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Avec Valéry Giscard d’Estaing, la Françafrique aurait basculé dans des dérives dont elle n’est pas encore sortie. Invité de Sputnik Afrique, l’écrivain franco-camerounais Charles Onana démystifie la chute de l’empereur Bokassa en s’appuyant sur des archives inédites. Et revisite la Françafrique depuis la mise en place des réseaux Foccart.

Son brûlot Vie et dernières confidences de Bokassa, sorti en février aux éditions Duboiris, ne laisse aucun doute. Écrit sur la base d’archives sonores inédites qui montrent «sous un tout autre jour» la relation entre la France et la Centrafrique pendant le septennat de Valéry Giscard d’Estaing-VGE (1974-1981), le journaliste et écrivain d’investigation Charles Onana révèle les «vraies» raisons, selon lui, de la chute de l’empereur Jean Bedel Bokassa.

Réhabilité dans son pays par l’ancien Président François Bozizé, le «caporal» Jean Bedel Bokassa était retourné en Centrafrique comme coopérant français en 1966, date à laquelle il a accédé au pouvoir dans son pays par un coup d’État. Après 23 années de service irréprochable dans l’armée française, cet ancien de l’Indochine était resté un «Gaulliste de la première heure» et un «francophile convaincu», selon le politologue franco-camerounais au micro de Sputnik Afrique.

S’il a été «sali» avant d’être renversé en 1979 par un «exécutif français aux ordres d’un président (VGE) qui convoitait la femme de son cher parent», c’est bien parce qu’il «n’y avait pas d’autres moyens d’évincer un rival à qui l’on ne pouvait pas reprocher d’être antifrançais», soutient Charles Onana.

De passage fin juillet à Paris, cet expert des relations franco-africaines dévoile comment il était entré en possession de conversations téléphoniques inédites de Bokassa avec son ami Roger Delpey. Ayant bien compris l’importance historique des révélations faites par l’ex-empereur, ce dernier, lui-même gaulliste de la première heure et de surcroît journaliste d’investigation, l’avait contacté pour lui confier les enregistrements.

«Je suis allé à Luzarches (Val-d’Oise) où il résidait deux semaines avant sa mort. Ensuite, la DST est venue perquisitionner chez lui mais n’a rien trouvé puisque j’avais déjà pris possession des bandes», confie Charles Onana, se souvenant de circonstances ayant prévalu l’acheminement de ces bandes dignes d’un roman d’espionnage.

Or, rappelle-t-il, Roger Delpey, qui était aussi un proche de Jacques Foccart, le secrétaire général de l’Élysée aux affaires africaines de 1960 à 1974, et «dont l’inimitié avec VGE était de notoriété publique», était l’un des rares à s’être indignés des accusations portées par la France contre Jean Bedel Bokassa.

«Le premier à faire mordre la poussière à un Président français»

À partir de son sacre comme empereur en 1976, des rumeurs persistantes «orchestrées par l’Élysée l’ont fait passer pour un  clown, quand il n’était pas accusé d’être anthropophage», s’insurge Charles Onana. La vraie, raison selon lui, était que VGE voulait lui «piquer» sa (seconde) épouse (Catherine), qui avait d’ailleurs avoué à son mari sa liaison. «Ce qui l’avait personnellement profondément blessé», révèle-t-il.

«Bokassa avait juré que, de son vivant, plus jamais Giscard ne gagnerait une élection. Il a tenu parole en faisant les révélations que l’on sait au Canard enchaîné sur l’affaire des diamants. Ce qui a fait mordre la poussière à VGE. Habilement exploitée par François Mitterrand, cette affaire lui a permis de gagner la présidentielle de mai 1981.»

Mais la trahison conjugale n’est pas seule en cause. Ce que l’ex-empereur a confié à son ami pourrait aussi relever du «secret défense», estime l’écrivain. Par exemple le fait que VGE avait bénéficié en Centrafrique, en plus d’un terrain de chasse et de tous les autres «cadeaux» de son parent, d’un accès illimité à l’uranium de la RCA.

«C’est la première fois que Bokassa faisait de telles révélations, particulièrement en ce qui concerne le frère de VGE. À l’époque, celui-ci était trésorier au Commissariat à l’énergie atomique (CEA). Ce qui lui permettait de travailler avec cet uranium. On avait donc là un clan familial en train de truster la Centrafrique», accuse Charles Onana.

Or, rappelle-t-il, de telles dérives n’ont jamais eu cours dans les réseaux Foccart du temps du général De Gaulle. Car ceux-ci, à l’époque, avaient été créés pour aider le Président français à «faire face aux difficultés de la décolonisation» et non pas pour l’aider à s’enrichir personnellement lui ou sa famille, insiste-t-il.

Regrettant qu’un «visionnaire» comme Pierre Mendès France n’ait pu davantage travailler avec De Gaulle «pour éviter les pires épisodes de la décolonisation, notamment en Algérie», il se réjouit néanmoins d’avoir contribué à démystifier une histoire qui, confirme-t-il, «a commencé à déraper avec Valéry Giscard d’Estaing».

Perte de crédibilité de la France

Tout aussi critique vis-à-vis de ses successeurs, particulièrement la manière dont Nicolas Sarkozy s’est immiscé en 2011 dans la vie politique intérieure de la Côte d’Ivoire pour déboulonner Laurent Gabgbo, il regrette le manque de préparation de la France vis-à-vis de ses anciennes colonies pour la période d’après. «Malheureusement, les dirigeants français ont continué à penser que le bon partenariat relevait de la soumission», déplore-t-il.

«La Françafrique dénote surtout l’incapacité de la France à avoir une vision à long terme dans son pré carré. Cette politique à courte vue est, aussi, responsable de la rétrogradation actuelle de la France. Par rapport à un pays comme l’Allemagne, non seulement la France n’a pas su profiter de l’apport de ses colonies, mais elle s’est laissé distancer», regrette Charles Onana.

Au fil des décennies, les conséquences pour le bien-être des peuples sont également allées en se dégradant. Ce qui expliquerait pourquoi, selon lui, la France a commencé à perdre toute crédibilité en Afrique. «Pour en arriver à la situation actuelle de quasi-détestation parmi les jeunes générations», comme en témoigneraient les controverses sur le franc CFA.

Même s’il ne dédouane pas les Présidents africains, particulièrement ceux de la zone monétaire de la Communauté des États de l’Afrique centrale (Cemac), d’avoir voulu se maintenir au pouvoir coûte que coûte, l’écrivain reproche aux Présidents français de «ne pas avoir su changer la donne» dans leur relation avec le continent. Ce qui aurait supposé, selon lui, «de considérer leurs pairs africains, qui étaient pour la plupart acquis à la cause de la France, comme des partenaires et non pas comme des vassaux», estime-t-il.

«Il y a quelque chose qui ne fonctionne pas (dans cette relation) puisque les pays africains sont en panne de développement et la France est en panne de progrès en Europe. Peut-être qu’avec un peu plus de lucidité et d’analyse objective, la France arrêtera de traîner ses savates derrière la Chine et les Africains de tourner en rond chez eux», s’exclame le politologue.

Certes, les réseaux d’affaires ont réussi à survivre jusqu’à présent, de Jacques Foccart en passant par Robert Bourgi pour arriver jusqu’à Alexandre Benalla. Toutefois, estime-t-il, au vu du nouveau contexte politico-social, «les jours de la Françafrique sont, aujourd’hui, comptés», affirme-t-il.

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Valéry Giscard d'Estaing, République centrafricaine, Afrique, France
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