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Partiront? Partiront pas? Depuis la fin de l’année dernière, les États-Unis jouent au chat et à la souris en multipliant les déclarations contradictoires sur leur présence en Afrique. Avec la nomination de Peter Pham comme envoyé spécial au Sahel, l’administration américaine lève le voile. Analyse de Leslie Varenne, directrice du think tank Iveris.

Le 20 décembre dernier, sans citer ses sources au sein de l’administration américaine, la revue Foreign Policy a publié: «Les États-Unis vont intensifier leurs efforts dans la lutte contre le terrorisme dans le Sahel.» Tibor Nagy, le secrétaire d’État adjoint aux Affaires africaines, a renchéri en déclarant dans la même revue: «Nous devons avoir un engagement beaucoup plus robuste.» Quatre jours plus tard, changement de cap à 180 degrés: Mark Esper, le secrétaire à la Défense, a évoqué pour sa part une réduction majeure, voire un retrait complet des forces américaines en Afrique de l’Ouest, allant même jusqu’à prévoir l’abandon de la base de drones d’Agadez au Niger, la plus importante du continent africain après celle de Djibouti.

Ces déclarations contradictoires ont pu être interprétées comme le signe du grand désordre qui règne à Washington entre la Maison-Blanche, le Pentagone, la CIA, le département d’État, sans compter les différences de vues entre les divers acteurs de chacune de ces entités. Mais ce flou peut aussi avoir été savamment entretenu pour obtenir des concessions de l’allié français, après les déclarations d’Emmanuel Macron sur «la mort cérébrale de l’OTAN».

Toujours est-il que le retrait supposé des Américains au Sahel a créé l’émoi à Paris, l’Opération française Barkhane dépendant du Pentagone tant pour la logistique, le renseignement que la surveillance. Fin janvier, Florence Parly, la ministre des Armées, s’est envolée à Washington pour convaincre les Washington de ne pas retirer ses moyens militaires du Sahel. Depuis, rien n’a filtré sur les intentions des États-Unis, jusqu’au 8 mars dernier où l’administration américaine a dévoilé le nom de son nouvel envoyé spécial pour le Sahel.

La nomination de Peter Pham, qui était depuis 2018 envoyé spécial dans les Grands lacs, envoie des signaux clairs sur les intentions des États-Unis. D’abord parce qu’il a été pendant des années vice-président de l’Atlantic Council, un think tank néoconservateur réputé très proche de l’OTAN. Ensuite parce qu’il a été conseiller du commandement des États-Unis pour l’Afrique (Africom), depuis sa création en 2007 jusqu’en 2013. Enfin, du fait de sa personnalité: il est décrit par ceux qui le connaissent comme un «interventionniste», un «stratège envoyé dans les missions difficiles».

Par ailleurs, la création même de ce poste est un signe en soi. Le mandat confié à Peter Pham consiste à diriger une task force rassemblant des fonctionnaires du département d’État, du Pentagone, des services de renseignement et des diverses agences qui œuvrent dans la zone. Ceci est donc la démonstration que les États-Unis souhaitent maintenir, voire renforcer, leur position dans la bande sahélo-saharienne.

En terrain miné

Le choix de Peter Pham, connu pour son soutien au Royaume chérifien et à son plan d’autonomie du Sahara occidental, n’est pas non plus anecdotique de la part de l’administration américaine. Dans un article publié en 2010, il avait décrit ce plan comme la «seule option possible». En 2018, Peter Pham a poussé encore plus loin le bouchon:

«Je ne peux concevoir la collusion entre le Hezbollah, allié de l’Iran, et le Polisario sans la connivence au moins tacite du régime algérien ou tout du moins sans qu’il soit au courant», a-t-il déclaré.

Sans surprise, la nomination de ce nouvel envoyé spécial a donc ravi la presse marocaine et profondément irrité les médias algériens.

Déjà, en 2017, lorsque Donald Trump avait envisagé de nommer Peter Pham secrétaire d’État adjoint pour les Affaires africaines, sa candidature avait été bloquée par un sénateur américain, précisément à cause de ses positions tranchées sur le statut du Sahara occidental. Dans ces conditions, pourquoi l’administration américaine prend-elle sciemment le risque de se mettre l’Algérie à dos? Faut-il rappeler que ce pays est un acteur essentiel dans la région et qu’il est le chef de file de l’Accord de paix de 2015 au Mali? La situation dans la bande sahélo-saharienne est suffisamment dangereuse, fragile et volatile pour ne pas poser de pièges sur un terrain déjà explosif.

Peter Pham au Congo

Le choix de cet envoyé spécial dans le Sahel pourrait nourrir une autre source d’inquiétude pour tous les États du G5 minés par le terrorisme et de multiples crises: celle de leur intégrité territoriale. Peter Pham doit, en partie, sa notoriété en Afrique à cause d’un article très controversé publié en 2012 dans le New York Times. Dans cette tribune, il retourne la célèbre formule «too big to fail» en un «trop grand pour réussir» et prône la balkanisation de la RDC.

Un hélicoptère de la Force Barkhane au Mali.
© REUTERS / BENOIT TESSIER / Un hélicoptère de la Force Barkhane au Mali.
Même si en écrivant cela il n’innove pas et se contente de remettre au goût du jour la doctrine de Bill Clinton, cela lui vaut une volée de bois vert de la part des Congolais qui sont très sourcilleux sur l’intangibilité de leurs frontières. En novembre 2018, sa nomination par Mike Pompéo comme envoyé spécial dans la région des Grands lacs, à deux mois d’une élection présidentielle cruciale et tendue, a suscité des craintes à Kinshasa.

«Peter Pham n’a qu’une connaissance universitaire et parcellaire de l’Afrique. Il fait partie de ces stratèges américains qui plaquent la même doctrine à toutes les situations. Il va chercher une paix, mais une paix selon des perspectives américaines qui ne tiennent aucun compte de l’histoire des États et de la volonté des populations. C’est un bulldozer du système de par son expérience et sa manière de faire les choses. Il ne faudra donc pas être surpris s’il se prononce pour le démembrement d’un pays, comme au Darfour», explique Patrick Mbeko, politologue congolais qui a suivi le parcours de l’émissaire.

En choisissant une personnalité aussi clivante que Peter Pham, les États-Unis prennent des risques. Ils abattent aussi leurs cartes, montrent leur volonté de rester dans le Sahel. D’ailleurs, dans un court communiqué récent, passé presque inaperçu, le Pentagone a annoncé un redimensionnement d’Africom «afin de mieux concurrencer la Chine et la Russie en Afrique». Le message est clair, la messe est dite.  En nommant cette sorte de super ambassadeur, les États-Unis se donnent les moyens de mettre en œuvre leur politique. En face, l’Europe apparaîtra une nouvelle fois divisée et l’Union africaine terriblement absente…

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terrorisme, États-Unis, Sahel
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