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Avec la pandémie de coronavirus, le ralentissement de l’activité en Chine pèse lourdement sur la croissance mondiale. Deuxième partenaire commercial de l’Afrique, après l’Union européenne, l’Empire du milieu importe nombre de matières premières du continent. Que risquent les 54 pays africains si la reprise économique chinoise tardait trop? Analyse.

«La crise sera à géométrie variable en ce qui concerne l’Afrique. Elle affectera non seulement les pays africains producteurs de pétrole mais aussi les États d’Afrique du Nord qui recevaient beaucoup de touristes chinois. Pour les premiers, il va y avoir une nécessité de revoir leur cadrage macroéconomique. Mais ce sont les pays d’Afrique centrale qui seront les plus affectés et, aussi, des États comme Djibouti ou le Kenya, qui sont très dépendants des importations chinoises», a expliqué au micro de Sputnik France le géo-économiste sénégalais Siré Sy.

Invité Afrique le 1er avril dernier, cet économiste-planificateur spécialisé en finances et gestion publique dirige à Dakar un think tank «afro-centré» sur les questions de géopolitique et de géo-économie, appelé Africa WorldWide Group.

Interrogé sur les conséquences pour l’Afrique du ralentissement de l’activité chinoise du fait de la pandémie et notamment la mise à l’arrêt de plusieurs grands centres de production comme à Wuhan –le foyer de l’épidémie–, Sire Sy utilise l’étalon du pourcentage du volume de la dette chinoise dans l’endettement global d’un certain nombre de régions et de pays africains pour anticiper les effets de ce ralentissement sur leur croissance.

Ainsi, selon cet indice, l’Afrique centrale détient 21% du stock de la dette publique chinoise dans la dette sous-régionale en Afrique, l’Afrique australe 13% et l’Afrique de l’Est 6%, «Tandis que pour l’Afrique de l’Ouest, il n’est que de 2%», énumère Siré Sy. De surcroît, des pays comme Djibouti sont endettés à hauteur de 80% vis-à-vis de la Chine. Ce taux est de 70% pour des États comme le Cameroun et le Congo, de 60% pour le Kenya.

«Ce qui veut dire que l’impact sera considérable non seulement pour les pays africains producteurs de pétrole, mais aussi pour tous ceux qui sont en pleine construction. En tant que producteur de biens intermédiaires qui entrent dans le génie civil et les matériaux de construction, la Chine est devenue le principal fournisseur d’une Afrique en chantier du nord au sud et d’est en ouest. Cette pandémie risque donc d’affecter la poursuite des grands travaux actuellement en cours en Afrique», précise le géo-économiste.

Alors que la Chine ne représentait que 4% du PIB mondial au moment de l’épidémie de SRAS en 2003, elle génère aujourd’hui plus de 16 % du PIB mondial. Ce qui fait d’elle la deuxième puissance économique mondiale, juste derrière les États-Unis. Même si l’activité manufacturière a connu, en mars, un rebond surprise du fait de la levée progressive des mesures de confinement, la Banque mondiale s’alarme d’un risque de croissance zéro pour l’Empire du milieu.

Aide sanitaire à l’Afrique

En 2019, la Chine avait contribué pour plus du tiers à la croissance mondiale, mais selon les prévisions de l’OCDE, cette année, à cause du coronavirus, la croissance chinoise devrait tomber en dessous de 5%. Ce qui affectera la croissance mondiale qui devrait, elle, passer des 2,9% initialement prévus en 2020 à 2,4%, selon les premières estimations. L’augmentation exponentielle, au cours des dernières années, de ses échanges avec le continent africain –dont elle est devenue le deuxième partenaire commercial derrière l’Union européenne– a fortement contribué à cette croissance.

«La conséquence pour l’Afrique, c’est qu’elle a perpétué à l’infini sa stratégie du malin, c’est-à-dire trouver des solutions pour se sortir d’embarras au moment "T" mais y replonger aussitôt ensuite. Au lieu de développer une stratégie de l’intelligent qui consisterait à apprendre de ses erreurs pour ne pas les répéter», commente Siré Sy

Malgré ou à cause des critiques, Pékin a multiplié ses efforts de solidarité sur le plan international et tout particulièrement à l’égard de l’Afrique. Depuis quelques semaines, la Chine distribue des masques et des respirateurs et a même proposé de construire des hôpitaux à plusieurs pays africains avec lesquels elle a des relations soutenues, comme l’Algérie ou la Tunise. Idem pour le géant chinois de l'Internet Alibaba, qui a une filiale en Afrique du Sud mais est également présent au Rwanda. 

Ce dernier pays abrite depuis octobre 2018 le premier centre africain de l'eWTP. Un sigle désignant un écosystème d'e-commerce couvrant les ventes en ligne, la logistique, le paiement électronique et le dédouanement par des moyens numériques. Sa lettre «T» recouvre le commerce (Trade), la technologie (Technology), le tourisme (Tourism) et la formation (Training). «Ce système a vocation à bénéficier aux PME, aux jeunes et aux femmes des pays en développement, dans l'ère de la mondialisation et de l'économie numérique», selon le patron d’Alibaba Jack Ma, qui s’est retrouvé sur tous les fronts pour apporter son aide.

La Chine, premier importateur mondial de matières premières

La Chine représente 80% de la demande mondiale de pétrole et compte pour plus de la moitié de la demande mondiale de cuivre.

Compte tenu de la forte contraction de l'activité industrielle, accompagnée de réductions draconiennes des transports internationaux et nationaux dans le monde, les marchés du pétrole et de l'énergie sont en plein marasme. Qu’en est-il pour celui des minerais (fer, bauxite, manganèse, cobalt, coltan, etc.), dont nombre de pays africains sont parmi les plus gros exportateurs mondiaux?

«Le choc sera amoindri pour les États africains qui produisent ces minerais car, dans ce domaine, contrairement aux hydrocarbures, les transactions se font sur un marché offshore. Ce qui permet de fixer le prix à l’avance par l’intermédiaire de swaps. C’est-à-dire que les prix sont préétablis et ne fluctuent pas en fonction de la conjoncture ou des aléas de production», explique Siré Sy.

Pour lui, le vrai risque dans cette récession mondiale qui se profile, c’est le niveau d’endettement des pays africains. Avec le ralentissement de l’activité et donc, par ricochet, des exportations de matières premières, ces derniers auront beaucoup de mal à mener de front le remboursement de leur dette en même temps que la relance de l’activité dans un contexte de baisse drastique des recettes fiscales et douanières.

«Jusqu’à présent, les pays africains ont privilégié l’endettement pour essayer de s’en sortir. Tout va dépendre, aujourd’hui, de leur capacité à renégocier un nouveau départ dans la globalisation. L’Afrique a les ressources pour ne compter que sur elle-même. Mais il faut qu’elle sorte du cercle vicieux de la dépendance dans lequel elle se trouve de facto. Peut-être que cette pandémie va lui en fournir l’occasion», se prend à rêver le géo-économiste

En effet, compte tenu du passé lointain (esclavage, colonisation) et récent (plans d’ajustement structurel) de l’Afrique, toutes les grandes régions du continent ont eu à subir la mondialisation «sans jamais vraiment en devenir un acteur de premier plan». Cela pourrait changer, désormais, à condition que les dirigeants africains prennent la pleine conscience de leurs responsabilités et préparent leur pays à faire face au pire.

La Chine et l’avènement d’un nouvel ordre mondial

Jusqu’à présent, ce sont les États-Unis qui ont dominé le monde, non seulement à cause de leur supériorité en armements atomiques, mais aussi à cause du dollar roi. Est-ce que Siré Sy pense que cela pourrait changer à l’issue de cette pandémie du coronavirus et avec quelles conséquences pour l’Afrique?

«Il faut que l’Afrique se déconnecte du capitalisme de marché. Et qu’elle réinvente sa propre trajectoire. Mais qu’elle le fasse en dehors des modèles existants, que ce soit celui des pays de l’OCDE ou bien de la Chine. Cette Afrique plurielle doit exister par elle-même et en dehors de l’aide occidentale. Elle en a les moyens», martèle-t-il.

Car si la domination du dollar, qui sert toujours de monnaie de réserve, est toujours vraie, on s’achemine de plus en plus, souligne-t-il, vers une monnaie mondiale. En attendant, compte tenu des sanctions internationales des États-Unis contre l’Iran, la Chine paie sa facture de pétrole dans sa propre monnaie, le yuan. Ce qui pourrait créer un précédent avec l’Empire du milieu, la Russie et l’Inde comme chefs de file d’un mouvement planétaire qui engloberait les pays africains.

«Avec cette crise économique et financière du coronavirus, en plus de la crise sanitaire, nous militons pour l’établissement d’un panier de monnaies qui engloberait le rouble et la roupie. Le yuan est déjà dedans et comme la Chine se fait payer dans sa propre monnaie sur les marchés offshores, tous les ingrédients sont en place pour détrôner le dollar comme monnaie pivot dans les échanges internationaux», se réjouit Siré Sy.

Le franc CFA limitant toute velléité pour la mise en place d’une politique monétaire indépendante dans les 14 pays de la zone franc, le président du think tank Africa World Group espère que la monnaie unique de la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (Cedeao), l’ECO, verra le jour sans plus tarder.

«Une fois que l’ECO sera en place, compte tenu de la redistribution des cartes dans les échanges mondiaux, la suprématie du dollar risque de disparaître. En tout cas, plus rien ne s’oppose à ce que la Chine développe à l’échelle de la planète ce qu’elle a déjà commencé à faire pour ses transactions en Afrique. C’est-à-dire un marché offshore sur lequel on pourra échanger sans besoin d’avoir des dollars», fait-il valoir.

Qu’en est-il du commerce international: s’achemine-t-on vers une modification de ses règles à l’issue de cette crise? Faut-il craindre une exacerbation de la guerre économique mondiale avec son cortège de sanctions (États-Unis versus Chine) ou bien, au contraire, va-t-on vers un monde plus apaisé, mais du coup plus autarcique –et dans ce cas quelles pourraient en être les conséquences pour les producteurs africains?

«La crise du coronavirus présage d’un monde de répit. Jusqu’ici, c’était un monologue entre le marché et le capital dont l’humain était exclu. Aujourd’hui, l’occasion est venue pour l’Afrique de tracer sa propre voie et à ne compter que sur elle-même. Pour cela, elle doit revoir son système de santé, dans son financement et sa gouvernance, et investir dans son secteur primaire pour assurer son autosuffisance alimentaire», martèle-t-il.

C’est pourquoi, insiste-t-il, le meilleur service que la communauté internationale puisse rendre à l’Afrique, c’est de ne plus lui octroyer d’aide «car elle doit apprendre à ne compter que sur elle-même». Et que non seulement, elle éradique sa dette, mais que le processus de surendettement ne puisse plus jamais se reproduire.

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crise, échanges commerciaux, Covid-19, coronavirus SARS-CoV-2, Afrique, Chine
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