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Nouveau coronavirus oblige, le roi Mohammed VI a reporté sine die la «bay’â». L’ajournement de cette inamovible cérémonie annuelle de renouvellement d’allégeance au souverain est un événement en soi. Sputnik s’y arrête.

Jeudi 30 juillet, le Mechouar, la grande cour du palais royal, devait recevoir des centaines de dignitaires, élus et hauts responsables des différentes régions, provinces et préfectures du royaume. Tous étaient prêts à venir se prosterner, en rangs serrés, devant le roi pour lui renouveler leur fidélité. En sa qualité de «Commandeur des croyants», il se serait tenu face à eux, juché sur son imposant étalon, sous une ombrelle. «Que Dieu accorde longue vie à notre seigneur!», aurait-on notamment entendu lors du passage des représentants de la nation.

Organisé lors de chaque célébration de l’anniversaire de l’intronisation du souverain, ce cérémonial est appelé «Hafl al walae» –qui signifie en arabe «cérémonie d’allégeance»– ou «bay'â». Une tradition qui n’a pu avoir lieu le 30 juillet dernier: à cause du Covid-19, le roi Mohammed VI a décidé son report. Il y avait déjà eu un précédent en 2012, cette année-là, les fortes chaleurs avaient rendu le ramadan à peine supportable.

Reportage vidéo de la chaîne de télévision marocaine Medi1 TV sur la cérémonie d’allégeance de 2019.

«Il a été décidé de reporter toutes les activités, festivités et cérémonies prévues à l’occasion de la célébration du 21e anniversaire de l’accession de Sa Majesté le Roi Mohammed VI», avait annoncé le ministère de la Maison royale, du Protocole et de la Chancellerie marocain, dans la soirée du mardi 14 juillet. «Les mesures préventives prises dans le cadre de l’état d’urgence sanitaire» sont évoquées comme la cause de ce report mais comme en 2012, aucune nouvelle date n’a été fixée.

Pour Aziz Chahir, politologue marocain et auteur du livre Qui gouverne le Maroc? Étude sociologique du leadership politique (Éd. L’Harmattan, 2015), le report de la cérémonie d’allégeance est «un mal pour un bien». «Indéniablement, le maintien de la bay’â aurait présenté cette année un risque majeur lié à la propagation du nouveau coronavirus. L’image du pouvoir en aurait été impactée alors qu’il ne cesse de se targuer d’avoir géré magistralement la crise pandémique», affirme-t-il en réponse aux questions de Sputnik.

Le docteur en sciences politiques estime que le palais est parfaitement conscient des enjeux politiques qui entourent cette cérémonie pour ne pas l’annuler, mais seulement la reporter.

«Le monarque ne peut en aucun cas s’aventurer à annuler la bay’â car les enjeux sont de taille. C’est un acte contractuel qui oblige les représentants de la nation à renouveler leur allégeance au roi et donc qui permet une légitimation symbolique du pouvoir. C’est aussi et surtout un pacte politique plein de sens et de puissance, qui vient nous rappeler, mine de rien, la prééminence du pouvoir du roi qui se présente comme "l’ombre de Dieu sur Terre". La symbolique de cette cérémonie est également un construit historique et religieux fondé sur la sacralité de la monarchie», souligne-t-il.

Quand Benkirane parlait d’anachronisme

Des voix s’élèvent, de temps à autre, contre cette cérémonie d’allégeance. C’était le cas en 2012 quand une manifestation avait été organisée devant le Parlement pour demander sa suppression. Un an plus tôt, Abdelilah Benkirane, alors secrétaire général du Parti de la justice et du développement (PJD), avait lui aussi critiqué la bay’â.

Participant à un débat télévisé sur la première chaîne de télévision nationale, le leader islamiste avait déclaré que ce rituel devait être révisé. «On est quand même au XXIe siècle», avait-il lancé. Les détracteurs de la bay’â fondent pour la plupart leur réprobation sur l’acte de prosternation au cœur de la cérémonie qui, pour eux, ne doit être réservé qu’à Dieu.

Abdelilah Benkirane avait fait sa déclaration réprobatrice en octobre 2011. Un mois plus tard, il était devenu chef du gouvernement et depuis lors, son discours a complètement changé. Le long de son mandat, il était au premier rang pour prêter allégeance au souverain.

Aziz Chahir insiste sur le fait que ce genre de cérémonie n’est pas propre au Maroc. «La théâtralisation, associée au spectacle politique (the political show off), est une composante du jeu politique, même dans les sociétés les plus démocratiques. La différence est qu’au Maroc, la ritualisation de la bay’â s’appuie sur des substrats à caractère religieux», nuance-t-il.

 «Il faut reconnaître qu’avec le roi Mohamed VI, la symbolique de la bay’â a été considérablement rationalisée pour éviter, le plus possible, sa dimension exhibitionniste fondée sur le paraître», souligne l’auteur marocain. Pour lui, cette cérémonie est même devenue expéditive sous le règne de Mohamed VI.

Autre changement apporté par le souverain chérifien: sa décision prise en août 2019 d’en finir avec les célébrations officielles de son anniversaire. Une mesure qui s’inscrit dans la quête de modernisation de la monarchie insufflée par le roi Mohammed IV depuis son accession au trône, il y a 21 ans. Contrairement à son père, il montre clairement qu’il n’apprécie pas le baisemain et il est le premier monarque à avoir célébré publiquement son mariage.

Mais de par sa forte symbolique, la cérémonie d’allégeance reste, elle, incontournable. 

Aux sources de la bay’â

La bay’â tire ses fondements de l’époque du prophète de l’islam, ses compagnons lui prêtaient alors serment d’allégeance. C’est de cette tradition que s’inspire la monarchie marocaine, héritière de la dynastie alaouite émanant de la lignée d’Ali, gendre et cousin de Mahomet.

«Par le passé, ce rituel se limitait à une rencontre du prétendant au trône avec les oulémas pour signer l’acte de la bay’â en présence d’un notaire dans la grande mosquée de Fès. Sous le règne de Hassan II, la cérémonie de la bay’â s’est inscrite dans le cadre d’une théâtralisation savamment préparée, mettant en avant l’autorité paternaliste du monarque. Adepte d’un pouvoir absolu, Hassan II a perpétué une tradition ancestrale, dont les origines remontent au sultan Moulay Ismaïl au XVIe siècle, auquel les alaouites doivent la ritualisation de la bay’â, suivant un mode protocolaire préétabli influencé par l’Angleterre et l’Empire ottoman», détaille Aziz Chahir.

L’historien et politologue marocain Nabil Mouline décrypte l’histoire de la Fête du trône au Maroc dans son ouvrage Le Maroc au présent (Éd. Centre Jacques Berque, 2015). Pour lui, la cérémonie de l’allégeance est un «cas typique d’invention de la tradition».

«La Fête du trône est marquée par un ensemble de pratiques rituelles pour créer une continuité fictive avec le passé et inculquer des normes de comportement à la population, au nom de la tradition», écrit l’auteur dans son livre.

Nabil Mouline souligne aussi que les promoteurs de ces «traditions inventées» choisissent des références et des symboles anciens pour répondre aux préoccupations de leur temps et «légitimer d’une manière ou d’une autre l’ordre existant».

Allégeance virtuelle

Sur les réseaux sociaux, nombreux sont les internautes qui montrent leur attachement à ce cérémonial. Chacun y va de sa formule pour renouveler virtuellement son allégeance au roi.

«À travers Facebook, nous renouvelons notre allégeance à notre brave Roi», écrit cet internaute.

«Tant qu’il y a des aficionados de la prosternation pour faire durer cet exercice politique d’antan, la cérémonie de la bay’â ne pourra disparaître», conclut le politologue Aziz Chahir.

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coronavirus SARS-CoV-2, Covid-19, allégeance, cérémonie, Maroc
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