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En République démocratique du Congo, les États-Unis se sont engagés à soutenir les réformes amorcées par Félix Tshisekedi. Ils sont déterminés à l’aider à se défaire de l’étouffante tutelle de son prédécesseur qui a gardé la haute main sur les affaires de l’État. Décryptage pour Sputnik du chercheur et journaliste Patrick Mbeko.

Si le dernier mandat de l’ancien Président congolais Joseph Kabila a été marqué par de vives tensions diplomatiques entre la République démocratique du Congo (RDC) et les pays occidentaux –en tête desquels figurent les États-Unis–, la situation semble avoir considérablement évolué depuis l’arrivée au pouvoir de Félix Tshisekedi en janvier 2019.

Après avoir émis des réserves sur le processus électoral qui a conduit ce dernier à la tête de la nation, les États-Unis ont amorcé un virage inattendu en se disant déterminés à soutenir et à accompagner le nouveau pouvoir congolais. L’attentisme des premiers jours a cédé le pas à un autre partenariat entre les États-Unis et la RDC établi en avril dernier. Du côté américain, on n’entend pas seulement appuyer les réformes que compte mettre en œuvre le Président congolais, mais on veut aussi l’aider à se défaire de l’étouffante tutelle de son prédécesseur qui continue à peser sur la conduite des affaires de l’État.

Un soutien par défaut

Le soutien apporté par les Américains à Félix Tshisekedi a de quoi surprendre. En effet, Washington, comme la plupart des capitales occidentales, s’était montré sceptique face aux résultats du scrutin de décembre 2018 donnant l’opposant Félix Tshiskedi gagnant. Des fonctionnaires du département d’État américain en charge de l’Afrique centrale avaient même travaillé sur un projet de communiqué condamnant fermement la manière dont le scrutin s’était déroulé et les résultats qui en avaient découlé.

Le texte prévoyait également des sanctions contre les auteurs de la fraude électorale. Mais à la surprise générale, c’est une annonce beaucoup plus modérée et nuancée qui a été publiée, le 23 janvier 2019, à la stupéfaction des responsables Afrique du département d’État.

En effet, au lieu de condamner une «élection calamiteuse et troublante», comme le stipulait le texte original, Washington a approuvé le scrutin en émettant des réserves mineures, tout en reconnaissant «l’engagement du Président sortant Joseph Kabila à devenir le premier Président de l’histoire de la RDC à céder le pouvoir pacifiquement par le biais d’un processus électoral».

Ce rétropédalage de l’administration américaine, qui a irrité un certain nombre de diplomates américains, a mis en lumière le cafouillage qui caractérise le processus décisionnel à Washington depuis l’arrivée de Donald Trump à la Maison-Blanche. Selon le magazine américain Foreign Policy, les fonctionnaires du département d’État qui ont retravaillé le communiqué de presse craignaient apparemment qu’un rejet des résultats par Washington ne provoque des troubles et des violences en RDC. Ils ont donc considéré qu’une transition pacifique du pouvoir, même frauduleuse, était la moins mauvaise option.

Un autre facteur pourrait expliquer le revirement des États-Unis: la présence marquée de la Chine et de la Russie dans le jeu politique et diplomatique congolais dans les dernières années du mandat Kabila. En effet, les deux puissances ont non seulement soutenu le régime de Joseph Kabila, mais elles se sont aussi fermement opposées à toute ingérence occidentale dans les affaires intérieures du Congo pendant la période pré et postélectorale, à la grande colère de Paris, Londres et Washington. À la suite de la présidentielle congolaise, le trio –et plus particulièrement les États-Unis–, s’est retrouvé devant un dilemme cornélien: dénoncer la fraude électorale au risque de pousser davantage le pouvoir congolais aux bras de la Chine et de la Russie qui ont été les premières puissances à saluer la «victoire» de Félix Tshisekedi, ou reconnaître le processus électoral vicié, même du bout des lèvres, et continuer à avoir un droit de regard sur les affaires intérieures de la RDC. La deuxième option l’a emporté.

En se joignant aux positions de Pékin et de Moscou, Washington a fait preuve de pragmatisme, privilégiant ainsi la realpolitik au détriment de la démocratie des urnes qu’il a pourtant soutenue afin d’éviter que la RDC ne tombe définitivement dans l’escarcelle de ses deux plus grandes rivales sur le continent africain.

Desserrer l’étau autour de Félix Tshisekedi

Mais les Américains ne se font pas d’illusions sur le nouveau pouvoir congolais. Ils savent pertinemment que celui-ci est le fruit d’un deal conclu entre Félix Tshisekedi et son prédécesseur, Joseph Kabila. À Washington, on est conscient que ce dernier est et reste le maître du jeu politique congolais. Sa plateforme, le FCC (Front commun pour le Congo), domine les deux chambres à la majorité absolue et ses hommes contrôlent la plupart des institutions publiques ainsi que les services de sécurité, autorisant à Félix Tshisekedi une marge de manœuvre très réduite. Au mois de février dernier, les États-Unis et le Royaume-Uni ont envoyé des émissaires chez Joseph Kabila pour le convaincre de laisser davantage de flexibilité à son successeur. Une source diplomatique occidentale a confié à Jeune Afrique:

«L’objectif de ces rencontres est notamment de tenter de persuader Joseph Kabila de faire des concessions pour permettre à Félix Tshisekedi de renforcer son leadership.»

Pour les Américains, la priorité est donc de desserrer l’étau autour de Félix Tshisekedi. Autrement dit, tirer le nouveau président des griffes de la Kabilie. Pour cela, Washington a dès le début misé sur l’homme et non sur le système [Kabila] qui l’a fait roi. C’est la raison pour laquelle l’administration américaine a salué le processus électoral chaotique et contesté qui a conduit à l’élection de Félix Tshisekedi tout en sanctionnant en même temps, ironie de l’histoire, les responsables de la Commission électorale nationale indépendante (CENI) qui ont pourtant supervisé le scrutin, le président de la Cour constitutionnelle ainsi que le président de l’Assemblée nationale... pour avoir sapé le processus électoral et les institutions démocratiques en RDC.

Comment interpréter ces condamnations? Pourquoi sanctionner les hauts responsables de la CENI et le président de la Cour constitutionnelle alors qu’on a salué l’élection présidentielle pilotée par eux?

La posture de l’administration américaine, décrite comme ambiguë et qui a laissé sans voix plusieurs observateurs, est pourtant loin d’être incohérente. Elle répond à une logique politico-stratégique clairement définie qui est de se servir d’un élément du dispositif du système Kabila, en l’occurrence Félix Tshisekedi, contre le système lui-même. C’est la raison pour laquelle Washington et les institutions financières internationales qui lui sont acquises, telles que le FMI et la Banque mondiale, ont débloqué des centaines de millions de dollars pour consolider et accompagner le nouveau pouvoir congolais. En échange de cette aide massive, Félix Tshisekedi a été sommé de mettre de l’ordre dans les affaires intérieures de la RDC, où plane en permanence l’ombre de Joseph Kabila à tous les niveaux de l’État.

En se disant et en se montrant favorable au pouvoir de Félix Tshisekedi, qui est en réalité l’émanation et la continuité de la Kabilie, Washington envoie un puissant message de soutien au nouveau Président congolais qui, on l’a dit, évolue dans un écosystème totalement phagocyté et contrôlé par son prédécesseur. C’est une façon de lui signifier subliminalement qu’il peut compter sur les États-Unis en cas de confrontation directe avec Joseph Kabila.

De la stratégie du cheval de Troie à la tactique du salami

Le moins que l’on puisse dire est que Félix Tshisekedi constitue aujourd’hui la pièce maîtresse de la stratégie américaine en RDC. Ce n’est pas une première en soi puisque la collaboration entre Washington et Tshisekedi remonte à l’époque où ce dernier était encore à la tête du Rassemblement de l’opposition (Rassop). Cette plateforme, mise en place à la mi-2016 pour fédérer les forces de l’opposition en vue du scrutin de décembre 2016 qui n’a finalement pas eu lieu, était devenue une sorte de cheval de Troie des États-Unis dans leur stratégie de pression maximale sur Joseph Kabila, que les Occidentaux soupçonnaient de vouloir rester au pouvoir coûte que coûte en refusant d’organiser des élections libres et transparentes dans les délais légaux.

Ayant sans doute compris le jeu américain, Joseph Kabila a décidé à son tour de miser sur la même opposition en faisant miroiter à certains de ses leaders des postes clés dans le gouvernement de transition qui allait voir le jour à partir de 2017. De cette manière, il pouvait court-circuiter la stratégie du cheval de Troie mise en place par les États-Unis pour avoir sa tête. Le point culminant de la méthode Kabila a été sans nul doute le scrutin de 2018 où le Président sortant, dans un tour de passe-passe digne de David Copperfield, a  donné l’impression de perdre les élections –donc de céder le pouvoir comme l’exigeaient les Occidentaux– au profit de l’opposition politique, alors qu’il conservait en réalité tous les leviers de l’autorité en s’appuyant non pas sur son dauphin Emmanuel Ramazani Shadary, mais sur un de ses opposants les plus farouches, en l’occurrence Félix Tshisekedi. Une première en Afrique, où les autocrates, à défaut de se maintenir au pouvoir contre la volonté populaire, préfèrent le céder à leurs dauphins en organisant des simulacres d’élections! Là, Joseph Kabila misait non pas sur son dauphin mais bien sur un opposant, et pas n’importe lequel...

Si pour les Américains ce retournement de situation a été difficile à avaler, il n’en reste pas moins qu’ils entendent tout de même s’appuyer sur le même Félix Tshisekedi pour finir ce qu’ils ont commencé. Après tout, le deal entre Félix et Joseph est un mariage d’intérêt entre deux individus qui, malgré les apparences, ne se sont jamais appréciés en réalité. Les Américains en sont conscients. Pour parvenir à leurs fins, ils sont donc passés de la stratégie du cheval de Troie, qui a montré ses limites, à la «tactique du salami». Théorisée par le leader communiste hongrois Mátyás Rákosi dans les années 1940 pour neutraliser patiemment et progressivement tout pouvoir extérieur au communisme, cette stratégie consiste à manœuvrer contre son adversaire avec subtilité –de la même manière qu’un boucher découpe le salami en tranches fines–, sans précipitation, par petites étapes d’apparence insignifiante, de sorte à atteindre le but recherché sans susciter de réaction de la part de celui-ci.

C’est ainsi que les États-Unis, en lieu et place de s’attaquer ouvertement au statu quo découlant du pacte conclu entre Joseph Kabila et Félix Thisekedi, se sont plutôt employés à exercer subtilement une forte pression sur le nouveau Président congolais afin de l’amener à prendre des décisions qui remettent progressivement en question ce statu quo...

Poker menteur à trois

En effet, ce sont les pressions américaines et européennes qui ont poussé Félix Tshisekedi à ne pas accepter la candidature d’Albert Yuma, le puissant patron de la Gécamines (le fleuron minier national) proche de Kabila, au poste de Premier ministre. À la tête du syndicat patronal de la Fédération des entreprises congolaises (FEC), Yuma est aussi l’artisan du nouveau code minier congolais vivement critiqué par les multinationales occidentales. Pour les États-Unis, il n’était pas question que cet homme soit nommé au poste de Premier ministre comme le recommandait Joseph Kabila. Et ce n’est pas le seul dossier congolais dans lequel les Américains ont pesé de tout leur poids pour que ne triomphent guère les desiderata de Kabila. En effet, l’ombre de Washington a également plané tant sur le procès Kamerhe que sur les récents changements opérés au sein des FARDC (Forces armées de la RDC) par Félix Tshisekedi.

Dans ce jeu de poker menteur, Joseph Kabila ne compte pas rester bras croisés. Il entend contourner la tactique du salami mise en place par les Américains en continuant à s’appuyer sur le même Félix Tshisekedi avec lequel il est en coalition. Le remaniement opéré par le chef de l’État congolais dans l’appareil militaire, par exemple, laisse penser qu’il a été discuté et coordonné avec son prédécesseur en dépit des pressions américaines. En effet, si certains hauts gradés proches de Joseph Kabila ont été mis à l’écart –ce qui est le cas du général John Numbi, inspecteur général des FARDC sous sanctions américaines et européennes depuis 2016– ou mutés à d’autres fonctions, d’autres en revanche ont pris du galon. C’est notamment le cas du général Gabriel Amisi dit «Tango Four». Sous sanctions américaines et européennes, «Tango Four», qui a été élevé au grade de général d’armée, a remplacé John Numbi à l’inspectorat général des FARDC, où il est secondé par un autre pur et dur du système Kabila, le général Charles Akili, alias «Mundos», commandant de la 33e région militaire (Maniema et Sud-Kivu), également sous sanctions occidentales. En clair, Joseph Kabila, pour ménager un Félix Tshisekedi sous pression américaine, a lâché prise d’une main pour se rattraper de l’autre.

Tout porte donc à croire que la partie de poker menteur entre les Américains, Félix Tshisekedi et Joseph Kabila ne va pas s’arrêter de sitôt. L’ancien Président semble avoir intégré dans son logiciel le fait qu’il devra, pour arriver à ses fins, composer, à court et à moyen terme, avec un Tshisekedi soumis aux caprices des États-Unis.

Dans cette dynamique politique hautement chargée, chacun joue sa partition en fonction de ses atouts et de ses intérêts: les Américains ont la puissance économique et diplomatique nécessaire pour influer sur le cours des événements au Congo; Kabila conserve encore le contrôle des principaux leviers du pouvoir politique et de l’appareil sécuritaire, tandis que Félix Tshisekedi, qui se trouve entre le marteau et l’enclume, dispose d’un imperium issu du deal conclu avec son prédécesseur et peut toujours s’en servir pour avancer ses propres cartes. Comme pour dire que la partie est loin d’être terminée...

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États-Unis, Félix Tshisekedi, Joseph Kabila, République démocratique du Congo (RDC)
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