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La France est au Sahel pour «piller» l’or du Mali, «exploiter» l’uranium du Niger et «rafler» dans la foulée quelques autres ressources naturelles? Que nenni, affirme à Sputnik, chiffres à l’appui, Clément Nguyen, consultant en stratégie internationale et risque pays. Décryptage.

La thèse d’une France au Sahel pour défendre ses intérêts économiques est plus que jamais prégnante, en particulier en Afrique de l’Ouest. Mais ces intérêts, quels sont-ils? Et surtout, sont-ils aussi importants qu’on le dit?

Au sommet de Pau qui a eu lieu le 13 janvier dernier, Emmanuel Macron a rejeté les accusations de pillages des ressources des pays du Sahel, régulièrement imputés à la France qui intervient militairement depuis 2013 dans cette partie du monde. Le Président français, entouré de ses homologues du G5 Sahel, a en effet martelé que si son armée est dans la région, c’est pour «la sécurité et la stabilité», et non pour «d’autres intérêts».

Clément Nguyen, diplômé en politique de défense et sécurité, consultant en stratégie internationale et risque pays, est l’auteur du livre Le Dragon et l’aigle, paru en 2019 aux éditions Bernard Giovanangeli, un ouvrage analysant la lutte d’influence que se mènent les grandes puissances en Afrique. Interrogé par Sputnik, il estime que depuis 2013, l’objectif premier de la France au Sahel est «purement sécuritaire».

Sputnik: Un sentiment antifrançais se développe aujourd’hui dans les pays du Sahel, où se déploie l’opération française Barkhane. L’argument qui revient sans cesse est que la France est là pour ses intérêts économiques. Quels sont ces intérêts?

Clément Nguyen: «La zone CFA représente environ 1% du commerce extérieur de la France, autant dire que ce n’est vraiment pas beaucoup. Au niveau des échanges et de la balance commerciale, c’est négligeable. Et sur ce 1%, seulement un quart implique les pays sahéliens francophones.

En 2017, à l’arrivée au pouvoir d’Emmanuel Macron, le stock d’investissements de la France en Afrique se situait autour de 54 milliards de dollars. 30% de ce stock concernait l’Afrique du Nord, dont 20% pour le Maroc. L’ambition première était de s’implanter sur les marchés africains jugés les plus porteurs sur la façade orientale du continent. C’était le sens de la tournée du Président français en Éthiopie et au Kenya en mars 2019.

Lorsque l’on se penche sur les principaux bénéficiaires des flux d’investissements français au sud du Sahara, on ne retrouve pas les pays sahéliens et ceux de l’ancien pré carré colonial. Le premier bénéficiaire des investissements français dans cette partie de l’Afrique est l’Angola, riche en hydrocarbures et ex-colonie portugaise. Viennent ensuite le Nigeria et l’Afrique du Sud, deux pays anglophones. Les pays francophones qui bénéficient le plus de l’attention française, notamment dans les infrastructures de transport, la production d’électricité et les réseaux d’adduction d’eau, sont évidemment la Côte d’Ivoire et le Sénégal. En Côte d’Ivoire, la France ne possède pas de parts importantes dans le cacao, marché dominé par les Américains et les Suisses. L’exploration dans les eaux ivoiriennes implique principalement des compagnies anglo-américaines (Exxon-Mobil, Kosmos, Vitol, Devon…). Pour ce qui est du boom pétrogazier au Sénégal depuis 2011, ce sont des compagnies américaine, canadienne et australienne qui se sont taillé la part du lion, notamment pour la monétisation du champ Grande Tortue au large de Saint-Louis. L’idée selon laquelle la Côte d’Ivoire ou le Sénégal seraient des marchés captifs de la France pour l’exploitation des ressources naturelles est donc largement obsolète depuis de nombreuses années. Et cela est valable pour l’ensemble des pays de la CEMAC et de l’UEMOA. Regardez l’exploitation pétrolière au Tchad (bassins de Doba et Bongo) et au Niger (bassin d’Agadem), on ne peut pas dire que Total y détienne des parts majoritaires…»

Sputnik: Parlons du Niger justement. Des rapports médiatiques semblent réduire la présence militaire de Paris au seul souci de sécuriser l’uranium nigérien, exploitée par Orano (anciennement Areva)

Clément Nguyen: «Effectivement, l’uranium nigérien est l’investissement qui suscite le plus de polémique et qui cristallise les griefs à l’encontre de Paris. Mais lorsque l’on observe en détail l’évolution des actifs d’Orano au Niger, on remarque que l’entreprise française est plutôt sur le départ. Orano a réalisé environ 110 millions d’euros de chiffre d’affaires en 2018 mais la zone Afrique ne représente que 2% de ses bénéfices, ce qui est loin de représenter ce qu’elle extraie au Kazakhstan ou au Canada. Le gisement d’Imouaren, en attente d’exploitation depuis 2015, n’est toujours pas mis en route et la Cominak, société gérée par la France qui exploite l’uranium à Akouta, va fermer en 2020. En ce qui concerne le Mali, les accusations selon lesquelles l’armée française exploiterait de l’uranium dans les environs de Kidal avec la complicité de groupes armés locaux relèvent plus d’une arme informationnelle utilisée tantôt par le gouvernement malien pour faire pression sur les autorités françaises, tantôt par des organisations de la société civile extrêmement mécontentes de l’action des militaires français dans le pays.»

Sputnik: Qu’en est-il de l’extraction aurifère au Sahel, et particulièrement au Mali?

Clément Nguyen: «La France n’a pas d’intérêts majeurs dans l’extraction aurifère des pays du Sahel. Les gisements maliens sont principalement aux mains de compagnies anglo-saxonnes dans la zone sud du pays. C’est le cas de Sadiola, à la frontière du Sénégal, et de Morila, près de la frontière de la Côte d’Ivoire, toutes deux exploitées par le sud-africain AngloGold Ashanti. Actuellement au Burkina Faso, qui connaît une fièvre de l’or avec une production passée de 35 tonnes en 2015 à 53 tonnes en 2018 (devenant au passage le quatrième producteur africain), il existe 12 mines industrielles en exploitation et la plupart sont gérées par des compagnies canadiennes dont les plus connues sont la Semafo à Boungou (Gourma) et IamGold à Essakane dans le nord-est du pays. La France n’a pas son mot à dire sur ce marché extractif, en revanche, sa présence est autrement plus visible dans les énergies renouvelables.

Sur la question du lithium, où de très fortes potentialités ont été exhumées dans le sud du Mali consécutivement aux conclusions de plusieurs études menées par la Banque mondiale depuis 2008, on fait encore un mauvais procès à la France. Métal extrêmement convoité, notamment pour la nouvelle génération de batteries devant équiper les véhicules électriques de demain, beaucoup de spéculations entourent son exploitation depuis 2013 et la France est là aussi dans le viseur. Pourtant, Bamako avait délivré une licence à l’australien Birimian, devenu depuis Mali Lithium, pour la mise en valeur du projet de classe mondiale de Goulamina (31,2 millions de tonnes estimées). Un partenariat avec la compagnie d’État chinoise China Minmetals est en cours de négociation avec une probable décision finale d’investissement fin 2020. La région de Bougouni-Sikasso est également exploitée par la compagnie britannique Kodal Minerals qui possède des licences d’une superficie cumulée de 500 kilomètres carrés. Donc si la France maintient sa présence militaire pour faire main basse à prix bradé sur les richesses du sous-sol malien, elle s’y prend bien mal...»

Sputnik: Peut-on donc affirmer que les intérêts économiques français au Sahel relèvent davantage de la propagande que de la réalité?

Clément Nguyen: «Comme exposé plus haut, ces intérêts économiques sont minimes.

Je rappelle qu’il circulait au Mali une photo de soldats français qui sortaient d’un trou des caisses qu’on disait contenir de l’or. Cette photo datait en réalité du début de l’opération Sangaris en République centrafricaine et constitue un bel exemple de propagande. Voilà la puissance de la rumeur.

Au Mali, en particulier, elle s’inscrit dans la méfiance globale suscitée par la non-résolution des violences dans le pays même si en 2013, la majorité des citoyens maliens était satisfaite de voir la France repousser les groupes armés poussant vers le sud. La question qui se pose aujourd’hui pour la France est de savoir à quel moment une armée de libération devient une armée d’occupation. Nous sommes arrivés au point d’inflexion.»

Sputnik: Donc la raison principale qui explique la présence française est purement sécuritaire?

Clément Nguyen: «Je pense que l’objectif premier depuis 2013 est purement sécuritaire: empêcher préventivement une sanctuarisation de groupes armés pouvant se rattacher à la mouvance du "djihad global". La question autour de l’accaparement des ressources revient justement à confondre le but de l’intervention et l’effet induit. On ne peut pas faire de parallèle par exemple avec les ingérences françaises que l’on a pu connaître il y a plusieurs années au Gabon ou en République du Congo.

Au Sahel, nous nous retrouvons plus en face d’un «dilemme rwandais». Si l’armée française se retire et qu’il y a une nouvelle flambée de violence, elle risque de subir un contre-feu informationnel, c’est-à-dire qu’on va l’accuser d’avoir laissé faire les tueries. Mais si elle reste et que l’on constate une multiplication des groupes que l’on amalgame à tort comme «terroristes-djihadistes» –car en réalité on a un peu de tout : coupeurs de route, entités séparatistes, trafiquants (localité et porosité sont les maîtres mots de ces entités) et une flambée des violences–, c’est aussi perçu comme une catastrophe.

La France a une responsabilité écrasante dans ce qui est arrivé en Libye. Aux yeux de l’Union africaine et des populations, elle est coupable. La France, appuyée par l’OTAN, après avoir renversé le colonel Kadhafi, légitimement, a du mal à dire qu’elle contribue à la stabilité dans la région. Le renforcement, au Mali, du Mouvement national de libération de l'Azawad (MNLA) à partir de 2011-2012 est consécutif à la guerre en Libye. Et le flux d’armes vers le Sahel passe par la Libye.»

Sputnik: Et donc, en s’engageant au Mali, en 2013, la France était-elle en train d’assumer la responsabilité de ses actes en Libye?

Clément Nguyen: «Il est assez dur de ramasser l’eau une fois que l’on a renversé la bouteille… Les autorités françaises n’ont pas cherché à présenter l’opération Serval comme une moyen d’assumer l’intervention en Libye, mais comme une conséquence fâcheuse à laquelle il fallait remédier. D’ailleurs, l’argument fréquemment utilisé à l’époque n’était pas de dire qu’outrepasser la résolution 1973 du Conseil de sécurité des Nations unies et renverser le guide libyen était une erreur, mais que l’erreur était de ne pas s’être impliqué plus profondément dans une reconstruction politique post-Kadhafi.»

Sputnik: Il y a pourtant un enlisement du conflit, et même une aggravation de la situation. Cet état de fait n’alimente-t-il pas aussi les discours complotistes sur un autre but que poursuivrait l’armée française à travers sa présence ?

Clément Nguyen: «Il y a clairement un enlisement de l’armée française au Sahel. La question est de savoir comment retrouver une solution politique à cette crise parce que l’armée française –et on est d’accord des deux côtés de la Méditerranée– n’a pas vocation à rester indéfiniment et pratiquer du «nation-building». Il faut donc trouver comment faire plier militairement puis diplomatiquement certains groupes armés et encourager le gouvernement malien à entamer un dialogue avec eux en dépit de sa volonté de recouvrer par la force si nécessaire l’ensemble du territoire national.

Mais ce n’est qu’une toute partie du problème, la véritable question est: quelle forme l’État doit-il revêtir pour assurer la représentativité et la justice pour tous? Dans ce contexte structurel d’État-mosaïque, seule la réponse à cette question peut remédier aux irrédentismes régionaux et aux tentations séparatistes.

Sputnik: La présence française au Sahel ne s’explique-t-elle pas aussi par la nécessité de maîtriser les flux migratoires vers l’Europe?

Clément Nguyen: «C’est une question qui préoccupe la France et l’Union européenne en général. Mais la lecture de ce problème est quelque peu biaisée car la plupart des migrations sont intra-africaines. Lorsque les vagues de migrants qui passent par la Libye proviennent essentiellement du Soudan, de l’Érythrée ou de Somalie, ce n’est pas le Sahel francophone le véritable problème. Les pays du Maghreb, qui ont déjà accompli leur transition démographique, sont les premiers à assumer ce défi subsaharien.»

Sputnik: La France n’est pas la seule concernée par la crainte des flux migratoires. Mais, on peut en dire autant pour la sécurité. Si l’empêchement de l’embrasement est le principal objectif, pourquoi la France serait-elle la seule à assumer la plus grande partie de la sécurisation du Sahel ? Sur le plan sécuritaire, elle est exposée au même degré que d’autres pays européens, notamment de la rive Sud de la Méditerranée…

Clément Nguyen: «Tout d’abord, seule la France possède la connaissance adéquate du terrain et les capacités opérationnelles. Une large frange des partenaires européens est mobilisée à l’est contre la Russie et ne souhaite pas assumer un coût humain et matériel sur un théâtre qu’elle ne connaît pas hors mise à disposition de formateurs et de moyens de transport tactique. Par ailleurs, hormis les États-Unis, qui ont développé un maillage en matière logistique et de renseignement depuis l’établissement d’Africom en 2008, personne n’est à même de fournir un appui conséquent aux Français. Il suffit de regarder à quel point tout le monde traîne des pieds pour boucler le financement du G5 Sahel… En outre, a-t-on réellement intérêt à voir une coalition multinationale offensive sur le modèle OTAN en Afghanistan s’implanter sur cette zone? La question reste ouverte mais la réponse, quelle qu’elle soit, ne m’enchante guère…»

Sputnik: Sécuriser le Sahel ne revient-il pas à préserver les intérêts de la France dans le golfe de Guinée?

Clément Nguyen: «L’un des scénarios à risque établis au lancement de l’opération Serval en janvier 2013, c’était que les colonnes d’Ansar Dine allaient pousser leur offensive jusqu’à l’océan. Seulement, il ne s’agit plus uniquement d’intérêts français mais de préserver l’intégrité des États côtiers. Prenons la Guinée par exemple: si des éléments extérieurs et déstabilisateurs se greffent sur un contexte politique déjà tendu en raison des échéances électorales de cette année, c’est également un souci pour les intérêts chinois, russes et britanniques. Même configuration pour la Côte d’Ivoire: personne n’a intérêt à une déstabilisation profonde et l’attentat de Grand-Bassam en mars 2016 a reçu l’attention de tous, pas uniquement de la France.»

Sputnik: Le discours antifrançais se nourrit des spéculations sur un présumé pillage économique, auquel vous tordez le cou, mais serait aussi alimenté, d’après Emmanuel Macron, par des puissances étrangères. À qui fait-il allusion?

Clément Nguyen: «Je pense qu’Emmanuel Macron évoquait en premier lieu la Russie. On a vu des manifestations à Bamako où les participants brandissaient des pancartes appelant à la coopération Mali-Russie sur le plan sécuritaire. Dans le même temps, on observe une très bonne dynamique des médias russes comme Sputnik ou RT en Afrique francophone.

Les intérêts turcs connaissent également une bonne vitalité dans la région et les relations entre Paris et Ankara demeurent très crispées depuis plusieurs années. Recep Tayyip Erdogan a entamé en cette fin janvier sa seconde tournée ouest-africaine en trois ans et son escale au Mali en mars 2018 a été saluée, tout comme l’activité de la Tika, l’équivalent de notre AFD. Les relations turco-sénégalaises se renforcent également dans plusieurs secteurs. Il ne faut pas non plus négliger des puissances considérées comme alliées, les États-Unis et l’Allemagne notamment. Les États-Unis, à travers l’USAID et les Peace Corps, stimulent dans certains pays un sentiment très critique envers la présence française. Ce sentiment est évidemment double: il y a la critique immédiate en Afrique de l’Ouest, qui repose sur les accusations de duplicité de la France à l’égard des groupes armés; et bien évidemment la critique structurelle, centrée autour du franc CFA et du maintien de certains accords de défense.»

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Tags:
intérêts nationaux, France, Sahel
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