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Pour la deuxième année consécutive, le baromètre CIAN des leaders d’opinion a révélé un recul de la France en Afrique au profit d’autres puissances comme les États-Unis ou le Canada. Sputnik a voulu savoir ce qui se cachait derrière ce déficit d’image en interrogeant Mohamed el-Kalchi, directeur d’études du cabinet de sondage panafricain IMMAR.

Le 7 février, pour la deuxième année consécutive, IMMAR Research and Consultancy (R&D), fondé en 1998 à Paris, l’un des rares à proposer des sondages d’opinion en Afrique subsaharienne et en Afrique du Nord, a publié son baromètre des leaders d’opinion africains (Africaleads). En plus de ses quatre bureaux régionaux (Alger, Casablanca, Abidjan et Kinshasa), l’institut est représenté dans 25 pays africains.

Grâce à un partenariat avec le Conseil français des investisseurs en Afrique (CIAN), il a gagné en notoriété en publiant la perception d’un échantillon de 2.423 leaders d’opinion interrogés dans huit pays africains francophones, déjà sondés en 2019, auxquels se sont rajoutés quatre pays anglophones (Nigeria, Égypte, Éthiopie et Kenya).

Cette année, le déficit d’image de la France auprès des leaders d’opinion africains s’est encore accentué. La France, qui était arrivé en 5e position des pays perçus comme bénéfiques pour le continent dans le baromètre 2019, pointe à la 6e place derrière les États-Unis, l’Allemagne, le Canada, la Chine et la… Grande-Bretagne!

Le «contentieux mémoriel» qui perdure entre l’ancienne puissance coloniale et un certain nombre de pays d’Afrique y est sans doute pour beaucoup, comme l’ont suggéré Étienne Giros, président délégué du CIAN, et Brahim Sail, directeur général d’IMMAR R&C, lors de la présentation des résultats de cette deuxième édition à la Chambre de commerce et d’industrie de Paris, en partenariat avec le MOCI.

«Ce résultat [concernant la place de la France en Afrique, ndlr], sans être complètement inattendu, doit interpeller. Il tient en partie à l’existence de biais historique et mémoriel. Mais il témoigne certainement d’une attractivité moindre face au dynamisme décomplexé des grands émergents et des puissances économiques établies», ont affirmé Étienne Giros et Brahim Sail lors de la présentation des résultats du Baromètre CIAN des leaders d’opinion en Afrique, réalisé entre novembre 2019 et janvier 2020 dans 12 pays africains.
Mohamed el-Kalchi, directeur des études d’Immar
© Photo. @immar
Mohamed el-Kalchi, directeur des études d’Immar

Originaire du Maroc, le directeur d’études de l’institut panafricain de sondage Immar, Mohamed el-Kalchi, se réjouit qu’en plus de donner leur opinion sur la France et les autres pays non africains présents en Afrique, les leaders africains aient également accepté de répondre à des questions concernant leur propre pays et les pays voisins. C’est en partant d’un «constat en interne» que l’opinion des Africains pour traiter de l’image des pays africains n’était pas suffisamment sollicitée qu’a germé l’idée de réaliser Africaleads. «Ce baromètre n’obéit pas à une logique commerciale mais doit servir d’outil pour que les intéressés eux-mêmes sachent où ils se situent», insiste le chercheur.

En exclusivité pour Sputnik France, il a accepté de révéler quelle était la perception croisée du Maroc et de l’Algérie, l’un vis-à-vis de l’autre, selon les résultats obtenus dans le cadre du baromètre Africaleads 2020. Les réponses propres à chaque pays d’Afrique sondé, -avec un focus cette année le Maroc et le Rwanda-, seront rendus publics «d’ici à la fin mars/début avril», a-t-il précisé. Il a aussi révélé le nom de la personnalité préférée des Africains, à savoir le Président rwandais Paul Kagamé, selon les résultats obtenus par ce sondage.

Sputnik France: Qui sont les leaders d’opinion africains que vous sondez dans le baromètre Africaleads et comment les avez-vous sélectionnés?

Mohamed el-Kalchi: C’est vrai qu’il n’y a pas de grande culture du sondage en Afrique et que, donc, les leaders d’opinion hésitent souvent à donner leur avis. D’où le très petit nombre de sondages qui paraissent sur la vision que l’Afrique a d’elle-même, sans doute en raison de valeurs d’humilité et d’optimisme propres au continent! Mais je peux vous affirmer que les quelque 2.423 leaders d’opinion africains interrogés pour cette seconde édition du baromètre Africaleads CIAN dans les 12 pays africains sélectionnés, dont huit francophones déjà sondés en 2019 et quatre anglophones, se sont volontiers prêtés au jeu et sur une base volontaire.

Parmi eux, on trouve des décideurs du secteur public et privé (hauts fonctionnaires, chefs d’entreprises, etc.), des professions libérales, des professionnels des médias y compris des influenceurs/blogueurs, des universitaires, des chercheurs, des artistes, des sportifs de haut niveau ainsi d’autres membres éminents de la société civile, à commencer par les chefs religieux qui sont très influents. Ces derniers, en effet, ont une aura particulière dans les pays musulmans à cause du prêche du vendredi qui est très écouté par les fidèles. Enfin, permettez-moi de vous faire remarquer qu’environ 30% de femmes leaders ont été interrogées dans chaque pays du panel.

Sputnik France: Au-delà de la seule étude de l’image de la France et des groupes français que vous privilégiez dans le cadre de votre partenariat avec le CIAN, posez-vous des questions propres à l’Afrique et à la perception que les Africains ont d’eux-mêmes et de leurs voisins?

Mohamed el-Kalchi: Oui, bien sûr. Notre méthode, qui est scientifique, est celle des quotas raisonnés. Nous profitons des enquêtes réalisées en face à face pour sonder nos interlocuteurs sur de nombreux sujets. Nous avons, au cours de la préparation de cette seconde édition du baromètre, pu réaliser des enquêtes-pays concernant en particulier le Maroc et le Rwanda dont les résultats détaillés seront rendus public fin mars/début avril.

Je peux d’ores et déjà vous révéler que, concernant la perception que les Marocains ont d’eux même, elle est beaucoup plus «optimiste» que celle de leurs voisins algériens. Et alors que les Algériens n’hésitent pas à citer le Maroc comme «l’un des pays ayant le plus progressé en Afrique», les Marocains qui, par ailleurs, restent très liés aux États-Unis, préfèrent se citer eux-mêmes quant aux progrès accomplis!

Sputnik France: Vous avez également posé cette année la question de la personnalité africaine préférée des Africains. Quelle est-elle?

Mohamed el-Kalchi: Effectivement, cette question a été introduite cette année. La personnalité qui a massivement émergé est celle du Président rwandais, Paul Kagamé. C’est lui que les leaders d’opinion africains sondés préfèrent et qu’ils ont désigné, -toutes catégories confondues-, comme étant la personnalité la plus influente en Afrique.

Sputnik France: Comment expliquez-vous la dégringolade de la France aux yeux des leaders d’opinion africains?

Mohamed el-Kalchi: En fait, les résultats sur la perception qu’ont les leaders d’opinion africains vis-à-vis de la France sont assez constants. C’est l’émergence du Canada qui a –mécaniquement- repoussé d’une place la France dans le baromètre Africaleads 2020 [de la 5e à la 6e place, ndlr] sur la question des trois pays non-africains ayant la meilleure image. Pour le reste, malgré l’introduction de quatre pays anglophones dans ce panel, les avis n’ont pas vraiment changé quant à la vision que l’on a actuellement en Afrique vis-à-vis de la politique menée par Paris.

Pour moi, c’est révélateur de la demande d’ouverture voulue par les opinions publiques africaines. Or, les décisions prises récemment par le gouvernement français en matière d’éducation [augmentation des frais de scolarité pour les étudiants étrangers, ndlr] ou de l’accueil des émigrés, marqué dans l’actualité par beaucoup de démantèlement de camps, a fait reculer l’image de la France en Afrique. D’autant que l’on y est très au fait de ce qui se passe en France à cause de l’écoute massive des grands medias français [France 24 ou RFI qui devancent la BBC, ndlr]. Ce qui n’est pas le cas, par exemple, vis-à-vis de l’Allemagne, qui jouit certes d’une aura mais sans véritable connaissance de ce qui se passe dans ce pays.»

Sputnik France: Mais pourquoi, dans ce cas, l’émergence du Canada?

Mohamed el-Kalchi: En plus de la très bonne image dont jouit le Premier ministre canadien, Justin Trudeau, -à titre personnel-, il y a une stratégie globale et une véritable offensive en matière de communication vis-à-vis de l’Afrique de la part du Canada. Alors qu’en France, -sans doute du fait des liens coloniaux passés- on se contente de vivre sur les acquis avec un effort tout au plus sur le plan bilatéral quand il s’agit de faire une percée économique dans un pays africain donné.

Le pays qui arrive en tête dans le baromètre Africaleads 2020 comme étant le plus bénéfique pour l’Afrique est les États Unis. Ce résultat est dû à la très forte demande en Afrique pour de la puissance économique et de la sécurité de la part des alliés! Du coup, au-delà de la très bonne image dont jouit le Président américain sur le continent, et malgré sa personnalité controversée, pointe l’admiration de la part des leaders d’opinion africains pour les performances technologiques de l’Amérique et la bonne santé de son économie qu’ils lui imputent.

 

Sputnik France: Cette admiration pour les États-Unis se traduit-elle aussi dans le rapport aux marques où, là, la France reste quand même très bien positionnée?

Mohamed el-Kalchi: Oui, tout à fait. En plus de Coca-Cola qui figure en 6e position dans le classement global des entreprises et les marques les plus appréciées des leaders d’opinion africains, il y a une émergence des GAFA [Google, Apple, Facebook et Amazon, ndlr]. Ces marques qui viennent des États-Unis ont progressé en Afrique à cause du développement fulgurant du téléphone portable et, notamment, des smartphones.

Même si la France peut se targuer d’être représentée par quelques grands groupes très connus qui se classent parmi les dix premières marques citées par les leaders d’opinion africains comme, par exemple: la compagnie automobile Renault, qui arrive en 7e position dans son secteur ainsi qu’Air France, 2e compagnie aérienne la plus connue en Afrique ou bien encore Orange qui écrase ses concurrents dans le secteur des télécoms.

Sputnik France: Êtes-vous surpris du succès que remporte votre baromètre?

Mohamed el-Kalchi: Un peu, tout de même. Ce qui prouve bien que nous avons eu raison de persister sur ce qui est, -il faut bien le préciser-, un projet de longue haleine. Les enquêtes sur place durent en général trois mois. Bien sûr, nous aspirons à continuer le plus longtemps possible et à diversifier au maximum les sujets.

Compte tenu de la difficulté en Afrique de parvenir à établir un panel pour parler du même sujet, il est certain que le recours à des leaders d’opinion qui comptent et ont de l’influence est, sans doute, la meilleure façon de procéder. Cela permet d’avoir un aperçu de ce que pensent les Africains d’eux-mêmes et des autres en impliquant les principaux intéressés!

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