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Le projet du chef de l’État malien relatif à un dialogue direct avec les groupes terroristes est diversement apprécié. Pour le Mouvement national de libération de l'Azawad (MNLA), il s’agit d’«une fuite en avant» et le concept de «réconciliation nationale» initié par l’Algérie ne saurait être appliqué au contexte malien.

Face à la dégradation de la situation sécuritaire au Mali et au Sahel, le Président Ibrahim Boubacar Keïta estime qu’il est aujourd’hui nécessaire d’instaurer un dialogue avec les groupes terroristes. Le chef de l’État malien en a fait l’annonce ce lundi 10 février dans une interview accordée à Radio France Internationale et à France 24. Il estime possible d’entamer des discussions avec Amadou Koufa et Iyad Ag Ghali, deux chefs du Groupe de soutien à l'islam et aux musulmans (GSIM), organisation terroriste qui a fédéré en 2017 la majorité des groupes terroristes activant au Mali.

La proposition de dialogue d’Ibrahim Boubacar Keïta a donné lieu à des réactions diverses au sein de la classe politique malienne. L’idée est soutenue par le Rassemblement pour le Mali, la formation politique du chef de l’État, mais elle est contestée par le parti Yelema qui ne croit pas en la pertinence d’une telle démarche.

Pour sa part, la Coordination des mouvements de l'Azawad (CMA), alliance des organisations touarègues du Mali, estime que ce dialogue est «une diversion» du pouvoir central de Bamako. Hama Ag Sid’Ahmed, conseiller spécial chargé des affaires politiques auprès du secrétaire général du Mouvement national de libération de l'Azawad (MNLA-CMA) interviewé par Sputnik, affirme que les terroristes n’accepteront pas le «deal» du Président Ibrahim Boubacar Keïta et que cela va à l’encontre de l’engagement de la France et des États-Unis dans le Sahel.

«Nous ne trouvons pas opportun de discuter avec les organisations terroristes pendant que l’accord de paix est toujours en instance. Le gouvernement malien laisse traîner les choses pour ne pas faire la paix, il crée une diversion pour retarder l’application de l’Accord d’Alger de juin 2015. Certes, les pertes de personnes innocentes doivent s’arrêter. Mais les djihadistes n’accepteront jamais ce deal car ils ne renonceront pas à leur projet de stricte application des préceptes de la charia. Par ailleurs, les deux puissances occidentales –les États-Unis et la France– ont mis certains djihadistes sur leurs listes d’hommes à abattre et elles n’ont pas donné leur feu vert à la négociation. C’est même plutôt le contraire, elles sont en train de renforcer leurs dispositifs militaires dans la région du Sahara-Sahel. Tout cela me paraît absurde pour le moment. Ce gouvernement va continuer à s’enfoncer chaque fois un peu plus», déclare-t-il.

Abdelkader Abderahmane, chercheur en géopolitique et consultant international sur les questions de paix et de sécurité en Afrique, explique de son côté à Sputnik qu’il est impératif que «l’Accord d’Alger demeure la base de tout règlement pacifique au Mali». Cependant,  il apparaît aujourd’hui nécessaire d’amorcer «une nouvelle dynamique et ce processus de dialogue pourrait y participer activement».

Pour ce spécialiste du Sahel, la paix au Mali ne reviendra qu’au terme d’une solution négociée: «Si les Maliens ne discutent pas entre eux aujourd’hui, ils seront tenus de le faire demain. Il y a eu beaucoup de temps perdu.» Dans son interview, le chef de l’État malien a cité l’exemple du processus de «concorde civile» mis en œuvre par les autorités algériennes à la fin des années 1990 et qui a permis à des terroristes d’être graciés après avoir déposé les armes.

«Les Maliens peuvent s’inspirer de l’expérience algérienne et l’adapter à leur contexte, selon les paramètres locaux et internationaux. Il est vrai que l’environnement algérien était différent. En grossissant le trait, il y avait d’un côté le peuple et l’armée, et de l’autre les groupes terroristes. Au Mali la situation n’est pas la même. Nous avons une communauté touarègue qui revendique des droits, des groupes terroristes, un pouvoir central mais aussi des protagonistes étrangers fortement impliqués», souligne Abdelkader Abderahmane.

Hama Ag Sid’Ahmed considère, lui, que l’expérience de l’Algérie ne peut pas être transposée au Mali. «Contrairement aux terroristes algériens, ceux qui se disent djihadistes au Mali sont pilotés par des émirs terroristes extérieurs au Mali et qui ne sont pas du Mali.» Selon lui, le souci de Bamako n’est pas «la lutte antiterroriste et la gestion de la situation sécuritaire» mais de «contrer les revendications politiques touarègues». Le plus intrigant dans la sortie médiatique du Président malien, c’est sa volonté d’aller vers un dialogue avec les terroristes malgré l’opposition de la France.

Dans une interview accordée à Sputnik en novembre 2019, Yehia Ag Mohamed Ali, chercheur à l’Institut de veille et d’études des relations internationales et stratégiques (Iveris), avait d’ailleurs évoqué le jeu trouble de la France quand la question d’une négociation avec les djihadistes avait été posée. Il avait rappelé que François Hollande et Emmanuel Macron avaient déjà formellement interdit au gouvernement malien de négocier avec les terroristes et supposé que cette attitude ferme avait conduit à la situation qui prévalait à l’époque.

Pourquoi Ibrahim Boubacar Keïta prendrait-il aujourd’hui le risque de défier Paris? Contacté une nouvelle fois par Sputnik, Yehia Ag Mohamed Ali affirme que le chef de l’État malien ne peut prendre aucune décision sans l’aval du gouvernement français et que ce dernier cherche une «porte de sortie».

«Nous assistons à une levée de réticence de Paris. Ils laissent faire car ils souhaitent trouver une porte de sortie pour quitter le bourbier sahélien, la situation est devenue explosive. En parallèle, les Français continuent à renforcer leur présence en la justifiant par ce qu’ils considèrent être des victoires contre les djihadistes», explique-t-il. 

Et dans ce contexte, Bamako portera seule la responsabilité de l’échec d’un dialogue avec les groupes terroristes.

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Tags:
négociations, terrorisme, Mali
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