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Malgré un taux d’éducation qui a quadruplé depuis les indépendances, les jeunes Africains continuent de venir en masse en Europe. Invité de Sputnik Afrique, le banquier d’affaires Khaled Igué, qui est né et a grandi au Bénin, est persuadé que le progrès social réclamé par les jeunes pour développer le continent est déjà en marche. Rencontre.

Premières victimes du chômage massif, les jeunes Africains n’en représentent pas moins une force vive incontournable dans l’émergence du continent. Pour l’instant, 60% de l’ensemble des chômeurs du continent ont moins de 35 ans, selon la Banque mondiale.

Et les femmes en souffrent davantage encore: dans la plupart des pays d’Afrique subsaharienne et dans tous ceux de l’Afrique du Nord, selon la Banque africaine de développement (BAD), il est plus facile pour les hommes que pour les femmes d’obtenir un emploi, à niveau d’expérience et de compétences égal.

Comment, dans ces conditions, intégrer la pléthore de jeunes talents entrepreneuriaux dont regorge l’Afrique? C’est la question que Sputnik a posée à Khaled Igué, 37 ans, ingénieur de formation devenu banquier d’investissement.

Fondateur en 2012 à Paris du think tank «Club 2030 Afrique», qui réfléchit aux politiques publiques en faveur des jeunes, Khaled Igué observe les évolutions qui s’opérèrent depuis une décennie sur le continent «pour un développement durable et inclusif.» C’est d’ailleurs le sous-titre de son livre (L’heure de l’Afrique, Éd. Herman) qui vient de paraître.

Au moment où la poussée démographique n’a jamais été aussi forte sur le continent, avec «près de 70% des Africains qui ont moins de 35 ans», rappelle-t-il, ceux-ci n’ont de surcroît jamais été autant éduqués. Il en veut pour preuve que dans son pays, le Bénin, il n’y avait que 10% de diplômés au sortir de l’indépendance, il y a exactement soixante ans. «Ce taux est aujourd’hui de plus de 50%», se réjouit-il.

Ce qui n’empêche toutefois pas une grande partie de ces jeunes de continuer à partir pour l’Europe, soit pour étudier, soit en s’embarquant clandestinement sur des pirogues au risque de leur vie. Qu’en pense l’ingénieur en génie civil, qui est né et a grandi au Bénin, avant de venir faire ses études supérieures en France?

«Il y a là un paradoxe immense, d’autant que l’Afrique est riche en ressources humaines et naturelles et que nous sommes des entrepreneurs dans l’âme. Donc, si des jeunes risquent leur vie pour venir en Europe, ça veut dire qu’ils ne croient plus en leur avenir et, surtout, qu’ils ne croient pas à leur continent», déplore Khaled Igué au micro de Sputnik France.

Et ce, souligne-t-il, malgré les programmes élaborés par l’Union africaine à leur attention, afin que le continent tire profit de son «dividende démographique». Comme, par exemple, la Charte africaine de la jeunesse, le Plan d’action de la Décennie de la jeunesse ou la Décision de Malabo sur l’autonomisation des jeunes, qui sont déjà appliqués dans le cadre de l’«Agenda 2063», le grand programme de développement continental adopté par l’Union africaine en 2015.

Ces programmes, toutefois, ne représentent qu’une «réponse infime» par rapport aux «immenses besoins» du fait de l’arrivée, chaque année, de milliers de jeunes diplômés sur un marché de l’emploi «réduit à la portion congrue», puisque, rappelle-t-il, 50 à 60% des économies sont dans l’informel «avec une majorité de jeunes et notamment d’apprentis.»

Pas de progrès social sans «émancipation» de la jeunesse

Une réforme «en priorité» des systèmes d’éducation en Afrique lui paraît, en conséquence, l’une des premières à réaliser pour que tous ces jeunes ne soient plus les laissés pour compte du continent.

«Nous devrions reconsidérer nos systèmes éducatifs en fonction de la structure de nos économies. Ce sont les secteurs primaires [agricoles, ndlr] et les services [secteur tertiaire, ndlr] qui prédominent en Afrique. C’est pourquoi je pense qu’il faudrait initier, dès le primaire, nos enfants à la création d’entreprises ou, à tout le moins, leur apprendre à créer leurs propres activités», préconise-t-il.

Continuer avec un enseignement classique consistant à «apprendre à lire et à écrire en primaire puis à étudier les maths et la physique dans le secondaire» ne préparera pas les jeunes à la vie active. Mieux vaudrait privilégier, selon lui, une «spécialisation par filière» (coton, anacarde, etc.), afin de donner aux élèves des écoles agricoles, par exemple, une véritable expertise. Ensuite, ces derniers pourraient approfondir dans le secondaire «des notions entrepreneuriales qui leur permettront de savoir créer de la richesse», insiste-t-il.

Citant Frantz Fanon qui disait que «chaque génération doit découvrir sa mission, la remplir ou la trahir», Khaled Igué clame, pour sa part, «croire à la cohabitation des missions» entre générations. Mais pour qu’ils puissent faire mieux que leurs aînés, le banquier d’investissement qu’il est devenu n’en démord pas:

«Les jeunes d’aujourd’hui devront être formés à la gestion des affaires!»

Ce qui ne veut pas dire qu’il faille remettre en cause le respect des aînés ou celui des parents. «Il ne faudrait pas que ça change. C’est la base de nos valeurs», martèle-t-il. Car ce n’est pas parce qu’il y a des différences avec les générations précédentes qu’il ne doit pas y avoir de respect.

Mieux cibler le soutien au secteur informel

«On peut discuter de ses désaccords dans le respect», argue-t-il. D’autant que la génération actuelle est très «conscientisée» par rapport aux injustices «du fait d’un accès à l’information qui n’a jamais été aussi grand.»

«Aucun jeune, aujourd’hui, ne veut reproduire des modèles d’avant, mais veut au contraire pouvoir saisir sa chance et réussir. C’est pourquoi, compte tenu de tous ces facteurs, je suis intimement convaincu que la jeunesse africaine va renverser la table si on continue de l’ignorer», affirme Khaled Igué.

C’est pourquoi il recommande d’innover dans les sources de financement pour «toucher un maximum de jeunes entrepreneurs». Comme la plupart d’entre eux «n’est pas répertoriée, car dans l’informel», cela suppose que les États africains «mettent en place des fonds de garantie spécifiques permettant aux banques et aux institutions de microfinance d’accompagner tous ces jeunes.»

Malgré le coup de frein «incontestable» que représente la pandémie du coronavirus, il reste, pour sa part, confiant quant au rôle que vont jouer les jeunes du continent, comme ceux de la diaspora, dans la construction de l’Afrique de demain. Il prend comme exemple le Mali.

«Le progrès social a toujours été l’apanage de la jeunesse en Afrique. Mais si elle est trop longtemps marginalisée, alors nous assistons à ce qui est en train de se passer au Mali. Depuis des années, il n’y a jamais eu de dialogue entre les différentes parties prenantes, les hommes politiques, mais aussi la jeunesse… Et voilà que nous assistons à un coup de force!» commente-t-il.

Pour lui, «quelque chose de différent» est en train de se dérouler dans ce pays depuis le coup d’État du 18 août qui a vu l’arrivée d’une junte militaire au pouvoir. Sans doute à cause de la jeunesse des putschistes, il y a «comme un effet dialogue salutaire qui s’est mis en place», constate-t-il. Et de conclure:

«Une transition générationnelle est en train de se produire et je suis persuadé qu’elle ne va pas s’arrêter là.»

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