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Avec les restrictions liées au Covid-19, la crise qui frappe les éleveurs du Sahel a atteint son paroxysme. Le directeur adjoint du secrétariat du Club du Sahel et de l’Afrique de l’Ouest, Sibiri Jean Zoundi, analyse pour Sputnik France les conséquences de la fermeture des frontières qui perturbe le retour des animaux transhumants. Entretien.

Bien avant l’irruption du Covid-19, d’importants déficits fourragers en Mauritanie, au Sénégal et partiellement au Mali et au Niger avaient déjà fragilisé les activités pastorales. 

Du fait de la crise sécuritaire dans la zone du Liptako-Gourma, dite des «trois frontières» (Burkina Faso, Mali et Niger), en proie à des attaques djihadistes récurrentes, ou bien dans celle du Bassin du lac Tchad (Niger, Nigeria, Tchad), des difficultés se sont rajoutées avec la fermeture de grands marchés à bétail, l’accès à certains pâturages, de la transhumance limitée ou interdite.

Avec l’arrivée de la crise sanitaire, les autorités de ces pays ont dû fermer les frontières, perturbant le retour des animaux transhumant dans leurs territoires d’origine. Or, selon le dernier bulletin trimestriel du Comité inter-État de lutte contre la sécheresse au Sahel (CILSS), «la forte concentration du bétail dans les zones frontalières présente d’importants risques épizootiques et de conflits entre agriculteurs et éleveurs».

Ces restrictions à la mobilité entraînent l'augmentation du prix de la viande dans les villes, tandis que les moyens d’existence des pasteurs ont été fragilisés par la suspension des marchés hebdomadaires.

Autant de nouveaux défis qui ont été discutés, le 19 mai dernier, par les ministres en charge de l’Agriculture de l’Union économique et monétaire de l’Afrique de l’Ouest dans le cadre de la 9e réunion du Comité de haut niveau sur la sécurité alimentaire et nutritionnelle. Le 25 mai, leurs conclusions ont été portées à l’attention du Président Issoufou Mahamadou, président en exercice de ce Comité.

Sputnik France a demandé à l’expert burkinabè de l’OCDE, Sibiri Jean Zoundi, qui a assisté à la réunion ministérielle en visioconférence en tant que directeur adjoint du secrétariat du Club du Sahel et de l’Afrique de l’Ouest (CSAO/OCDE) et chef d’Unité gouvernance régionale de la sécurité alimentaire et nutritionnelle, de décrypter les décisions qui en sont ressorties. En effet, 70% de l’élevage dans la région Sahel et Afrique de l’Ouest repose sur la tradition pastorale caractérisée par la transhumance et le commerce d’animaux sur pied. Son importance est cruciale, aussi, dans un certain nombre de fêtes religieuses comme pour le mouton de la Tabaski, dont la célébration tombera, cette année, à la fin de la période de soudure (juin- août).

Sibiri Jean Zoundi, directeur adjoint du secrétariat du Club du Sahel et de l’Afrique de l’Ouest et chef d’Unité gouvernance régionale de la sécurité alimentaire et nutritionnelle.
© Photo / Sibiri Jean Zoundi
Sibiri Jean Zoundi, directeur adjoint du secrétariat du Club du Sahel et de l’Afrique de l’Ouest et chef d’Unité gouvernance régionale de la sécurité alimentaire et nutritionnelle.

En plus d’œuvrer à l’efficacité des politiques agricoles, de sécurité alimentaire et nutritionnelle, notamment les activités agropastorales et de développement rural, ce spécialiste joue également un rôle dans l’animation du Réseau de prévention des crises alimentaires (RPCA). Il s’agit d’une plateforme regroupant plus de 100 membres et parties prenantes, dont les 13 États du CILSS. Depuis 1984, le RPCA permet de renforcer la gouvernance régionale de sécurité alimentaire et nutritionnelle dans cet ensemble hétéroclite.

Sputnik France: L’insécurité alimentaire au Sahel et en Afrique de l’Ouest est-elle aussi grave que le laissent entendre les organisations humanitaires?

Sibiri Jean Zoundi: «Non, on ne peut pas parler de famine pour le moment, mais d’une crise alimentaire et nutritionnelle majeure. Selon nos estimations, 17 millions de personnes sont affectées dans la région Sahel et Afrique de l’Ouest qui compte, en plus des 15 pays membres de la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (Cedeao), la Mauritanie et le Tchad. Si des mesures vigoureuses pour remédier à la crise sécuritaire ne sont pas prises ou bien si les restrictions dues au Covid-19 durent trop longtemps, au total, quatre fois plus de personnes pourraient se retrouver en situation d’insécurité alimentaire.»

Sputnik France: Quels sont les pays les plus touchés?

Sibiri Jean Zoundi: «Tous les États dans lesquels une crise sécuritaire prévalait déjà, à savoir le Burkina Faso, le Mali, le Niger et le nord du Nigeria. Fait nouveau, la Sierra Leone est dedans avec 1,3 million de personnes répertoriées en insécurité alimentaire. Pour la première fois, ce petit pays côtier est à risque. La raison repose sur d’importants chocs économiques (inflation et dépréciation de la devise locale, ndlr) qui commencent également à se poser au Liberia voisin, ainsi qu’en Guinée Conakry.»

Sputnik France: Le Covid-19 est-il responsable de cette situation?

Sibiri Jean Zoundi: «La pandémie exacerbe un contexte qui existait déjà. Dès le mois de décembre, nous avons évalué à près de 15 millions le nombre d’individus qui étaient à risque, cette année. En mars, les prévisions sont passées à 17 millions de personnes, sans même que l’impact additionnel du Covid ait été pris en compte pour l’instant. À cause de l’insécurité qui règne dans la région, il y a eu un flux massif de populations déplacées. Le coronavirus aggrave, donc, une situation alimentaire déjà difficile.»

Sputnik France: La 9e réunion du Comité de Haut niveau sur la sécurité alimentaire et nutritionnelle a-t-elle permis d’envisager des solutions?

Sibiri Jean Zoundi: «Oui, des dispositions devraient être prises pour s’attaquer à la crise alimentaire mais aussi minimiser l’impact du Covid-19. Car l’urgence, aujourd’hui, c’est d’aider les pays de la région à éteindre le feu en les accompagnant dans leurs plans nationaux de réponse. Nous avons donc misé sur le renforcement et la préservation des chaînes de valeur et d’approvisionnement. Un soutien conséquent doit, aussi, être apporté à la campagne agricole en cours car elle va jouer un rôle fondamental dans la sécurité alimentaire. Enfin, en liaison avec les partenaires internationaux, parmi lesquels la FAO, la lutte contre l’invasion du criquet pèlerin va s’accélérer. La menace se précise, en effet, et les pays de la ligne de front (Tchad, Mali Niger) devraient recevoir des soutiens appropriés pour éviter que ce fléau n’arrive jusqu’au Sénégal en dévastant tout sur son passage!»

Sputnik France: La question de la réouverture des frontières a-t-elle également été abordée?

Sibiri Jean Zoundi: «Tout le monde est conscient que la fermeture des frontières empêche le retour des animaux dans leurs territoires d’origine et perturbe les chaînes d’approvisionnement. Avec les risques zoosanitaires que l’on sait et, aussi, une recrudescence des conflits entre agriculteurs et éleveurs. Pour l’instant, on cherche à sécuriser des couloirs de transhumance pour le retour, non sans difficulté. Notre recommandation a été que les pays concernés activent leurs accords bilatéraux et mettent en place des mesures exceptionnelles.

La réouverture des frontières est souhaitable non seulement pour l’approvisionnement en denrées, mais aussi relancer le commerce du bétail sur pied. C’est un aspect fondamental de l’économie pastorale au Sahel et en Afrique de l’Ouest. Un gros marché comme celui d’Abidjan connaît une pénurie de bétail. Or, la fête de la Tabaski approche. Il va donc falloir trouver des arrangements sans tarder pour relancer cette filière, malgré le contexte du Covid-19.

Sputnik France: En plus des mesures d’urgence, il y a des problèmes structurels récurrents qu’il faudrait régler, très vite. Pourquoi n’y a-t-on pas encore remédié?

Sibiri Jean Zoundi: «Le CILSS a vocation à aider ses États membres sur le plan technique. Il ne peut pas se substituer à eux. Or, pour s’attaquer aux causes profondes de l’insécurité alimentaire au Sahel et en Afrique de l’Ouest, il n’y a pas que les mesures ayant trait aux changements climatiques qu’il faut prendre en compte. Il faudrait aussi pouvoir atteindre un niveau de développement global satisfaisant grâce, notamment, à l’accès à l’eau, la santé, l’éducation.

Toutefois, n’oublions pas que des États sahéliens déjà confrontés à un problème sécuritaire comme le Burkina Faso, le Mali ou le Niger font face à des tensions budgétaires extrêmes. Les arbitrages sont devenus très compliqués, voire impossibles, du fait de l’empilement des crises sanitaire, alimentaire et sécuritaire.»

Sputnik France: Quels sont les recours possibles alors?

Sibiri Jean Zoundi: «Il faudrait une plus grande mobilisation des ressources au niveau interne et davantage de financements souverains pour le secteur agricole. Une étude a établi qu’en 2017, les ressources fiscales des États représentaient 33,2% parmi ses membres, mais seulement 17,2% en Afrique. Ce qui explique, aussi, pourquoi nos pays restent dépendants de l’aide extérieure pour le financement de leurs priorités. C’est un problème, particulièrement en ces temps de repli sur soi des donateurs du fait de la pandémie. Il va falloir que nous remettions tout notre système de collecte de l’impôt à plat.»

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Tags:
Sahel, élevage, agriculture, coronavirus SARS-CoV-2, Covid-19
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