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Alors que la question de l’alternance au pouvoir a déjà sérieusement divisé l’opinion au Cameroun, les artistes s’invitent au débat. Certaines stars de la musique prennent de plus en plus position sur des sujets politiques brûlants, jusqu'à susciter la discorde.

La dernière élection présidentielle au Cameroun a exacerbé les tensions sur le champ sociopolitique et creusé un gigantesque fossé entre les Camerounais. Depuis, chaque prise de parole d'une personnalité est scrutée et analysée sous le prisme de la bataille politique entre deux camps: d’un côté les pro-pouvoir, et de l’autre les partisans du MRC (Mouvement pour la renaissance du Cameroun) de Maurice Kamto, principal opposant au pouvoir de Yaoundé.

Ainsi, des artistes sont souvent boycottés par l’un ou l’autre camp, en fonction de leurs prises de position ou pour avoir accepté de chanter à l’occasion d’un meeting politique. Des méthodes et agissements qui sèment la zizanie dans le champ sociopolitique. Dernier cas en date, une interview de la célèbre chanteuse camerounaise Charlotte Dipanda dans laquelle elle émet le souhait d’assister à un changement au sommet de l’État du Cameroun.

«Il est temps que le Cameroun se développe. Parce que tant qu’il n’y a pas d’alternance, il n’y a pas véritablement de développement possible. Je pense que l’État actuel est arrivé à bout de ce qu’il pouvait proposer au Cameroun et que, humblement, il gagnerait à céder la place à une nouvelle gouvernance. Sans rancune», estime-t-elle. 

Au Cameroun, la sortie de la chanteuse jusqu’ici muette sur les affaires politiques a provoqué une onde de choc. D’un côté, ses propos ont été immédiatement récupérés et amplifiés par les partisans de l’alternance qui célèbrent la bravoure de la star. De l’autre, l’artiste est sévèrement critiquée et même attaquée par les partisans du pouvoir de Yaoundé qui n’hésitent pas à aller fouiller dans ses frasques pour la décrédibiliser. Dès lors, une bataille est née, par réseaux sociaux interposée.

​Au rang des multiples déclarations aux allures de bataille de positionnement, certains artistes n’hésitent pas à afficher leur soutien au pouvoir de Yaoundé. C’est le cas de Sosthène Parol, chanteur, qui à longueur de posts sur sa page Facebook célèbre «les réussites» de Paul Biya, tout en répondant au camp d’en face.

Les artistes sont-ils libres de prendre la parole sur les sujets politiques?

Outré par la gestion des différentes crises que traverse le Cameroun, Richard Bona, célèbre bassiste camerounais installé aux États-unis, s’est fait l’écho de la résistance. Sur son compte Facebook, riche de plusieurs milliers de followers, l’artiste n’hésite pas à critiquer avec virulence le pouvoir de Yaoundé à coup de mélodies, d’arguments et d’humour.

Des sorties qui ne lui valent pas que des amitiés. Dans le pays, si les détracteurs du pouvoir le portent en triomphe, d’aucuns digèrent mal les prises de position de l’artiste. Une situation qui sème la confusion dans l’esprit de certains fans, partagés entre l’amour pour ses œuvres et l’aversion pour ses positions politiques.

​Les récentes sorties et opinions de ces artistes ont également donné le ton à de nombreuses réactions dans le débat public au Cameroun. Politiques, hommes de médias et artistes n’accordent pas leur violon sur le sujet. Pour Bonas Fotio, personnalité connue dans le domaine culturel et médiatique:

«La Constitution et plusieurs lois organisent clairement la liberté d’expression et d’opinion. C’est la réaction des autres qui pose problème. On est dans un pays où malgré la diversité des médias, la prise de parole critique et libre contre le gouvernement est toujours sensible étant donné que le chef de l’exécutif tient un pouvoir très vaste sur la vie nationale», argue-t-il au micro de Sputnik.

Les artistes ont-ils le droit d’exprimer leur opinion sur la gestion de la cité? Oui, poursuit l'interlocuteur de Sputnik, surtout que ce sont des artistes «très influents. Leur parole a un fort impact dans un contexte où les artistes engagés sont peu nombreux».

«J’espère que les sorties insultantes contre eux, venant de hauts fonctionnaires et membres du parti au pouvoir resteront de simples critiques et ne se traduiront pas en menaces et intimidations», s’inquiète l’animateur radio.

Si les défenseurs de la liberté d’expression regardent d’un mauvais œil l’acharnement dont sont victimes ces stars du showbiz, d’autres estiment que leurs sorties ne sont pas totalement gratuites. Réagissant à ce sujet dans la matinale d’une radio urbaine à Douala, Edouard Fochivé, communicant du Rassemblement démocratique du peuple camerounais (RDPC, parti au pouvoir), a affirmé que les prises de position de ces artistes étaient commanditées par des forces tapies dans l’ombre.

«Charlotte Dipanda est poussée par des forces invisibles anti-RDPC. En réalité, elle ne peut pas se lever au moment où nous sommes envahis par le Covid-19 pour demander l’alternance», a-t-il laissé entendre.

Abondant dans le même sens, Pr Alphonse Bernard Amougou Mbarga, enseignant de sciences politiques à l’université de Douala pense que, sur la gratuité des propos, il faut replacer chacun dans son contexte. De l’avis de ce politologue, «la proximité de Richard Bona avec le MRC et Maurice Kamto est certaine et il ne s'en cache pas. En témoigne, le financement des activités qu'il revendique au profit de Maurice Kamto et du MRC». Pour ce qui est de Charlotte Dipanda, il faut nuancer selon l’expert, car cette dernière va simplement à «contre-courant» contrairement à Richard Bona qui est «très insultant dans ses prises de positions»

Cependant, «dans le contexte actuel, les réseaux sociaux ont donné une ampleur à ses propos à l'heure où certaines personnes n'ont pas abandonné leur rêve d'accéder à la magistrature suprême. Et pourtant l'élection présidentielle est déjà loin derrière nous», commente le politologue auprès de Sputnik.

Ce nouveau terrain de la controverse ne fait qu’agrandir les fossés de la division dans un pays déjà déchiqueté par des crises protéiformes. Depuis plus de trois ans, le Cameroun fait face à une violente crise séparatiste dans ses parties anglophones, tandis que sa partie septentrionale est toujours en proie aux attaques de Boko Haram. Ajoutée à tout cela, la bataille pour la succession de Paul Biya, 87 ans, dont 37 au pouvoir.

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Maurice Kamto, Paul Biya, Cameroun
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