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En cette période préélectorale en Côte d’Ivoire, la valse insidieuse des fake news bat allègrement son plein et, avec elle, le casse-tête pour démêler le vrai du faux mais surtout, le risque d’implosion du pays. Pour Sputnik, le sociologue Jean-Louis Lognon se prononce sur le sujet.

La Côte d’Ivoire va mal. Il s’agit presque d’un constat, tant l’appréciation est communément partagée. À chaque scrutin présidentiel depuis 2000, le pays retient son souffle. Ses habitants en sont arrivés, à force, à se demander s’ils seront encore là le jour suivant.

«Est-ce qu’on va s’en sortir?»

Plus qu’une question posée parfois avec un brin d’humour, c’est, le plus souvent, un véritable cri de cœur régulièrement exprimé par les internautes ivoiriens lorsqu’ils considèrent la situation de leur pays.

La présidentielle d’octobre 2020 risque de ne pas faire exception à une règle qui paraît immuable. Elle semble même, à certains égards, disposée à faire autant sinon pire que celle de 2010 avec ses plus de 3.000 morts.

Et dans ce cas de figure, les fake news qui pullulent actuellement sur les réseaux sociaux seraient assurément l’un des facteurs clés de ce macabre bilan.

Les fausses informations, une arme dans la lutte politique

Les fake news sont volontiers définies comme de fausses informations propagées dans le but de tromper, influencer ou manipuler l’opinion publique sur un sujet particulier. Elles sont ainsi caractérisées par l'intentionnalité –et par conséquent l’intérêt ou l’enjeu– qui les sous-tendent. Cela les distingue de la rumeur, qui se présente comme un phénomène généralement spontané et sans intention délibérée de tromper ou manipuler, même si on a souvent tendance à les confondre.

Avec la présidentielle en ligne de mire, les chapelles politiques sont engagées dans une rude concurrence où chacune entend se positionner comme celle qui présente la meilleure offre pour les Ivoiriens. Et dans le contexte sociopolitique actuel en Côte d’Ivoire, «l'objectif est à la fois de mobiliser des partisans et de discréditer ceux avec qui on est en compétition», a expliqué à Sputnik le Dr Jean-Louis Lognon.

Une fake news sur le retrait de la course à la présidentielle de Guillaume Soro, ancien président de l’Assemblée nationale et ex-chef de la rébellion armée des années 2000.

Pour ce sociologue –qui fait partie de la poignée de chercheurs à effectuer des travaux sur la sociologie d’Internet dans ce pays d’Afrique de l’Ouest–, «la profusion de fake news observées dans le champ politique actuel s’inscrit donc dans une logique de compétition et de lutte politique». Que ce soit pour mobiliser ses partisans ou démobiliser ceux des autres, légitimer, disqualifier ou encore défendre une cause, les fakes news peuvent se révéler particulièrement redoutables.

Démenti apporté une poignée d’heures plus tard par cette page Facebook qui avait relayé un site d’information.

Dans un contexte aussi sensible et hautement «confligène» que celui qui prévaut en Côte d’Ivoire, les fakes news peuvent par ailleurs avoir des «effets pervers non spécialement souhaités et attendus», selon Jean-Louis Lognon.

«L’objectif de mobiliser son camp ou d’amener la population à adhérer à une cause peut susciter des réactions inattendues de violences susceptibles de déboucher sur un conflit ouvert avec l’autre camp», a déclaré le chercheur.

Et cela d’autant plus que le passif des différentes crises sociopolitiques qu’a connues le pays est loin d’avoir été épuré.

«Nous sommes en 2020, mais on se croirait toujours en 2010 ou encore en 2000. Les discours n’ont pas évolué, les acteurs politiques sont les mêmes, quand bien même certains ont plus ou moins changé de bord. La trame de tous les discours et affrontements actuellement observés reste identique: celle de luttes politiques pour accéder au pouvoir, sur fond d’instrumentalisation de l’ethnie, de la religion et de disqualification juridique ou sociale des adversaires», a déclaré le sociologue.

Et l’une des conclusions qu’il tire de tout cela, c’est que «la réconciliation nationale amorcée après la crise postélectorale de 2010-2011 est un échec».

En effet, la réconciliation en tant que processus n’est jamais arrivée à son terme. Près de dix ans après la crise postélectorale, les rancœurs entre Ivoiriens sont manifestement toujours aussi fortes, sur fond de rivalité entre les trois poids lourds de la scène politique nationale que sont les anciens Présidents Laurent Gbagbo et Henri Konan Bédié, et l’actuel chef d’État Alassane Ouattara.

Vers une coupure inédite d’Internet en Côte d’Ivoire?

Avec Internet, et plus particulièrement les réseaux sociaux, «il y a une dématérialisation et un élargissement de l’espace public», souligne en outre le Dr Jean-Louis.

«Cela implique notamment que les citoyens n’ont plus spécialement besoin de descendre dans la rue pour s’exprimer ou revendiquer. Internet est venu marquer un renouveau dans le processus de démocratisation en conférant à tous la liberté d’expression et en élargissant la participation au débat public. Pour illustrer cette réalité, il faut noter que la plupart des cyberactivistes ivoiriens les plus influents vivent à l’étranger», a-t-il déclaré.

Mais ce renouveau démocratique a des inconvénients. «Tous types d’informations, vraies ou fausses, peuvent dès lors être relayées sur le web», a-t-il souligné. Ce qui pousse de plus en plus les autorités à investir cet espace de liberté.

Une autre fake news: il s’agit en fait de la capture d’écran d’une vidéo de l’interpellation de Mamadou Koulibaly, ancien président de l’Assemblée nationale et candidat déclaré à la présidentielle d’octobre, lors d’une manifestation en 2016 contre le projet de nouvelle Constitution.

Les pouvoirs publics sont donc face à un dilemme: réguler Internet et être taxés d’autoritaires, ou laisser faire et courir le risque d’être fragilisés ou de voir peser des menaces sérieuses sur la sécurité nationale, la stabilité politique et sociale.

En Afrique, où les élections sont presque toujours à haut risque et où les manifestations mettent parfois à nu la fébrilité des gouvernements, la tentation de restreindre l’accès aux réseaux sociaux, voire de couper Internet, se fait de plus en plus forte. Même que plusieurs pays sont déjà passés à l’acte.

C'est le cas notamment du Mali, du Gabon, du Tchad, du Soudan ou encore du Togo qui a récemment été condamné par la Cour de justice de la Communauté économique des États d'Afrique de l'Ouest (Cedeao) pour avoir coupé Internet lors de manifestations de l’opposition en 2017.

En 2020, la Côte d’Ivoire pourrait-elle aussi succomber à la tentation? Le Dr Jean-Louis Lognon est convaincu que oui.

«Quand je considère la situation actuelle en Côte d’Ivoire et repense aux violences des élections municipales de 2018, quand je vois ce qu’Internet est capable de faire en termes de mobilisation, mais aussi toutes ces informations qui circulent sans filtre sur la Toile, je crois qu’il y a de fortes chances qu’on ait droit à une coupure d’Internet lors de la présidentielle d’octobre. J'en suis même persuadé. Les autorités devraient alors justifier leur décision par le souci d’éviter toute information susceptible de perturber le bon déroulement du processus électoral, la préservation de la cohésion sociale et la stabilité des institutions», a conclu le sociologue.

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Tags:
élection présidentielle, désinformation, Côte d'Ivoire
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