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Le 31 janvier, le Royaume-Uni sortira de l’Union européenne et à terme de ses accords tarifaires. Devant les représentants de 21 pays africains, dont seize chefs d’État, Boris Johnson a promis de maintenir le cap «contre vents et marées». Sputnik France a demandé à des entrepreneurs en Afrique quelles étaient leurs attentes.

Après le Parlement britannique, sa Gracieuse Majesté, la présidence du Conseil européen et celle de la Commission, il ne reste plus maintenant qu’au Parlement européen à entériner la sortie de la Grande-Bretagne de l’Europe pour que le Brexit devienne effectif, le 31 janvier. Sans attendre la date fatidique, Londres, qui est déjà le deuxième plus grand investisseur en Afrique, avec 30 milliards de livres sterling (35,7 milliards d’euros), a pris les devants pour pérenniser, voire amplifier ses échanges avec le continent. Plusieurs accords commerciaux ont ainsi commencé à être signés «hors Union européenne» afin d’assurer la transition et de ne pas faire perdre aux pays africains concernés les avantages du Système généralisé de préférences (GSP) ou de l’Accord de partenariat économique (APE), un traité de libre-échange moins généreux que le précédent, signé entre l’UE et les 79 pays d’Afrique, Caraïbes et Pacifique (ACP).

Signe que cet appel du pied des autorités britanniques a été entendu, pas moins de 21 pays africains étaient représentés, dont seize chefs d’État, lors du premier sommet Afrique–Grande-Bretagne, organisé à Londres le 20 janvier. La venue de nombreux opérateurs économiques de tout le continent –et pas seulement ceux des pays du Commonwealth– montre l’importance que revêt à leurs yeux la période de transition de neuf mois, après laquelle prendront fin les préférences commerciales communautaires dont le Royaume-Uni était jusqu’à présent solidaire.

La Tunisie, porte d'entrée de la Libye

Parmi eux, Bassem Loukil est PDG du Groupe Loukil –un conglomérat présent dans 13 pays africains, en France et au Moyen-Orient– et président du «Tunisia Africa Business Council» (Conseil des affaires Tunisie-Afrique), une chambre de commerce tunisienne. Il s’est déclaré «optimiste» sur les retombées post-Brexit pour la Tunisie, compte tenu de la proximité de son pays avec la Libye, «un marché qui intéresse au plus haut point les Anglais», a-t-il révélé dans un entretien téléphonique avec Sputnik à son retour du sommet de Londres.

«La Grande-Bretagne a officiellement annoncé que son orientation post-Brexit sera résolument tournée vers l’Afrique, autour de plusieurs axes: énergies renouvelables, infrastructures, économie numérique, formation, promotion de l’entrepreneuriat féminin, etc. Autant de secteurs dans lesquels l’expertise tunisienne est reconnue et pourrait s’avérer fort utile dans la reconstruction de la Libye, une fois que la paix sera revenue chez nos voisins», a affirmé ce grand patron tunisien au micro de Sputnik France.

Le 4 octobre dernier, la Tunisie a signé l’un de ces nouveaux accords de «continuité politique et commerciale» proposés par Londres. Cet accord prendra le relais dès que l’accord d’association entre l’UE et la Tunisie cessera de s’appliquer au Royaume-Uni. Jusqu’à présent, c’est l’accord avec l’UE qui régit –à travers d’autres avantages octroyés à la Tunisie– le commerce de produits industriels sans droits de douane et favorise la libéralisation des échanges de produits agricoles, agroalimentaires et des produits de la pêche.

La convention bilatérale, qui doit encore être ratifiée par les Parlements des deux pays, permettra aux consommateurs britanniques de continueront à bénéficier de prix plus bas sur les produits importés de Tunisie, tels que les textiles et les vêtements. Les consommateurs tunisiens continueront de leur côté de bénéficier de tarifs réduits sur des produits importés du Royaume-Uni, tels que les machines et les appareils mécaniques. Outre l’augmentation des échanges commerciaux, l’accord vise à une plus grande coopération politique, économique, sociale et culturelle entre la Tunisie et le Royaume-Uni.

«Bien que cette convention offre un cadre de dialogue politique et de coopération élargie, notamment dans les domaines de l’enseignement, du commerce, de l’environnement et des droits de l’homme, je regrette que les liens de coopération économique entre la Tunisie et la Grande-Bretagne n’aient pas, jusqu’ici, été exploités comme ils le devraient. C’est l’occasion de se rattraper», espère le PDG de Loukil.

Il regrette notamment que le Président Kaïs Saïed ne se soit pas rendu «en personne» au sommet de Londres afin de «mieux positionner la Tunisie» par rapport aux autres pays du Maghreb. Mais il reste convaincu qu’en travaillant à une stratégie plus élaborée avec le Royaume-Uni post-Brexit, notamment en ce qui concerne la Libye, il sera possible d’attirer davantage d’investissements britanniques. «Surtout maintenant qu’ils sont en quête de nouveaux marchés pour exporter leurs produits», mais à la condition toutefois qu’une nouvelle loi sur le change soit votée en Tunisie «afin de sortir le pays de son isolement et de son enfermement», insiste Bassem Loukil.

«Nous devons faire en sorte de rester un hub pour l’Afrique et pour ce faire, il faudra aussi trouver une solution pour résoudre les problèmes de notre compagnie aérienne nationale», a martelé le président du Conseil des affaires Tunisie-Afrique, qui pointe notamment «de sérieuses réductions dans les rotations à destination de la Côte d’Ivoire, du Mali, du Sénégal, du Burkina Faso et de la Guinée ont également eu lieu, ce qui handicape nos échanges avec nos frères africains et […] fait reculer le positionnement de la Tunisie parmi les destinations phares en Afrique.»

Un handicap qui place la Tunisie en position délicate alors que doit se tenir les 4 et 5 février prochains, à Tunis, la 3e édition de la conférence internationale «Financing Investment & Trade In Africa», où sont attendus les représentants de 25 pays africains, souligne encore Bassem Loukil.

Devenir le principal investisseur du G7 en Afrique

À tous les Chefs d’État africains qui ont fait le déplacement à Londres, parmi lesquels des anglophones, comme le Nigérian Muhammadu Buhari, le Kényan Uhuru Kenyatta, le Rwandais Paul Kagamé ou des francophones, comme le Congolais Félix Tshisekedi, le Guinéen Alpha Condé ainsi que le Sénégalais Macky Sall et le Mauritanien Mohamed Ould El-Ghazouani, Boris Johnson n’a eu de cesse de répéter que la Grande-Bretagne restait une «puissance globale ouverte sur le monde» et qu’il n’y avait donc pas de raison de craindre un repli de sa part vis-à-vis de l’Afrique.

Emboîtant le pas à son prédécesseur, Theresa May, qui, lors d’un voyage en Afrique du Sud en août 2018, avait souhaité que le Royaume-Uni devienne «le premier investisseur des pays du G7 en Afrique», l’actuel occupant du 10 Downing Street a également cherché à les rassurer en déclarant que Londres serait un partenaire pour l’Afrique «contre vents et marées!» Avec plus de 6,5 milliards de livres sterling (7,56 milliards d’euros) d’accords commerciaux conclus à l’occasion de ce sommet, soit «27 contrats couvrant divers secteurs comme les infrastructures, l’énergie, la vente au détail et la technologie», Boris Johnson a de quoi se réjouir.

«C’est prometteur, évidemment, tous ces engagements, mais pour des entreprises comme la mienne, qui opèrent depuis longtemps en Afrique dans le secteur minier, rien ne va vraiment changer. Que le gouvernement veuille ouvrir la voie au commerce et à l’investissement sur le continent, aujourd’hui pour stimuler la croissance, créer des emplois et renforcer les infrastructures vitales, c’est tout à son honneur. Mais les entreprises britanniques n’ont pas attendu le Brexit pour se rendre compte que l’Afrique offrait d’immenses opportunités», a déclaré au micro de Sputnik Xavier «Jack» de Longueville, directeur régional Afrique de Robinson International, une société anglaise spécialisée dans le contrôle et le pesage des minerais.

Pour des sociétés de taille moyenne comme Robinson International, qui opère dans trois pays africains (Afrique du Sud, Congo et Zambie), il y a un risque que les autorités britanniques ne promettent plus qu’elles ne puissent tenir. Mais Londres, qui a pris du retard vis-à-vis de pays comme la Chine, les États-Unis voire la France, est déterminé à saisir l’opportunité commerciale du Brexit pour renforcer sa présence sur le continent. En 2019, le commerce avec l’Afrique a bondi de près de 14%, à 36 milliards de livres sterling (21,17 milliards d’euros) et les investissements de 7,5% à 39 milliards de livres (66,30 milliards d’euros). Une tendance que les Britanniques veulent décupler, notamment dans les secteurs des mines et de l’énergie.

Au cours des trois prochaines années, 8 milliards de livres sterling (13,6 milliards d’euros) devraient être investis pour «stimuler stratégiquement l’afflux du secteur privé et renforcer la confiance avec l’Afrique.» Déjà troisième plus grand donateur humanitaire au Sahel, avec une contribution de plus de 100 millions d’euros par an, le Royaume-Uni a de surcroît renforcé sa présence diplomatique dans cette région, en ouvrant de nouvelles ambassades à Nouakchott, Niamey et N’Djamena, ainsi qu’un programme de développement considérablement élargi.

Certes, des entreprises britanniques sont déjà actives un peu partout en Afrique et notamment en Afrique francophone. Mais cette nouvelle flopée de contrats accroît la présence anglaise en Afrique de l’Ouest et du centre, traditionnellement considérées comme des prés carrés français. Ainsi, Aggreko a-t-elle conclu un contrat de plus de 104 millions de dollars (176,8 millions d’euros) pour la fourniture d’énergie en Côte d’Ivoire. Plus de 218 millions de dollars (370,60 millions d’euros) seront investis par Diageo pour améliorer la durabilité des brasseries au Kenya et en Afrique de l’Est, alors que Contracta Construction UK va moderniser à Kumasi, au Ghana, un hôpital universitaire et un aéroport pour un coût total de plus de 209,5 millions de dollars (356,15 millions d’euros.)

En plus de «réaliser des investissements de haute qualité, créer des emplois et stimuler la croissance au Royaume-Uni et en Afrique», l’opération de charme de Boris Johnson a également porté sur l’immigration et la lutte contre le changement climatique. Le Premier ministre britannique a également promis que la Grande-Bretagne serait «plus ouverte» aux migrants africains après le Brexit et que son pays n’investirait plus dans l’extraction de charbon ou dans sa combustion pour produire de l’électricité sur le continent, mais se concentrerait désormais sur une transition vers des alternatives faibles en carbone.

Le cas du Sénégal

Au Sénégal et en Mauritanie, le géant pétrolier British Petroleum (BP) et la société Cairn Energy sont à la tête des deux développements majeurs au sein de la prometteuse industrie pétrolière et gazière offshore: l’exploitation du fabuleux gisement de Grand Tortue Ahmeyim, à cheval sur les deux pays, à environ 125 kilomètres des côtes de Saint Louis du Sénégal (Nord-Ouest), qui commencera en 2021. Reçu en audience à sa demande le 20 janvier, l’Irlandais Bernard Looney, PDG désigné de BP qui prendra formellement ses fonctions en mars 2020, voulait profiter de la présence des Chefs de l’État sénégalais et mauritanien à Londres pour parapher l’accord sur la vente du pétrole, signé en janvier 2019, avec BP Gas Marketing.

Selon le site Africaintelligence.fr, qui a révélé cette information, le 24 janvier était la date limite pour qu’un «deal» définitif soit conclu entre la branche Trading de BP et les partenaires responsables du développement du champ géant transfrontalier de Grand Tortue que sont Kosmos Energy, SMHPM et Petrosen. Cependant, Macky Sall, très remonté contre BP après la diffusion par la BBC d’un documentaire sur «le scandale à 10 milliards de dollars» de Pétro-Tim accusant directement son frère, Alioune Sall, qui avait dû démissionner le 24 juin 2019 de ses fonctions à la tête de la Caisse de Dépôts et de Consignations (CDC), aurait mandaté son ministre du Pétrole pour débloquer ce dossier.

«Ce Sommet sur l’investissement en Afrique est une excellente initiative. J’ai tenu à y participer personnellement pour marquer ma volonté de renforcer avec vous les relations d’amitié et de coopération entre nos deux pays», a pourtant déclaré à Londres Macky Sall à l’adresse de Boris Johnson, avec qui il a également eu des entretiens en privé en marge du sommet Afrique.

Le chef de l’État sénégalais a insisté sur le fait que le Sénégal est «un pays ouvert à tous ses partenaires sans exception» et que le Brexit ne changera pas la politique d’ouverture de l’État envers le Royaume-Uni. Et ce, «surtout au moment où nous ouvrons de nouvelles perspectives avec le secteur privé britannique, notamment dans le domaine des hydrocarbures», a-t-il affirmé.

Il a également fait part à Boris Johnson de son souhait de voir la coopération bilatérale toucher des domaines aussi divers que le tourisme, le transport aérien (Air Sénégal, vol direct Dakar-Londres), l’agrobusiness, la finance (notamment la finance islamique, où le Sénégal souhaite bénéficier de l’expertise britannique), l’éducation et l’enseignement supérieur (enseignement de l’anglais). Macky Sall en a aussi profité pour demander au secteur privé britannique de s’intéresser au programme des «100.000 logements sociaux» qu’il vient de lancer.

Les besoins, en effet, sont immenses. Rien qu’au Sénégal, la société britannique Lekela va investir 300 millions de dollars (273 millions d’euros) dans le projet de parc éolien Taïba Ndiaye, le plus grand projet d’énergie éolienne d’Afrique de l’Ouest, avec une capacité maximale de 158 MW. De son côté, le groupe britannique Toro Gold a déjà investi 170 millions de dollars (154,7 millions d’euros) dans la mine d’or Mako, à Kédougou, tandis que la Société de Cultures Légumières et West Africa Farms, toutes deux britanniques, misent sur l’horticulture, qui a été désignée par le Plan Sénégal émergent (PSE) comme l’un des secteurs à développer à l’export, car pourvoyeur de devises.

Enfin, le ministre sénégalais de l’Économie, du Plan et de la Coopération, Amadou Hott, a signé avec le PDG du groupe Standard Chartered Bank, Saif Malik, un accord de financement d’un montant de 238 millions d’euros, soit un peu plus de 155 milliards de francs CFA, pour la construction du Stade olympique de Diamniadio. La pose de la première pierre de ce méga projet est prévue pour le 20 février prochain et sa livraison, en juillet 2021.

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