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Coup d'État au Mali (24)
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Le dernier putsch militaire aurait pu être évité. L’avocate internationale Hélène Nguyen Cissé, qui a effectué de nombreuses missions à Bamako, décrit la manière dont les principaux bailleurs de fonds mais aussi les institutions panafricaines ont laissé la corruption s’enraciner dans ce pays. Interview.

Depuis la mutinerie de 2012 qui avait conduit à la démission du Président Amadou Toumani Touré et à l’élection du Président Ibrahim Boubacar Keïta en 2013, le Mali a connu une descente aux enfers. Les Nations unies ainsi que les ONG de défense des droits de l’Homme n’ont eu de cesse de dénoncer une corruption rampante.

Cette dérive aux plus hauts sommets de l’État s’est produite à un moment où la crise sécuritaire au nord et au centre privait l’exécutif malien du contrôle sur quasiment les deux tiers du territoire. Pour Sputnik France, maître Hélène Nguyen Cissé, une avocate sénégalaise, décortique les raisons de l'incapacité de la communauté internationale, mais aussi des institutions panafricaines, à prévenir l’insurrection militaire du 18 août au Mali.

Me Hélène Nguyen Cissé
© Photo. Helene Cissé
Me Hélène Nguyen Cissé, avocate internationale née au Sénégal qui travaille pour la Cour pénale internationale. Spécialiste de la sécurité humaine, de la bonne gouvernance et de la lutte antiterroriste, elle a effectué de nombreuses missions au Mali.

Maintenant que le Président IBK ainsi que son Premier ministre Boubou Cissé ont été contraints de démissionner, quelles leçons tirer des ratés de la démocratie au Mali? Entretien.

Sputnik France: Comment en est-on arrivé là au Mali?

Me Hélène Nguyen Cissé: «Il y a eu un lent pourrissement interne. Du temps du Président ATT, il y avait déjà des griefs sur sa mauvaise gouvernance et, surtout, sa mauvaise gestion de la crise au nord. Mais ce qui explique la crise actuelle, c’est la perte totale de confiance de tous les acteurs (sauf ceux qui soutenaient IBK) à gérer une situation qui n’a fait qu’empirer. Les forces armées sont devenues méfiantes contre leurs propres dirigeants. Tous les observateurs ont dénoncé, à tour de rôle, une corruption devenue systémique au Mali. Car, au fil des années, au lieu de protéger les populations et de sanctionner les corrompus, c’est l’État malien lui-même qui s’est érigé comme le premier corrupteur dans le pays.

Sputnik France: La crise actuelle est-elle la continuation de la crise de 2012?

Me Hélène Nguyen Cissé: «La crise actuelle est plus grave. Car si ATT était contesté (puis a finalement démissionné à la demande de la CEDEAO avant de s’exiler), aujourd’hui, c’est le cœur même de l’État et du système de gouvernance qui est atteint. Partout dans le pays, on ne voit qu’abus, injustice, violation massive des droits de l’Homme. D’où l’impasse profonde dans laquelle le Mali se trouve. Avec de surcroît une certaine impuissance de sa classe politique à gérer une telle situation, même pour ceux qui voudraient faire des réformes! La détérioration de la situation sécuritaire en est que l’expression la plus visible. Face à de telles souffrances imposées aux Maliens, on comprend qu’ils soient descendus dans la rue et qu’ils manifestent depuis le 5 juin.

Sputnik France: Quelles sont les principaux responsables de cette crise, à votre avis?

Me Hélène Nguyen Cissé: «Dans les rapports [des Nations unies, ndlr], les plus hautes autorités de l’État ont été indexées! Il y a eu incontestablement de la part du Président IBK une gestion, consciente, d’intérêts claniques. D’aucuns disent familiaux... Ce qui expliquerait, aussi, l’enracinement de la corruption au Mali et le fait que les richesses du pays aient été accaparées au profit d’un petit groupe.

Mais ce que l’on reproche surtout à IBK, c’est son immobilisme, voire son refus d’intervenir. Il aurait fallu un sérieux coup de balais pour arrêter la gangrène au Mali. C’est là où la responsabilité de la communauté internationale est en cause alors qu’elle dispose de nombreux moyens de contrôle, elle a laissé faire.

Sputnik France: Comment l’expliquez-vous?

Me Hélène Nguyen Cissé: «La France en est responsable en premier lieu. Paris a fermé les yeux sur les dérives du régime. Avec l’Union européenne, elle compte parmi les principaux bailleurs de fonds. Tatillonne comme elle est d’habitude à débourser des fonds, l’Union européenne n’a jamais audité les finances publiques. Même si c’est du ressort de l’État malien, elle aurait dû le faire. Résultat: que ce soit à Paris ou à Bruxelles, on n’a jamais rien dit. Du coup, le régime d’IBK a considéré qu’il pouvait continuer puisqu’il n’y avait pas de sanction!

Sputnik France: …et la part de responsabilité de l’Afrique?

Me Hélène Nguyen Cissé: «Elle est tout aussi grande. Maintenant que les Maliens sont descendus dans la rue et que l’armée a pris ses responsabilités, c’est un peu tard pour se réveiller et demander le rétablissement d’une démocratie formelle. D’autant que veiller au respect du Protocole de bonne gouvernance est l’un des principes fondamentaux de la Chartre africaine des droits de l’Homme.

Le Nouveau partenariat pour le développement de l'Afrique (NEPAD) qui dépend de l’Union africaine a une série de mécanismes de contrôle extrêmement efficaces qui n’ont pas été activés. Au contraire, une fois encore, on a laissé faire. C’est d’autant plus incompréhensible que la CEDEAO, de son côté, dispose également de nombreux mécanismes pour prévenir et lutter contre la mauvaise gouvernance. Au Mali, elle s’est révélée totalement impuissante alors que, depuis des décennies, les bailleurs de fonds financent la mise en place de ces instruments afin de l’aider à prévenir les crises.

Sputnik France: Comment y remédier, selon vous?

Me Hélène Nguyen Cissé: «En les obligeant à mettre en place la CEDEAO des peuples (et non plus un club des chefs d’État) pour faire le monitoring de la gouvernance. Les instruments pour ce faire existent depuis 20 ans, utilisons-les! Or, il n’y a rien jusqu’à présent, aucune feuille de route (de la part de la CEDEAO) pour aller dans ce sens. Cette dernière, comme l’UA et le reste de la communauté internationale, porte une lourde responsabilité dans ce qui est arrivé au Mali.

Certes, il faut le respect de la légalité mais sans une véritable application de la charte des peuples, on va dans le mur. Aussi incroyable que cela puisse paraître, c’est comme si les chefs d’État de la CEDEAO avaient fait le blackout sur la bonne gouvernance, comme s’ils en étaient restés à l’ère des missions de bons offices du temps de l'Organisation de l'unité africaine [qui a précédé l’Union africaine, ndlr].

Sputnik France: Comment obliger la CEDEAO à faire ce à quoi elle s’est refusée jusqu’à présent?

Me Hélène Nguyen Cissé: «Dans le cas spécifique du Mali, la CEDEAO va devoir accepter de se livrer à un minimum d’audit et, surtout, appliquer des mesures concrètes en activant les mécanismes juridiques adéquats. Seuls les peuples et les organisations de la société civile peuvent l’y contraindre parce que l’on ne peut pas compter sur les chefs d’État. Ils se sont arrogé les pleins pouvoirs, chez eux, et entendent préserver toutes leurs prérogatives.

Sputnik France: Les mesures visant à forcer les putschistes à rendre le pouvoir vont-elles dans le bon sens selon vous?

Me Hélène Nguyen Cissé: «Non, car ni une intervention de la Force d’intervention rapide [comme en Gambie, ndlr], ni un embargo contre le Mali, ni des sanctions ciblées contre les militaires ne pourront régler le problème. D’abord parce que de telles mesures font l’impasse sur les causes profondes de la révolte actuelle au Mali.

En tant qu’avocate légaliste, je n’aime pas les coups d’État. Mais force est de constater que celui-ci relève d’une véritable aspiration du peuple malien à plus de justice, d’équité et de démocratie. La CEDEAO risque de perdre toute crédibilité si elle refuse d’en tenir compte.

Sputnik France: Peut-on véritablement faire confiance aux putschistes pour rendre le pouvoir aux civils et à quel horizon, dans ce cas?

Me Hélène Nguyen Cissé: «Ce sont des stratèges, tous très bien formés, qui me paraissent dignes de confiance. Mais c’est au peuple malien, dans son ensemble, à énoncer maintenant haut et fort ce qu’il veut vraiment. Le Mouvement du 5 juin – Rassemblement des forces patriotiques (M5-RFP) avait été obligé de reconnaître son impuissance face au refus initial d’IBK de partir. Maintenant que les militaires l’y ont contraint, les leaders de l’opposition, tous confondus, les partis politiques, même ceux qui soutenaient IBK, ainsi que les organisations communautaires de base, vont devoir s’entendre pour élaborer une feuille de route avec des délais et des propositions d’action! Si cette transition aux civils parvient à se mettre en place, alors on pourra espérer aller vers des élections présidentielles anticipées, libres et transparentes, dans un délai de 10 mois.

Sputnik France: Néanmoins, ne craignez-vous pas d’ici là une recrudescence d’attaques djihadistes?

Me Hélène Nguyen Cissé: «On ne peut pas écarter cette hypothèse. C’est pourquoi, plus que jamais, les militaires qui ont pris le pouvoir au Mali ont besoin de l’appui de la force Barkhane et de celle de Takuba. Des sanctions à leur encontre seraient la pire solution, car elles fragiliseraient leurs efforts actuels et risqueraient de faire le lit des djihadistes.

Hélas, la conférence des chefs d’État de la CEDEAO (réunie en visioconférence le 20 août) a continué à se focaliser sur l’aspect légal. À la société civile africaine, maintenant, de faire comprendre à la CEDEAO qu’étrangler le peuple malien n’est pas la meilleure façon de sortir de cette crise. Au contraire, il faut aider le Mali à se reconstruire et l’accompagner au lieu de le sanctionner.

Dossier:
Coup d'État au Mali (24)

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Ibrahim Boubacar Keita (IBK), Mali
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