2017 pour booster le commerce entre l’Allemagne et l’Afrique, l’initiative Compact with Africa veut inciter les entreprises allemandes à investir pour créer des emplois. Or, pour l’auteur Christian Hiller von Gaertringen, seule une intégration de l’Afrique dans la chaîne de valeur allemande permettra de stopper l’émigration.

    «Ce n’est pas en investissant en Afrique qu’on limitera les flux migratoires. L’affirmer relève de la politique politicienne... En revanche, le gouvernement allemand a raison de vouloir nouer des liens économiques avec des pays prometteurs comme le Ghana ou la Tunisie. C’est une très bonne chose, sauf qu’il ne faudrait pas, du coup, laisser d’autres pays qui sont les vrais foyers de migration économique en Afrique en queue du train», affirme Christian Hiller von Gaertringen, journaliste et écrivain allemand, au micro de Sputnik France.

    Depuis 2015, l’Allemagne clame haut et fort son intérêt pour le continent africain, qui est vu par Berlin comme la région la plus dynamique du monde, quoiqu’encore largement délaissée. Sur les quelque 100.000 entreprises allemandes qui exportent dans le monde entier, à peine un millier commerce avec l’Afrique. Un chiffre que les Allemands aimeraient voir doubler d’ici à 2021. Avec, comme arrière-pensée, de créer des emplois localement afin de stopper les flux migratoires de l’Afrique vers l’Europe.

    Comme sur beaucoup d’autres sujets, l’approche allemande est très différente de celle de la France, puisqu’elle privilégie les investissements plutôt que l’aide publique au développement (APD). Essentiellement concentrés jusqu’à présent sur quelques pays clés (Algérie, Afrique du Sud, Nigéria), Berlin a commencé à élargir ses investissements directs étrangers (IDE) en Afrique, comme l’attestent les récentes visites de la chancelière Angela Merkel sur le continent dans des pays comme le Sénégal ou la Côte d’Ivoire. Tout en s’assurant de nouveaux marchés pour ses entreprises, cette dernière n’a pas caché qu’elle espérait, ainsi, que la croissance des emplois limiterait l’émigration, notamment clandestine.

    Lancée en juillet 2017, l’initiative Compact with Africa (CwA) vise justement à accélérer les échanges avec un certain nombre de pays africains qui se sont engagés à faire des réformes pour devenir plus attirants pour les investisseurs privés. Dotée d’un milliard d’euros, dont 400 millions pour les PME allemandes et africaines et 200 autres millions pour garantir les investissements, cette initiative veut également former de la main-d’œuvre sur place. L’objectif est de favoriser l’investissement productif dans la transformation de produits agricoles, l’industrialisation et les infrastructures de base, notamment l’énergie.

    Suite à la tenue les 19 et 20 novembre derniers à Berlin de la troisième conférence du CwA, qui a réuni les délégations de douze pays africains (Bénin, Burkina Faso, Côte d’Ivoire, Égypte, Éthiopie, Ghana, Guinée, Maroc, Sénégal, Togo, Tunisie et Rwanda), Sputnik France a demandé à Christian Hiller von Gaertringen, de commenter depuis Francfort, la ville où il est installé avec son épouse kenyane en tant que chroniqueur du célèbre Frankfurter Allgemeine Zeitung (FAZ), le bien-fondé d’un tel programme. Il est l’auteur de «l’Afrique, cette nouvelle Asie: Histoire d’un continent en mouvement», un livre qui a connu un vif succès en Allemagne.

    Christian Hiller von Gaertringen, auteur du best-seller «Afrika ist das neue Asien. Ein Kontinent im Aufschwung», 2014, Hambourg, éditions Hoffmann & Campe.
    © Photo. Christian Hiller
    Christian Hiller von Gaertringen, auteur du best-seller «Afrika ist das neue Asien. Ein Kontinent im Aufschwung», 2014, Hambourg, éditions Hoffmann & Campe.

    D’emblée, ce spécialiste de l’Afrique anglophone rappelle que la vague d’émigration qui a récemment frappé l’Allemagne concerne surtout la Syrie, l’Irak et l’Afghanistan. «Cet afflux massif de réfugiés fuyant la guerre chez eux s’est produit quand la Turquie a ouvert ses camps», précise-t-il. Quant à la migration clandestine à travers la Méditerranée, qui vient essentiellement d’Afrique subsaharienne, il estime que c’est l’Europe qui est responsable de cette situation.

    «L’Europe est responsable de cet afflux de migrants clandestins. Elle a créé ce problème en limitant les visas touristes. Or, nous vivons dans un monde rétréci. L’Europe doit davantage ouvrir ses portes pour permettre à de jeunes Africains de venir faire des études ou des stages chez nous. Si elle est maîtrisée, la migration économique peut être l’un des grands moteurs de croissance pour rapprocher les deux continents à l’instar de ce qui s’est passé pour l’Allemagne avec la Turquie», affirme-t-il au micro de Sputnik France.

    Concernant plus spécifiquement la politique migratoire de l’Allemagne, il insiste sur l’écueil structurel auquel la première économie européenne est confrontée et qui la menace déjà, à savoir le vieillissement de sa population, tandis que l’Afrique peut s’avérer un véritable vivier dans les années à venir.

    «Aujourd’hui, nous avons déjà un manque de main-d’œuvre partout en Europe avec des trains qui ne roulent plus faute de conducteurs; pareil pour les infirmières dans les hôpitaux qui ne peuvent plus faire d’opérations faute d’effectifs suffisants. En Afrique, il y a des gens jeunes, très motivés, avec un dynamisme incroyable, ce qui pourrait permettre à l’Allemagne de faire face à un déclin annoncé si nous savons utiliser cette opportunité et tisser les liens adéquats», estime Christian Hiller von Gaertringen.

    Pour lui, le discours actuel en Allemagne, présentant l’Afrique comme le continent de toutes les opportunités, ne fait qu’inverser les termes de l’équation par rapport à ce qu’il faudrait faire. Car le véritable enjeu est plutôt, selon lui, de délocaliser la production comme l’Allemagne a réussi à le faire après la chute du mur de Berlin dans les ex-pays du rideau de fer et non pas de vendre à l’Afrique.

    «Comme l’Europe manque cruellement de main-d’œuvre, la solution serait plutôt d’aller produire sur le continent en l’intégrant dans les chaînes de valeurs européennes et allemandes en particulier. Il faut faire avec l’Afrique ce que les Allemands ont fait avec l’Europe de l’Est (Pologne, Hongrie, République tchèque, Slovaquie). Car si l’intégration de l’Allemagne de l’Est a été plus compliquée, la délocalisation de la production industrielle dans ces ex-pays (du bloc) de l’Est a permis d’éviter beaucoup de problèmes à l’Europe actuelle», soutient-il.

    Du coup, l’initiative prise par le gouvernement allemand à travers le Compact with Africa «est une bonne chose si l’on traite avec les pays les plus avancés sur le plan économique». À condition, toutefois, de ne pas oublier les régions les plus isolées d’Afrique subsaharienne et les pays auxquels les investisseurs ne s’intéressent pas forcément.

    «Franchement, aucune entreprise allemande n’a envie d’investir dans des pays comme le Niger ou le Tchad à ce stade! Hormis quelques pays, comme le Kenya ou le Rwanda, je crains d’ailleurs que ce soit le cas pour toute l’Afrique subsaharienne. Mais si on laisse les pays africains déjà en difficulté en arrière, alors on risque de créer des déséquilibres régionaux et sociaux qui vont être très difficiles à gérer ensuite», avertit-il.

    Il cite comme exemple d’un investissement réussi le cas de l’entreprise Duravit, dont le siège est à Hornberg (Forêt noire). «Cette PMI allemande qui fabrique des céramiques et des meubles de salle de bain a créé 5.000 emplois en Égypte et est maintenant présente dans toute l’Afrique du Nord, notamment au Maroc», souligne-t-il. Une performance que le CwA voudrait bien voir dupliquer à tous les pays concernés.

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