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Le 22 février, trois millions et demi d’électeurs togolais choisiront entre sept candidats. Le Président sortant, Faure Gnassingbé, qui se présente pour un 4e mandat, semble le mieux placé. Tous ont pu faire campagne jusqu’au bout. Pour Sputnik, les co-auteurs de Togo: une démocratie en construction, décryptent les enjeux de ce scrutin historique.

Le 22 février, trois millions et demi d’électeurs togolais devront choisir, parmi sept candidats, lequel d’entre eux présidera aux destinées du pays pour les cinq prochaines années. Même si l’issue de ce scrutin présidentiel à deux tours ne fait guère de doute, plusieurs «avancées» historiques sur le plan de la démocratie formelle sont, toutefois, à saluer. À commencer par le vote de la diaspora qui n’avait encore jamais eu la possibilité de s’exprimer par les urnes jusqu’à présent.

Pour les journalistes Jean Paul Agboh Ahouélété, directeur du groupe de presse Focus Infos à Lomé et Louis Magloire Keumayou, éditorialiste et fondateur du Club de l’information africaine, cette élection est importante parce qu’il s’agit, en plus du retour d’un scrutin à deux tours, -ce qui n’avait plus été le cas depuis 1995-, du début d’une ère nouvelle dans la limitation des mandats du président sortant, Faure Gnassingbé. Celui-ci, en effet, se présente pour un 4e mandat. Et bien qu’il ait droit ensuite, -s’il est réélu-, à un cinquième mandat, ce sera le dernier conformément aux recommandations formulées par la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (Cedeao) et acceptées par le Parlement togolais.

Interrogé jeudi depuis le palais présidentiel à Lomé, Faure Gnassingbé a déclaré: «Je ne me sens pas l'âme d'un dictateur», insistant sur le fait que «l'intimidation [des opposants, ndlr], c'est plus une réputation qu'une réalité. Un Président ne peut pas être au fait de tout ce qu’il se passe, ce n'est pas que je me défausse», a-t-il affirmé dans un entretien accordé à l'AFP et au journal Le Monde.

«Si vous avez le temps de vous pencher sur la situation de notre pays (...), vous verrez que parfois ces propos ou ces appréciations sont exagérées, en tous cas je ne me sens pas l'âme d'un dictateur», a assuré le chef d’État togolais, répondant aux accusations de l'opposition et de la société civile, qui dénoncent un régime autoritaire, des arrestations arbitraires et l'absence d'alternance dans le pays.

Après le décès de son père en 2005, le général Eyadéma Gnassingbé -qui avait gouverné sans partage le pays pendant 38 ans-, Faure Gnassingbé, aujourd’hui âgé de 54 ans, est placé à la tête de l’État par l'armée. Vainqueur de la présidentielle d’avril 2005, ses résultats sont aussitôt contestés par l'opposition. Ce qui a entraîné des violences faisant entre 400 et 500 morts, selon les chiffres établis à l’époque par les Nations unies.

Jean Paul Agboh Ahouélété, directeur général du groupe de presse Focus Infos à Lomé et co-auteur de «Togo une démocratie en construction»
© Photo / Focusinfo
Jean Paul Agboh Ahouélété, directeur général du groupe de presse Focus Infos à Lomé et co-auteur de «Togo une démocratie en construction»

Le Togo a ensuite connu plusieurs crises politiques, notamment un mouvement de contestation populaire massif entre 2017 et 2018 avec des dizaines, voire des centaines de milliers de personnes dans les rues, pour demander la démission du chef de l'État. Jusqu’à ce que soit votée une réforme de la Constitution qui a été acceptée par le Parlement en mai 2019. Désormais fixée à deux mandats présidentiels, sans rétroactivité, cette modification a ouvert la voie à Faure Gnassingbé pour se représenter en 2020. Le Président sortant n’a pas encore fait savoir s'il se porterait de nouveau candidat en 2025 en cas de victoire, mais il s’est engagé à «respecter» la Constitution.

Le paradoxe de l’opposition

Pour Jean Paul Agboh Ahouélété et Louis Magloire Keumayou, la politique de la chaise vide pratiquée par l’opposition togolaise au fil des ans n’a pas été sans conséquence sur le maintien au pouvoir du clan Eyadéma de père en fils et, notamment, les modifications apportées à la Constitution, en 2002. Le verrou de la limitation des mandats, qui avait été instauré en 1992, a sauté, de même que le scrutin à deux tours et l’équilibre des pouvoirs entre le Président et le Premier ministre dans un régime, devenu ensuite, de plus en plus présidentiel.

Ce qui est d’autant plus surprenant que l’opposition togolaise jouit d’un statut garanti par la constitution et que son chef de file, -issu du parti majoritaire à l’Assemblée nationale-, est défrayé «à hauteur de 500 millions de francs CFA par an» (environ 825.000 euros) au même titre que le président de l’Assemblée nationale, celui de la Cour suprême et de la cour constitutionnelle, etc.», révèle le patron de Focus Infos. Actuellement, c’est Gilchrist Olympio, le leader de l’Union des Forces pour le changement (UFC) qui remplit ce rôle. Son ancien lieutenant, Jean Pierre Fabre, aujourd’hui à la tête de l’Alliance nationale pour le changement (ANC) et candidat pour la troisième fois aux présidentielles, avait préféré boycotter les législatives du 25 juillet 2013.

«C’est le paradoxe de l’opposition au Togo. On a l’impression, y compris à l’extérieur du pays, que le Togo réprime son opposition et qu’elle est bâillonnée. Alors qu’elle jouit d’un certain nombre de privilèges et est protégée par une loi cadre avec un vrai statut pour son chef de file et les émoluments qui vont avec», martèle au micro de Sputnik France Jean Paul Agboh Ahouélété.

Pour Louis Magloire Keumayou, il faut en effet «deux pôles forts» pour que puisse s’instaurer un jeu démocratique. À ce titre, l’opposition togolaise n’a pas suffisamment su se structurer ou s’unir pour empêcher les dérives, affirme-t-il. C’est aussi la raison pour laquelle le Togo est intéressant à observer car il «sert de laboratoire à ce qui pourrait se passer dans d’autres pays d’Afrique à un moment où le continent est en train de vouloir renforcer son union», estime-t-il.

«L’alternance n’est pas une pluie tropicale qui tombe du ciel. Elle se construit avec toutes les parties prenantes de la société y compris les medias. Dans un contexte, de surcroît, où tout est lié sur le continent africain. Ce qu’il se passe au Togo comme en RDC ou au Cameroun a des conséquences partout ailleurs en Afrique. Comme le coronavirus en Chine a des conséquences sur le reste de la planète puisque nous vivons dans un monde globalisé», soutient quant à lui Louis Magloire Keumayou.

Le vote de la diaspora

Les deux auteurs reconnaissent toutefois qu’il a fallu l’irruption d’opposants aussi radicaux que Tikpi Atchadam pour parvenir à «faire bouger les lignes» au Togo.

«Tikpi Atchadam est actuellement en exil au Ghana et fait des allers retours avec Conakry sans qu’aucune instruction judiciaire n’ai été ouverte contre lui. Il continue d’être présent sur les réseaux sociaux et a d’ailleurs appelé l’ensemble de l’opposition togolaise au boycott de cette présidentielle qui, selon lui, ne fera que conforter le pouvoir de Faure Gnassingbé», croit savoir Jean Paul Agboh Ahouélété.

Quant au vote de la diaspora, bien que considéré comme une vraie avancée démocratique, son impact sera limité sur cette élection. D’une part, parce que les délais consulaires pour pouvoir voter n’ont pas permis à nombre de Togolais vivant à l’étranger de s’inscrire à temps. Ou bien cela n’a pas été autorisé pour ceux, par exemple, qui vivent en Allemagne, le pays ne reconnaissant pas la double nationalité.

«Il ne serait pas surprenant que le vote de la diaspora profite au Président sortant. Mais compte tenu du très petit nombre d’inscrits, pas plus de 340 pour l’ensemble des votants dans le monde entier, les règles devront sans doute être revues pour rendre ce vote le plus inclusif possible», affirme Louis Magloire Keumayou.

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démocratie, vote, élection présidentielle, Togo
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