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Pour lutter contre les narcotrafiquants, le Front Polisario a mis en place des patrouilles mobiles dans les zones contrôlées par l’armée sahraouie. La mission de ces militaires est double: assurer la protection de la souveraineté de leur territoire et empêcher les puissants «go-fast» chargés de résine de cannabis de rallier les pays du Sahel.

Ahmed scrute de ses jumelles «errabt», ce mur qui sépare le territoire du Sahara occidental placé sous administration du Front Polisario du Sahara occidental sous contrôle du Maroc. Construite entre 1980 et 1987, cette muraille est comme une balafre de rocaille, de sable et de mines qui court sur 2.700 kilomètres. Errabt, c’est surtout un dispositif militaire nécessitant la présence permanente de dizaines de milliers de soldats marocains. 

Comme de nombreux Sahraouis, Ahmed, 24 ans, a fait ses études en Algérie. «J’ai décroché un diplôme en marketing à l’université de Skikda. Mais maintenant, je dois lutter pour mon pays», dit-il en souriant. Il a été muté récemment dans une unité de reconnaissance de la deuxième région militaire de l’Armée populaire de libération sahraouie (APLS) et se trouve sous les ordres de Mohamed Fadel, qui a rejoint les rangs de l’APLS en 1975, à l’âge de 18 ans.

Mohamed Fadel, chef d'unité de l'armée sahraouie.
© Sputnik . Tarik Hafid
Mohamed Fadel, chef d'unité de l'armée sahraouie.

Il n’y a pas de grades ni de galons dans l’armée sahraouie: l’expérience, la formation et la fonction déterminent le rang hiérarchique de chaque militaire. Ray-Ban noires vissées sur le nez, le vieux combattant expose au jeune «bleu» la situation des différentes unités de l’armée marocaine dans le secteur de Rouss Edirtt.

«Il y a plusieurs types de cantonnements et de bases tout au long du mur. Ici, nous sommes face à la Base 6 avec à sa gauche la Sonnette 61. Une sonnette est une unité d’infanterie chargée de donner l’alerte en cas d’attaque. Plus au sud, il y a un radar de détection puis la Base 7 et la Sonnette 71. Ensuite la Base 8 et la Sonnette 81. Ainsi de suite jusqu’à l’océan Atlantique. Ce dispositif peut paraître impressionnant vu les moyens humains et matériels engagés, mais il comporte de nombreuses failles», explique-t-il.

Situé au nord-est de Tifariti, le plateau de Rouss Edirtt garde encore les traces des batailles qui ont opposé les armées marocaine et sahraouie. Le sol rocailleux est jonché de douilles d’obus d’artillerie. Malgré le statu quo politique, les belligérants respectent le cessez-le-feu entré en vigueur le 6 septembre 1991. Mais depuis une dizaine d’années, les militaires du Front Polisario sont engagés dans une guerre contre de nouveaux ennemis: les narcotrafiquants.

Douille de mitrailleuse lourde utilisée par l'armée sahraouie durant la guerre contre le Maroc.
© Sputnik . Tarik Hafid
Douille de mitrailleuse lourde utilisée par l'armée sahraouie durant la guerre contre le Maroc.

Les responsables sahraouis accusent le Maroc d’alimenter un vaste réseau de résine de cannabis qui traverse les pays du Sahel. Premier producteur mondial de chanvre indien, le royaume exporte cette drogue à travers trois principaux itinéraires: par voie maritime vers l’Europe du Sud, par la route algérienne vers les pays d’Afrique du Nord et par la route sahraouie vers le Moyen-Orient et l’Asie.

C’est justement ces réseaux que l’unité de Mohamed Fadel et d’Ahmed est chargée de combattre dans l’immensité du désert. Équipés de Toyota Station (puissants pick-up dotés d’un moteur V6), les trafiquants viennent généralement de Mauritanie et du Mali.

«Nous sommes confrontés à des criminels armés de kalachnikovs et parfois même de fusils mitrailleurs. Certains appartiennent à des groupes terroristes qui sont actifs sur toute la bande sahélienne. La méthode est toujours la même. Les producteurs de résine de cannabis mettent les savonnettes de "kif" dans des ballots qu’ils expédient vers le sud des territoires occupés. Un premier réseau est chargé d’acheminer la drogue vers le mur et de la faire passer de l’autre côté avec la complicité des militaires marocains», indique Ahmed.

Depuis quelques années, les autorités marocaines ont lancé un programme de lutte contre les stupéfiants. Celui-ci prend en compte les aspects socioculturels des populations issues des régions productrices en plus des aspects répressifs. Au cours de l’année 2019, les services de sécurité marocains ont saisi 179 tonnes de cannabis. Mais Ahmed se montre insistant quant à la complicité de militaires marocains dans ce trafic transfrontalier:

«Il faut comprendre que c’est l’endroit le plus miné au monde, il est donc impossible d’approcher cette zone militaire sans avoir l’aval de l’armée. Une fois la drogue sur notre territoire, les narcotrafiquants prennent le relais avec leurs tout-terrain. Toutes ces opérations se déroulent la nuit, dans la zone tampon de cinq kilomètres où nous ne pouvons pas intervenir.»

Les go-fast de la «Sahara connection» mettent ensuite le cap vers le sud-est à plus de 170 km/h. Leur objectif est de sortir au plus vite des zones sous contrôle de l’armée sahraouie et de rallier la Mauritanie avant le lever du jour pour ensuite passer au Mali. Dans le désert, pas de route ni de panneau de signalisation, les narcotrafiquants utilisent un GPS pour se diriger. Pour les arrêter, les unités de la deuxième région militaire tendent des embuscades. Une confrontation à armes et véhicules égaux qui tourne souvent au bénéfice des militaires de l’APLS, ces derniers ayant l’avantage de la connaissance du terrain.

Selon Mohamed Fadel, les unités de la 2e région ont saisi plus de 8 tonnes de résines de cannabis durant l’année 2018: «Je n’ai pas encore les chiffres de l’année 2019, mais je suppose que les prises ont été plus importantes.» La drogue saisie est détruite en présence de magistrats sahraouis et d’officiers de la Mission des Nations unies pour l’organisation d’un référendum au Sahara occidental (Minurso), la force d’interposition de l’ONU.

Ce trafic de stupéfiants transnational est contrôlé par des réseaux criminels connectés aux groupes terroristes qui sont actifs au Sahel. Au mois d’octobre 2019, dans son dernier rapport sur la situation concernant le Sahara occidental, le secrétaire général de l’ONU a reconnu l’existence de ces réseaux de trafiquants qui, selon lui, représentent une menace pour les Casques bleus.

«Les responsables de la sécurité du Front Polisario ont déclaré à la Minurso que la région dans son ensemble faisait face à une intensification du trafic de drogue. L’armée royale marocaine a annoncé le succès de cinq opérations de lutte contre la contrebande à Smara et Oum Dreyga. Au début du mois de juillet, les forces militaires du Front Polisario ont arrêté des trafiquants à l’est du mur de sable et confisqué des drogues et des armes. Malgré l’entière confiance que nous plaçons dans la volonté des parties de protéger la Minurso, ces groupes armés représentent une menace croissante et imprévisible pour le personnel.»

Fin de mission pour l’unité de Mohamed Fadel et Ahmed, les soldats retournent dans leur campement sur les collines qui surplombent Tifariti. Entraînés à faire face à une armée régulière, les militaires sahraouis sont aujourd’hui confrontés à de nouvelles menaces. Mais le maintien du statu quo au Sahara occidental continu de faire planer le spectre d’une guerre entre le Front Polisario et le Maroc.

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Tags:
armée, Front Polisario, trafic de drogue, Maroc
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