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Finies les évacuations médicales dont usaient (et abusaient) beaucoup de dirigeants africains (et leurs familles). Le coronavirus ayant frappé de plein fouet leurs destinations médicales de prédilection, ils se contenteront des hôpitaux locaux. Tout le monde sera interné à la même enseigne, ou presque, pour le grand bonheur des finances publiques!

Hôpital américain de Neuilly, hôpital militaire du Val-de-Grâce, cliniques de Suisse et d’Allemagne ou même d’Espagne et de Singapour, c’est la fin des haricots pour les évacuations médicales. La santé des gouvernants africains, si prompts à se faire soigner à l’étranger, devra maintenant se mettre à l’épreuve des systèmes de santé nationaux.

La crise planétaire née de l’explosion du Covid-19 a secoué tous les palais du monde et révélé l’étendue des carences dormantes au cœur des systèmes sanitaires, des réputés aux plus modestes.

Le Sénégal, avec un infirmier pour 8.000 habitants (norme Organisation mondiale de la santé : 1 infirmier pour 300 habitants), un hôpital pour 542.403 habitants (au lieu de 150.000), sans aucune unité de virologie nationale depuis 1960, doit faire face au coronavirus alors qu’il ne dispose que d’un seul (vrai) centre de mise en quarantaine avec une quinzaine de lits!

C’est dans ce contexte que les frontières closes à travers le monde contraignent gouvernants et gouvernés, riches et pauvres, à se faire soigner dans leur propre pays dans une sorte de communion démocratique inédite. Le système des évacuations sanitaires, trou de plusieurs milliards de francs CFA (plusieurs millions d’euros), s’en trouve grippé, au moins jusqu’à nouvel ordre.

«Les évacuations sanitaires vont subir un sérieux coup d’arrêt du fait du repli tactique sur soi opéré par tous les pays du monde occupés à trouver les moyens d’endiguer les dégâts du Covid-19. Cette situation est porteuse d’angoisses et peut-être de drames pour les malades obligés de suivre leur traitement hors du pays, mais aussi pour ceux qui avaient le projet d’aller se faire soigner à l’étranger», indique à Sputnik Mballo Dia Thiam, chef de file du puissant Syndicat unique des travailleurs de la santé et de l’action sociale (SUTSAS) au Sénégal.

En Afrique, les évacuations médicales sont connues pour exacerber les critiques politiques et alimenter les rumeurs les plus folles. De ce point de vue, le transfert, début 2019, de l’ancien Président algérien Abdelaziz Bouteflika à l’hôpital de Genève est un cas d’école. D’une «déclaration imminente de l’état d’urgence» en Algérie à «l’annulation des élections», le tout sans compter les innombrables fois où le Président a été annoncé mort, les Algériens ont vécu, des semaines durant, sur le rythme des rumeurs essaimant les réseaux sociaux et qui s’avèrent, pour la plupart, des fake news.

Au-delà de ces cas graves, certaines personnalités allaient se soigner hors de leur pays comme d’autres allaient en promenade. En juillet 2018, le juge Demba Kandji, un des plus hauts magistrats sénégalais, a défrayé la chronique en livrant son bulletin de santé sur le plateau d’une émission culte de la télévision française consacré au… tourisme médical.

Il venait alors de faire son check-up à l’hôpital américain de Neuilly à Paris, sous la caméra du journaliste de la chaîne qui a filmé toute la séance du début à la fin. Prix de la consultation: 1.000 euros, auxquels il faut rajouter le prix du billet aller-retour Dakar-Paris (très probablement en classe Business), les frais d’hôtel pour 48 heures et les frais de bouche. Il affirme qu’il avait une bonne raison de faire ce déplacement d’environ 5.000 km entre Dakar et Paris sur deux jours:

«Je suis venu en France non pas parce que le médecin n’est pas doué chez nous, mais parce que le plateau (technique) n’est pas le même. L’offre de service est complètement différente.»

Tout cela n’est plus à l’ordre du jour, du moins pendant quelques mois. Même s’ils n’ont pas été hospitalisés, deux ministres burkinabè ont guéri du Covid-19 sans doute après avoir été suivis, depuis leur confinement, par des médecins burkinabè. Un «avantage» collatéral, s’il en est, du coronavirus?

«En temps de pandémie, les pays où les plus hautes personnalités africaines accourent généralement pour bénéficier des meilleurs soins au monde peuvent être eux-mêmes débordés. Ils le sont aujourd’hui et ont du mal à disposer de tous les équipements indispensables de manière urgente pour sauver des vies. Leur système de santé à eux n’a jamais cessé de s’améliorer, avec l'obsession d'allonger autant que possible la vie de leurs citoyens même nonagénaires, à un coût parfois questionné», affirme à Sputnik Gilles Yabi, directeur-fondateur de West African Think Tank (WATHI)

«Compter sur soi-même d’abord»

Mais les évacuations médicales sont loin de se limiter aux seuls chefs d’État et leur cour. Et de ce point de vue, se soigner à l’étranger était déjà un véritable saut d’obstacles pour les candidats des classes moyennes supérieures. Entre l’obtention d’un site d’accueil, l’approbation du tableau clinique du patient, le respect des modalités d’accès au visa du pays de destination et des capacités financières incompressibles, beaucoup de malades ont dû y renoncer. Aujourd’hui, il faut un miracle pour passer des frontières hermétiques.

«Les possibilités de convoyer des malades à l’étranger avec les situations sanitaires chaotiques qui prévalent partout se réduisent. A priori, tous les pays vont être contraints d’optimiser la prise en charge locale des patients. Le Sénégal et les autres États africains sont appelés à faire de gros efforts pour élever la sécurité sanitaire en pilier crucial du développement. Aujourd’hui, la situation étant imprévisible, il faut savoir compter sur soi-même d’abord», alerte un expert médical rompu aux évacuations sanitaires souhaitant garder l’anonymat.

​Selon Gilles Yabi, l’occasion est inespérée pour l’Afrique de donner enfin un premier grand souffle à un secteur médical longtemps laissé en déshérence au profit d’investissements à l’utilité douteuse.

«Aujourd’hui, plus personne ne bouge ou presque d’un continent à l’autre. Il vaut mieux alors, pour tous dans nos pays d’Afrique subsaharienne (…) pouvoir compter sur l’existence d’un système de santé national digne de ce nom au quotidien. Pour cette crise, c’est trop tard. Commençons au moins à en tirer les leçons.»

La sécurité sanitaire, étape cruciale du développement

Selon une enquête réalisée avec des médias sénégalais en 2015, les évacuations sanitaires coûteraient aux finances publiques du Sénégal entre 2 et 3 milliards de francs CFA par an (3 et 4,5 millions d’euros). Des facteurs comme la modernisation du plateau médical peuvent cependant amoindrir les coûts. La France et la Belgique sont les destinations de prédilection, mais la Tunisie et le Maroc sont devenus de vraies alternatives grâce à l’excellence de leur plateau technique respectif, sans le casse-tête du visa.

«Clairement, l’État va économiser des milliards de francs CFA avec la situation nouvelle, mais au prix de conséquences médico-sociales incommensurables», se désole le leader syndical sénégalais Mballo Dia Thiam.

Les pathologies les plus fréquemment concernées par les évacuations sanitaires sont le risque vital, la chirurgie cardiaque et les grandes brûlures, toujours selon l’enquête précitée. Le risque vital est «la défaillance maîtresse qui dicte l’évacuation vers l’étranger[….] Ce peut être une maladie grave de réanimation qui nécessite une prise en charge en milieu de réanimation avec des soins non existants au Sénégal».

La chirurgie cardiaque, elle, «ne fonctionne pas douze mois sur douze et ne dispose pas d’un plateau technique au complet». Pour les grands brûlés, «il y a besoin d’une activité médicale de soins coordonnés en temps réel, 24h sur 24h, ce qui n’est pas toujours évident en dépit des progrès réalisés par certains établissements hospitaliers à Dakar».

En comparaison, les évacuations sanitaires ont coûté à la Mauritanie la somme de 8,143 milliards de francs CFA (12,4 millions d’euros) entre 2008 et 2011. Pour le Burkina Faso, elles ont été estimées à 1,248 milliard de francs CFA (1,8 million d’euros) pour l’année 2012. Mais pour l’année 2016, les impayés liés aux engagements non tenus de l’État ont été chiffrés à 739 millions de francs CFA (11 millions d’euros).

Au Tchad, l’État dépense environ 7 milliards de francs CFA (10,6 millions d’euros) par an pour les soins sanitaires à l’étranger des cadres politiques, des fonctionnaires et autres personnes plus ou moins proches du pouvoir.

En 2016, le Niger a dû supporter un fardeau de près de 5 milliards de francs CFA (7,6 millions d’euros) pour les ministres, députés et agents de l’État. Depuis, seules les prestations ne pouvant être prises en charge par le nouvel Hôpital général de référence construit à Niamey sont financées par le Trésor.

C’est peut-être là une voie à suivre.

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