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Les conclusions de l’enquête sur le massacre des civils dans le Nord-Ouest séparatiste du Cameroun n’ont pas suffi à taire la polémique. Si Yaoundé reconnaît la responsabilité de militaires dans cette tuerie, des opposants et défenseurs de droits de l’Homme contestent certaines conclusions et appellent à une enquête internationale.

Deux mois après le massacre de civils dans un village du Nord-Ouest séparatiste du Cameroun, la présidence camerounaise a reconnu, mardi 21 avril, l’implication de l’armée et d’un groupe d’autodéfense dans cette tuerie. Selon Yaoundé, trois soldats et un groupe d'autodéfense ont «donné l'assaut» contre une base de rebelles séparatistes et «après des échanges de tirs au cours desquels cinq terroristes ont été abattus».

«Trois femmes et dix enfants ont péri du fait de leur action. Pris de panique, les trois militaires, aidés de certains membres du comité de défense, ont tenté de masquer les faits par des incendies», a annoncé la présidence camerounaise dans un communiqué.

Alors que Yaoundé niait jusqu’alors toute responsabilité des militaires, cette tragédie avait provoqué un tollé international.

Depuis la publication des conclusions de cette enquête, les réactions se multiplient. La Haut-commissaire des Nations unies aux droits de l’Homme salue la décision du Cameroun de reconnaître publiquement l’implication des militaires dans ces tueries. Pour Michelle Bachelet, «il est désormais essentiel que tous les responsables de la mort des habitants du village de Ngarbuh soient tenus pleinement responsables dans le cadre d’un processus judiciaire équitable et transparent».

Dans une autre déclaration, la Plate-forme de la société civile pour la démocratie, par la voix du Dr Hilaire Kamga, secrétaire permanent et porte-parole, dit sa satisfaction «sur l’évidente vérité sur l’effectivité du massacre des civils à Ngarbuh par les forces de défense camerounaises». Toutefois, il ne cache pas sa déception car dans ce communiqué, «on y lit des affirmations qui sont très discutables, notamment sur le nombre de victimes et la chaîne de commandement».

«Le communiqué de Yaoundé dit qu’on n'a pas pu exhumer les corps. Or, il y a des fosses communes que nous avions relevées dans le premier rapport publié en février. On ne peut donc pas, de manière crédible, prétendre avoir le chiffre exact du nombre de personnes qu'on aurait tuées», confie Hilaire Kamga à Sputnik.

Le bilan polémique

Dimanche 16 février dernier, le Bureau de la coordination des affaires humanitaires (Ocha) de l’ONU annonçait que le 14 février, des hommes armés avaient tué 22 civils, dont 14 enfants et des femmes, dans le Nord-Ouest du Cameroun. Pris à partie par de nombreuses déclarations et publications imputant la responsabilité à l’armée camerounaise, Yaoundé était sorti de son mutisme trois jours après le drame, assurant que l’assaut avait fait cinq victimes, résultat d’un «malheureux accident, conséquence collatérale des opérations de sécurisation dans la région».

Réagissant à la controverse suscitée par les précédents communiqués du gouvernement qui contenaient des chiffres inexacts a posteriori, René Emmanuel Sadi, ministre de la Communication, dans une déclaration faite à la presse mardi 28 avril, précise «qu’il n’a jamais été dans l’intention du gouvernement de travestir les faits».

Le gouvernement, souligne-t-il cependant, a été induit en erreur par les militaires responsables de cette tragédie qui, «pris de panique», ont dissimulé le nombre exact de victimes et la responsabilité des auteurs de ces pertes en vies humaines.

Si le communiqué de la présidence indique désormais 13 civils tués, Maurice Kamto, leader du Mouvement pour la renaissance du Cameroun (MRC), et beaucoup d’autres continuent de rejeter les conclusions de la commission d’enquête. L’opposant justifie cette posture par les nombreuses zones d’ombre. Pour le président du MRC, des questions importantes sont restées sans réponses.

«Combien de personnes au total ont été massacrées le 14 février 2020? Combien de maisons ont été brûlées?», s’interroge-t-il dans un communiqué.

Des zones d’ombre vues également par Hilaire Kamga. Ce dernier semble s’appuyer sur les rapports des ONG et «notamment le rapport de la Coalition des OSC sur les droits de l’Homme et la paix dans le NOSO», qui avait alors annoncé près de 30 victimes.

Pour le politologue Yvan Issekin, cette bataille de chiffres entre le gouvernement et les organisations de la société civile est d'abord:

«Une lutte pour la maîtrise de la réalité du conflit. En effet, la recherche de la vérité sur le nombre de morts reviendrait à établir les faits de manière universelle, objective et indiscutable par des groupes de la société civile et d'opposition. Il s'agit pour ces groupes de faire une démonstration du "trop de morts" pour construire une internationalisation de la justice en appelant à une enquête internationale», commente l’analyste à Sputnik.

De la nécessité d’une enquête indépendante

Réagissant au rapport d’enquête de Yaoundé, Human Rights Watch (HRW) estime qu’il ne doit pas être une action isolée. Pour cette ONG, une enquête plus approfondie est nécessaire pour établir la chronologie claire des événements, identifier et poursuivre tous les responsables, y compris ceux qui sont haut placés dans la chaîne de commandement.

Abondant dans la même lancée, Maurice Kamto craint que le communiqué du 21 avril 2020 ne soit «une manœuvre pour dissimuler l’identité des vrais responsables militaires et politiques des massacres de Ngarbuh». Tout en réitérant la nécessité de l’ouverture d’une enquête internationale pour faire la lumière sur ce massacre, l’opposant pense que le pouvoir de Yaoundé «a choisi de servir au monde une demi-vérité dans l’espoir de faire retomber la pression et de continuer sa sale guerre».

«Tant qu'une commission d'enquête n'aura pas travaillé sur le terrain, pour discuter avec les survivants, ensuite exhumé les corps, les comptabiliser, on ne saurait valider ce communiqué du rapport», conclut Hilaire Kamga.

À Yaoundé, cette pression des ONG et de la société civile est encore très mal perçue. Dans sa récente déclaration, René Emmanuel Sadi les exhorte «à se garder de toute instrumentalisation par la propagande trompeuse des véritables promoteurs de la violence au Cameroun qui, tapis à l’étranger, œuvrent pernicieusement et obstinément à la déstabilisation» du pays.

En attendant, de nombreuses exactions sont enregistrées de part et d’autre sur le terrain des conflits et les populations des régions anglophones continuent de vivre sous l’emprise de la peur.

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Maurice Kamto, Paul Biya, séparatistes anglophones, Cameroun
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