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Ce ne sont pas les lois garantissant leurs droits ou censées améliorer leur qualité de vie qui manquent. Pas plus que la volonté apparente des pouvoirs publics. Et pourtant, les personnes en situation de handicap demeurent la couche la plus marginalisée de la société ivoirienne. Une réalité dont ils souhaitent s’émanciper. Décryptage.

Après avoir longtemps cumulé les petits jobs, parfois «dégradants» comme vidangeur de fosse, Aboubacar Kanté, qui a de naissance une déformation des os des deux jambes, est actuellement chef d’une entreprise de construction et directeur de radio.

«En Côte d’Ivoire, on ne croit pas aux potentialités des handicapés. Et cette marginalisation commence au sein de la famille, dès le plus jeune âge. Il y a des parents qui rechignent à scolariser un enfant handicapé parce qu’ils voient cela comme un investissement inutile. Ils se disent que même s’il réussit ses études, au final, il n’aura pas de travail», a déclaré à Sputnik Aboubacar Kanté.

Lui qui a été contraint d’abandonner l’école en classe de CM2 fait désormais partie de la classe des «privilégiés», ceux qui, malgré tout, ont pu s’élever au-dessus de leur condition.

Mais pour y parvenir, il lui a «fallu constamment se battre et apprendre à ne pas se résigner dans une société ivoirienne qui laisse très peu de chances de réussite aux personnes en situation de handicap».

«Est considérée comme personne en situation de handicap, toute personne physique dont l'intégrité physique ou mentale est passagèrement ou définitivement diminuée soit congénitalement, soit sous l'effet d'une maladie ou d'un accident, de telle sorte que son autonomie, son aptitude à fréquenter l'école ou à occuper un emploi s'en trouvent compromises.»

C’est ce qu’il ressort de l’article 2 du décret n°2018-456 relatif à l'emploi des personnes en situation de handicap dans le secteur privé. Ce décret est le dernier d’une longue liste de textes adoptés en faveur des personnes handicapées depuis les années 1980.

Un corpus législatif riche

Lois, ordonnances, décrets, arrêtés... le corpus législatif et réglementaire ivoirien en matière de protection et de promotion des personnes en situation de handicap est particulièrement riche et se présente comme l’un des plus complets sur le continent africain. Il garantit à ces personnes vulnérables un accès aux services de santé, à l’éducation, à l’emploi, à la culture, aux sports et aux loisirs.

«À partir des années 1980, l’État ivoirien s’est véritablement penché sur le sort des personnes en situation de handicap en élaborant des lois et en menant une série d’actions en vue de les sortir de la précarité et d’améliorer leurs conditions de vie», a expliqué au micro de Sputnik Julien Youan Bi, qui fait une thèse en sociologie sur l’insertion professionnelle des étudiants et diplômés handicapés en Côte d’Ivoire.

Des structures publiques de formations, comme l’École nationale des sourds-muets et l’institut national pour la promotion des aveugles, ont ainsi vu le jour. Et un programme initié depuis 1997, baptisé «recrutement dérogatoire», a permis l’insertion professionnelle de plus d’un millier de personnes handicapées diplômées à la fonction publique.

Toutefois, ces réalisations, en dépit de la volonté étatique affichée, sont encore largement insuffisantes. Et les dispositions juridiques demeurent dans l’ensemble inappliquées. Pis, elles sont largement méconnues dans le pays, à commencer par les concernés eux-mêmes.

«Le sort des personnes en situation de handicap en 2020 n’est clairement pas le même qu’avant les années 1980, mais beaucoup reste à faire ou à parfaire. Il y a par exemple de nombreuses failles dans le recrutement dérogatoire, au point que des personnes valides se retrouvent dans le système. Les véritables bénéficiaires sont dès lors contraints de se tourner vers les concours directs où ils sont disqualifiés en raison de leur handicap», a souligné Julien Youan Bi.

Le recensement général de 2014 a dénombré 453.000 personnes handicapées sur 23 millions d’Ivoiriens. Mais la Fédération des associations des personnes handicapées de Côte d'Ivoire (Fahci), qui existe depuis 1978, les estime à trois millions, tous types de handicap confondus.

Cette frange de la population, marginalisée, discriminée, demeure dans sa grande majorité exclue de la vie socioéconomique du pays. Son accès à la justice, à l’éducation, à la santé, au marché du travail, est des plus limités.

Les enfants et les femmes demeurent de loin les plus vulnérables. Jusqu’à 98% des premiers –traditionnellement perçus comme étant des enfants sorciers ou de malheur– n’ont pas accès à l’éducation. Quant aux secondes, elles sont particulièrement exposées au chômage et aux violences physiques ou sexuelles.

Selon Julien Youan Bi, le regard de la société ivoirienne sur ces personnes a globalement peu évolué.

«Aujourd’hui, tout un tas de stéréotypes prévalent encore sur les personnes handicapées. Les populations manquent d’informations sur la notion de handicap. Elles ne savent pas comment vivre, comment composer avec ces personnes et ont donc tendance à les rejeter», a déclaré le doctorant en sociologie.

Pourtant, les personnes handicapées ont, elles aussi, des capacités et compétences à faire valoir, pour peu qu’on leur en donne les moyens et la possibilité. À titre d’exemple, l’athlète le plus médaillé au monde [83 médailles dont 61 en or, 16 en argent et 6 en bronze, ndlr], l’Ivoirien Oumar Koné, a le bras droit amputé depuis sa naissance.

Résolus plus que jamais à faire respecter leurs droits, les personnes en situation de handicap, organisées en associations chapeautées par la Fahci, entendent ne plus rester inactives.

Pour ce faire, de nombreuses actions sont envisagées. Cela part de la vulgarisation au moyen de supports audiovisuels (livres, encarts publicitaires...), en passant par l’arsenal juridique les concernant, jusqu’à à la création d’un Observatoire national des personnes handicapées (ONPH).

Un observatoire pour faire progresser le taux d’emploi

«Le temps de l’action est arrivé. Nous voulons désormais une application effective des dispositions juridiques initialement prises pour améliorer notre existence, nous allons agir en faisant mettre en place un Observatoire national des personnes handicapées», a déclaré au micro de Sputnik Joël NGuessan, président du conseil de gestion du Fonds de développement de la formation professionnelle (FDFP).

Selon Joël NGuessan –ancien ministre des Droits de l’Homme et qui fait partie de la poignée de personnes en situation de handicap à être parvenues à se hisser dans les hautes sphères étatiques–, le projet de l’observatoire a, depuis le 20 février dernier, été reçu par le Président Alassane Ouattara.

Cet observatoire, qui aura le statut d’autorité administrative indépendante, sera chargé de «garantir, promouvoir et surtout contrôler» l’application des textes législatifs et réglementaires. Son principal objectif sera notamment de faire régresser le taux de chômage endémique (estimé jusqu’à 65%) chez cette couche sociale. «Encore faut-il que cet organe voie effectivement le jour», comme l’ont confié, perplexes, certains responsables d’associations de personnes handicapées à Sputnik.

Mais pour Julien Youan Bi, «une chose est certaine, c’est par des actions collectives que les personnes handicapées peuvent faire bouger les choses».

«Ce sont des actions menées par des associations de personnes handicapées qui ont conduit à des avancées comme le recrutement dérogatoire. De nouvelles avancées n’interviendront que par d’autres actions collectives », a-t-il conclu.

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loi, Fédération des Associations des personnes Handicapées de Côte d'Ivoire (FAHCI), Côte d'Ivoire
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