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Le Haut-commissariat des Nations unies aux droits de l’homme a démenti une information «fallacieuse» diffusée par l’Algérie Presse Service. Faisant référence au rejet d’une plainte d’un groupe de militants politiques algériens, cette information avait pour origine un site Internet appartenant à un personnage controversé.

C’est une bien étrange affaire dans laquelle s’est empêtrée l’Algérie Presse Service (APS). Le bras médiatique de l’État algérien s’est vu infliger une sévère mise au point du Haut-commissariat des Nations unies aux droits de l’homme pour avoir diffusé une «information fallacieuse».

La dépêche en question date du mardi 1er septembre et portait sur le rejet par cette agence spécialisée de l’ONU, et 24 heures après son dépôt, d’une plainte introduite par des activistes politiques algériens à l’encontre des autorités au sujet des violations des droits de l’homme en Algérie. La source serait un certain Issam Al Muhammadi, «secrétaire au Bureau des contentieux de l’ONU à Genève». Ce responsable de nationalité égyptienne aurait fait une déclaration lors d’une intervention sur les ondes de Radio Monte Carlo Doualiya (international, en langue arabe), de la maison mère France Média Monde (qui regroupe notamment France 24 et RFI, et détient une participation dans TV5 Monde).

«La plainte a été rejetée pour plusieurs motifs, notamment "le contenu non conforme aux rapports de l’organisation des droits de l’homme en Algérie", certains signataires ayant des antécédents judiciaires, tous les signataires n’étant pas résidents en Algérie depuis une période de dix années et les initiateurs de la plainte étant détenteurs d’une double nationalité, dont certains n’ont même pas la nationalité algérienne», a écrit l’APS.

«Informations fabriquées»

L’information intrigue certains journalistes qui ne trouvent aucune trace de l’intervention de cet Issam Al Muhammadi sur Radio Monte Carlo Doualiya.

Ils tentent néanmoins de confirmer les faits auprès du Haut-commissariat des Nations unies aux droits de l’homme. Rupert Colville, le porte-parole de cette agence de l’ONU, finit par réagir vendredi 4 septembre. Dans un communiqué de presse, il dément catégoriquement le contenu de la dépêche de l’APS. Il évoque des «informations complètement fabriquées du début à la fin».

«Il n’existe aucun organe des Nations unies relatif aux droits de l’homme portant ce nom [Bureau des contentieux de l’ONU à Genève] et nous n’avons pu identifier aucun membre du personnel ou expert indépendant de l’ONU sous le nom de Issam Al Muhammadi. Bien qu’il existe un certain nombre d’organes des droits de l’homme qui reçoivent et examinent des plaintes de ce type, aucun d’entre eux ne mène une procédure accélérée en 24 heures», lit-on dans ce communiqué.

La mise au point est un véritable camouflet pour le média officiel algérien. Il faut dire que l’APS se situe au sommet de la hiérarchie de la communication institutionnelle du pays. L’Algérie Presse Service est même le bras médiatique de la présidence de la République. Ses journalistes, qui sont dans leur grande majorité des professionnels de l’information, vivent ce rappel à l’ordre de l’ONU comme une humiliation.

Le premier réflexe des responsables de l’agence a été de supprimer les dépêches écrites en arabe, français et anglais de sa plateforme web.

EDD en précurseur

Mais le mal est fait. La dépêche a été reprise par de nombreux médias, algériens et internationaux. Il faut dire que d’autres organes publics et même proches du pouvoir ont diffusé cette fausse information quelques heures avant l’APS, à l’instar du journal gouvernemental El Massa ou encore d’Al Djazaïr el Youm, site qui appartient à un conseiller du Président algérien.

Mais un média sort du lot: El Djazaïr Daily (EDD). EDD a publié cette fake news lundi 31 août, soit 24h avant l’APS. Pour en savoir plus sur l’origine de cette affaire, Sputnik a contacté son rédacteur en chef dont le nom figure sur la page d’accueil. Il ne semblait pas conscient de la portée de l’article qui avait été publié.

«Je suis le rédacteur en chef d’EDD et nous sommes une dizaine de journalistes à animer ce site à travers plusieurs régions du pays. Notre chef c’est Sofiane, c’est lui le propriétaire du site. Il dirige le média à partir d’Alger», explique Amar Rahma qui réside dans la région de Constantine.

Yadjoura

Amar Rahma a accepté de mettre Sputnik en contact avec Sofiane Gaouaoui, le propriétaire d’EDD. Lors d’une première conversation téléphonique, celui-ci a affirmé ne pas être au courant de l’information fallacieuse que son média a publiée le 31 août. «Je ne sais pas de quoi il s’agit, il faut voir avec le rédacteur en chef.» Au cours d’un second échange, il a carrément employé un ton menaçant.

«Tu ne me connais pas, je suis Sofiane Yadjoura [la brique]. Je peux t’attaquer sur les réseaux sociaux. J’ai eu cette information grâce à une source. J’ai le droit d’écrire ce que je veux du moment que je n’ai pas d’agrément (du ministère de la Communication). Mais je t’interdis de citer mon média dans ton article. Un journaliste ne doit pas écrire sur un autre journaliste», a-t-il insisté.

Enquête en cours

Renseignement pris, Sofiane Yadjoura est un personnage très actif sur les réseaux, qui fait la promotion de la Badissia-Novembria, une mouvance anti-Hirak (le mouvement de contestation populaire contre le système politique en place en Algérie) qui aurait été initiée par le général Wassini Bouazza, ex-patron des renseignements intérieurs actuellement en détention dans une prison militaire.

Une chose est certaine, Sofiane Gaouaoui n’a aucune relation avec la presse, au même titre d’ailleurs que son rédacteur en chef qui est propriétaire d’un magasin de matériel informatique dans la banlieue de Constantine. Reste à savoir si ce sont bien les animateurs de ce site qui ont écrit cette fausse information (qui a été supprimée dans la nuit du mercredi au jeudi 10 septembre) ou si EDD a seulement joué le rôle de vecteur.

Une autre énigme subsiste: qui a donné l’ordre à l’APS de diffuser cette fake news? La publication de dépêches «sensibles» au sein de l’agence officielle répond à des procédures très strictes. Contacté par Sputnik, Fakhredine Beldi, le directeur de l’Algérie Presse Service, a indiqué qu’il était en congés au moment des faits. «J’ai ordonné l’ouverture d’une enquête pour faire la lumière sur cette affaire», a-t-il souligné. Selon lui, les premiers éléments de cette enquête interne convergent vers EDD comme étant le premier média à avoir diffusé cette infox.

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Haut-Commissariat des Nations unies aux droits de l'homme (HDCH), ONU, désinformation, Algérie Presse Service (APS), Algérie
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