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Les crises sociopolitiques ivoiriennes déchaînent les passions et font l’objet de débats animés au Cameroun. Sur les réseaux sociaux et dans les médias, les spécialistes autoproclamés de la Côte d’Ivoire se déchirent sur la question. Outrés par ces ingérences, les Ivoiriens rappellent régulièrement ces intervenants à l’ordre.

Si la décision d’Alassane Ouattara de se représenter à la présidentielle de novembre prochain en Côte d’Ivoire fait craindre un nouveau cycle de violences dans ce pays d’Afrique de l’Ouest, elle a aussi relancé le débat sur la vie politique ivoirienne au sein de l’opinion au Cameroun. À grand renfort de chroniques sur les réseaux sociaux et les plateaux de télévision, les «spécialistes» improvisés des crises en Côte d’Ivoire ont repris du service.

Défendant un camp ou un autre, ils s’adonnent généralement à cœur joie à un décryptage de la scène politique ivoirienne, non sans se transformer pour certains en donneurs de leçons. De nombreux internautes camerounais, coutumiers du fait, ne manquent pas l’occasion d’ironiser sur ces ingérences permanentes de leurs compatriotes dans les affaires ivoiriennes.

Cet intérêt quasi passionnel est très souvent source de rivalités entre les citoyens des deux pays sur les réseaux sociaux. Outrés par ces intrusions camerounaises dans leurs affaires internes, les Ivoiriens rappellent généralement aux Camerounais de balayer d’abord leur cour avant de s’intéresser à celle du voisin, citant régulièrement la longévité record de Paul Biya, au pouvoir depuis 1982.

Un passé colonial commun

L’actualité récente, marquée par la candidature d’Alassane Ouattara, n’est qu’un nouvel épisode dans ce feuilleton camerouno-ivoirien. En effet, dès 2011, au plus fort des violences postélectorales en Côte d’Ivoire, le problème ivoirien s’était inscrit en première ligne dans l’actualité camerounaise et alimentait toutes les conversations. Discussions animées et conflits permanents entre pro-Gbagbo et pro-Ouattara… le Cameroun vivait au rythme de cette crise, les fusils en moins. D’ailleurs, un comité de soutien à l’ancien chef d’État ivoirien, comprenant une vingtaine de personnalités de la société civile camerounaise, s’était même créé pendant la bataille d’Abidjan.

Cette année-là, des conducteurs de taxi-moto avaient organisé une manifestation vite dispersée en soutien à Laurent Gbagbo dans la ville de Douala. Ils brandissaient des drapeaux ivoiriens en scandant des messages hostiles à la France et aux Nations unies. «Le sentiment antifrançais commun à certains citoyens des deux contrées, estime Dalvarice Ngoudjou, économiste et consultant permanent sur les questions internationales sur une chaîne de télévision privée au Cameroun, pourrait expliquer cette inclination.»

«À chaque fois que se produit un événement politique important en Côte d’Ivoire et que la France semble impliquée, certains Camerounais se sentent concernés à cause du sentiment antifrançais qui règne aussi dans leur pays. Cette situation découle de leur histoire coloniale commune», souligne l’analyste au micro de Sputnik.

Pour mieux comprendre ce passé, il faut remonter avant les indépendances intervenues en 1960. Les nationalistes de ces deux pays engagés dans la lutte pour la décolonisation ont partagé la même vision face au colonisateur français, notamment par le biais du Rassemblement démocratique africain (RDA) –une fédération de partis politiques africains fondée en 1946 par Félix Houphouët-Boigny, le père de l’indépendance ivoirienne, et dont a fait partie l’Union des populations du Cameroun (UPC), le premier parti nationaliste camerounais porté Ruben Um Nyobe.

Les liens d’amitié entre la Côte d’Ivoire et le Cameroun, souligne Me Charles Tchoungang, avocat au barreau du Cameroun, à l’époque membre du collectif de soutien à Laurent Gbagbo, se sont poursuivis après les indépendances «à travers une relation fusionnelle entre Ahmadou Ahidjo, premier Président camerounais, et Houphouët Boigny».

«Par ailleurs, beaucoup de Camerounais vivent en Côte d’Ivoire. L’intelligentsia camerounaise porte un grand intérêt à ce pays à cause de ce sentiment d’appartenance. Si vous observez bien, les leaders politiques ivoiriens s’entourent souvent d’intellectuels camerounais. C’est aussi cette proximité qui peut justifier l’intérêt des Camerounais pour ce qui se passe en Côte d’Ivoire», commente l’homme de droit interrogé par Sputnik.

L’exemple qui vient d’Afrique de l’Ouest?

L’Afrique de l’Ouest est généralement vue, en Afrique centrale et au Cameroun en particulier, comme une sous-région où les libertés fondamentales sont moins sujettes aux violations diverses. L’alternance à la tête des États, arrachée quelques fois de force par des soulèvements populaires comme au Burkina Faso, en 2014, et tout récemment au Mali, est source de convoitise pour des Camerounais incapables jusqu’ici d’obtenir les mêmes résultats localement.

Chaque changement de régime par les urnes ou dans la rue dans cette partie du continent alimente donc toutes les formes de comparaison et suscite des analyses dans la classe politique camerounaise.

«Cependant, l’effet miroir n’est pas un genre politique. Si les gens veulent le changement dans leur pays, ils doivent rentrer dans l’arène politique, s’exprimer clairement. Chaque pays a ses réalités. Ce n’est pas en parlant d’autres pays en pensant au sien que les choses vont bouger», estime Me Charles Tchoungang.

Seulement, au-delà du champ politique, les citoyens des deux pays qui ne sont pourtant pas limitrophes s’illustrent très souvent par des rivalités qui peuvent laisser perplexe. Sur les réseaux sociaux principalement, des plateformes ont été créées pour servir de terrain d’expression à cette bataille.

Amours et rivalités

On y brandit qui son modèle économique, qui son succès sportif ou culturel comme argument dans cette rivalité. Didier Drogba ou Samuel Eto’o dans le registre du football, Makossa en coupé décalé pour les rythmes musicaux, les stars des deux contrées sont très souvent utilisées comme illustration.

​Si autrefois le Cameroun vantait sa relative stabilité, face à une Côte d’Ivoire coutumière des crises internes, cet argument n’est plus qu’un lointain souvenir. Car le territoire est lui aussi déchiré par de multiples contingences qui menacent sérieusement son unité. Alors que dans sa partie septentrionale, le pays doit faire face aux attaques de la secte islamiste Boko Haram, ses régions anglophones sont en proie aux violences séparatiste depuis quatre ans. Et pour couronner le tout, une bataille de succession à la tête de l’État menace d’ouvrir le front d’une autre crise.

Malgré ce contexte tendu, les compatriotes de Paul Biya ne ratent pas une occasion de manifester leur intérêt pour les tribulations sociopolitiques ivoiriennes, non sans proposer des solutions pour y ramener la stabilité.

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Tags:
concurrence, Cameroun, Côte d'Ivoire
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