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La tomate est confrontée à une crise majeure au Cameroun. Le contexte sanitaire mondial ayant entraîné la fermeture des frontières, les producteurs n'ont pas pu exporter leur récolte dans la sous-région. Résultat: le marché local est inondé et les récoltes bradées. Une situation qui menace de faire couler toute la filière locale.

La scène jadis inhabituelle est devenue récurrente dans les rues de Yaoundé, la capitale du Cameroun. Des camionnettes chargées d’importantes cargaisons de tomates font la tournée dans les quartiers populaires avec à leur bord des vendeurs à la criée qui scandent les nouveaux prix extraordinairement bas des cageots de tomates.

Habituellement vendu autour de 10.000 francs CFA (15 euros), durant cette période de l’année, le cageot est proposé trois à quatre fois moins cher par ces vendeurs ambulants. Une aubaine pour nombre de ménagères, comme Florence Tabi, habitante du quartier Tsinga, qui a profité de l’occasion pour faire de bonnes affaires.

«Le jour où ces vendeurs sont passés dans mon quartier, j’ai acheté deux cageots à 3.600 francs CFA (5,50 euros). Je les conserve dans mon congélateur», se réjouit-elle au micro de Sputnik.

Dans les principales villes du pays, les scènes sont quasi similaires. Dans les couloirs du rayon «Produits frais» au marché Mokolo, l’un des plus grands de la capitale, les tomates font la pluie et le beau temps. Et les prix pratiqués ici ont baissé à un niveau record, comme l’explique Marthe Nsa’a, revendeuse.

«Le seau de 5 litres, comme celui-ci par exemple, nous le vendons actuellement à 1.000 francs CFA (1,50 euro), je l’ai acheté moi-même à 500 francs CFA (0,70 euro). Avant le coronavirus, pour l’avoir, il fallait payer plus de 2.000 francs CFA (3 euros). La tomate est accessible à tout le monde maintenant», explique-t-elle au micro de Sputnik.

La filière menacée par la crise sanitaire

Au Cameroun, la fin du deuxième trimestre correspond à la saison de la tomate et de beaucoup d'autres fruits. Une grande partie de cette production est généralement destinée à l’exportation dans les pays de la sous-région Afrique centrale et au-delà.

Selon les professionnels du secteur, avant la pandémie de Covid-19, les clients venant principalement de la Guinée équatoriale et du Gabon avaient l’habitude de fixer le prix d'achat du cageot de tomates au-delà de 10.000 francs CFA (15 euros) pour avoir la garantie de pouvoir s’approvisionner. Ces acheteurs étrangers descendaient très souvent dans les plantations pour passer d’énormes commandes longtemps avant les récoltes.

Les mesures de restrictions prises pour barrer la voie à la pandémie, notamment la fermeture des frontières, privent les producteurs de cet immense marché. Amputés des principales voies d’exportation à l’étranger, les producteurs locaux sont contraints de vendre exclusivement sur le marché interne. Tous ces phénomènes, mis bout à bout, ont fini, argue Edmond Kuaté, économiste, par plomber la filière.

«La fermeture des frontières est le principal facteur de cette situation. Il faut savoir que les producteurs de tomates vivaient grâce à la forte spéculation générée par les acheteurs équato-guinéens, gabonais et nigérians…», soutient-il au micro de Sputnik.

Dans une interview accordée au site d’information Le360Afrique, Thomas Tamedjouong, coordonnateur du programme national de développement des cultures fruitières dans la région de l’Ouest Cameroun, l’un des principaux bassins de production des tomates dans le pays, explique qu’avec la situation sanitaire, «la part des productions [de tomates] habituellement écoulée au Nigeria, dans certains pays de l’Afrique de l’Ouest et dans la totalité des pays d’Afrique centrale n’a pas pu être transportée». Il ajoute que si cette offre abondante profite aux consommateurs locaux, elle crée un énorme déficit chez les producteurs.

Une situation qui fait craindre la chute de cette filière et suscite moult réactions au sein de l’opinion. Dans un communiqué diffusé le 7 juillet, l’opposant Maurice Kamto exprime son inquiétude pour le devenir de la filière tomate.

«Cette filière connaît une situation critique marquée par la perte des deux tiers de son marché, représentant la zone Cemac [Communauté économique des États de l’Afrique centrale, Ndlr]», précise le président du Mouvement pour la renaissance du Cameroun (MRC).

Si rien n’est fait, estime Maurice Kamto, le Cameroun «s’expose à l’effondrement pur et simple de cette filière de la tomate. Une telle perspective induirait une flambée du chômage dans les principales zones de production que sont l’Ouest, le Centre, l’Adamaoua et le Nord-Ouest».

«Si le gouvernement se fige dans son immobilisme habituel, notre pays compromettra durablement les revenus traditionnels tirés de la commercialisation de la tomate soit, par an, 720 milliards de francs CFA (plus d’un milliard d’euros) sur le marché extérieur (zone Cemac) et 140 milliards sur le marché intérieur», lit-on dans son communiqué.

Au cours d’une réunion interministérielle qui s'est tenue le 16 juillet en présence de Joseph Dion Ngute, le Premier ministre, un plan de relance de la filière tomate a été annoncé pour les prochaines semaines. Pour soutenir ce secteur, le gouvernement a indiqué que «le plan de relance de la production locale de tomates en cours d'élaboration prévoit une série de mesures d’accompagnement dont l’identification des coopératives les plus impactées par le Covid-19, le renforcement des capacités techniques de production et de transformation des tomates et l'appui des agriculteurs en intrants agricoles».

Alors que la crise sanitaire continue de sévir, entraînant avec elle des pans entiers de l’économie, il est nécessaire, pense Edmond Kuaté, de mettre en place une politique d’industrialisation de la filière tomate au Cameroun.

«S’il y avait sur place une chaîne de transformation, cette crise n’aurait pas eu lieu. On pourrait stabiliser les prix et acheminer le surplus de production dans des usines pour la conservation, car la tomate est une denrée très périssable», souligne l’économiste.

Avec sa richesse climatique et ses terres arables, le Cameroun se positionne en Afrique centrale comme une mamelle nourricière pour toute la sous-région. Cependant, le pays transforme très peu de produits issus de son agriculture. Dans les bassins agricoles, l’approvisionnement énergétique insuffisant limite les possibilités de stockage et de transformation. Le manque de routes bitumées et de réseau de chemin de fer entrave l’acheminement des denrées agricoles des zones de production vers les marchés et occasionne de grosses pertes après récolte.

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crise, tomate, agriculture, Cameroun
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