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La tension monte au sein du Parti de la justice et du développement (PJD), qui mène la coalition gouvernementale au Maroc. Tout est parti d’un mémorandum revendiqué par des centaines de jeunes militants de cette formation politique islamiste. Ses auteurs réclament la tenue d’un congrès extraordinaire avant le scrutin de 2021. Décryptage.

Pour une fois, la tradition n’est pas respectée au sein du Parti de la justice et du développement (PJD). D’habitude, cette formation islamo-conservatrice, qui détient actuellement la majorité au pouvoir au Maroc, lave son linge sale en famille avec une discipline quasi religieuse. Ces derniers temps, elle a été secouée par une tempête réformatrice qui a fait trembler ses dirigeants. Le premier tourbillon s’est formé juste après l’envoi d’un long mémorandum à son Conseil national, instance collégiale émanant du congrès.

Les auteurs de ce document de 19 pages, dont Sputnik détient copie, sont majoritairement membres de la Chabiba (Jeunesse) du PJD. Pour eux, la direction actuelle de leur parti fait fausse route. Ils affirment que leurs dirigeants multiplient les erreurs à l’intérieur et à l’extérieur de leur formation politique. Pour ces raisons, et bien d’autres, les protestataires appellent notamment à l’organisation d’un congrès extraordinaire avant les prochaines législatives prévues au Maroc en 2021. Or, dans le calendrier de la formation islamiste, ce rendez-vous «sacré», dont la date n’a pas encore été fixée, doit se tenir après la grande échéance électorale nationale.

Intitulé «Initiative pour l’autocritique et l’auto-évaluation», le mémorandum s’est vite transformé en pétition, laquelle attire de plus en plus de signataires. Au mardi 29 septembre, plus de 330 PJDistes, dont certains membres du Conseil national, l’ont signé. Ils approuvent ainsi le diagnostic que présentent les auteurs de cette initiative sur la mauvaise santé de leur parti. Preuve que les revendications exprimées sont mobilisatrices, une page Facebook fraîchement créée pour mieux les diffuser totalise déjà plus de 1.000 abonnés. On peut y lire de larges extraits des doléances soumises à la direction du PJD.

Les auteurs du mémorandum dénoncent «l’absence d’espaces de débats et de dialogues francs sur diverses questions critiques qui divisent au sein du PJD». Cette «rigidité de l’appareil décisionnaire ne fera qu’intensifier les conflits à l’intérieur du parti», préviennent-ils.

Patate chaude

Quand certains des jeunes à l’origine de l’initiative ont voulu présenter le mémorandum à la direction du PJD, celle-ci a refusé de réceptionner le document. Le Conseil national l’a accueilli, en revanche, à bras ouverts. Réputé proche d’Abdelilah Benkirane (ancien secrétaire général du PJD), Driss El Azami El Idrissi, qui dirige ce conseil, a même applaudi l’initiative en exprimant son «respect» et son «appréciation» pour sa teneur. C’est d’ailleurs à ce moment-là que le directeur général du PJD, Abdelhak El Arabi, a tenté de se rattraper. Il a alors affirmé avoir agi de sa propre initiative. Il pensait que les jeunes porteurs de la requête n’avaient pas qualité à s’adresser au secrétariat général puisqu’ils ne sont pas membres du Conseil national.

Saisissant la balle au bond, Driss El Azami El Idrissi, qui est aussi maire de la ville de Fès, au centre du royaume, a refilé cette patate chaude à Boutaina Karrouri, présidente de la commission politique du Conseil. Il lui a demandé de convoquer une réunion au plus vite. L’objectif annoncé: «Permettre l’approfondissement de la discussion sur les différents problèmes soulevés dans le document.»

Résultat direct de ces divergences, le mémorandum, qui était sur le point d’être jeté aux orties, est aujourd’hui en train d’être discuté au niveau de la commission politique du Conseil national du PJD.

Cette autre publication de la page dédiée à l’initiative relaye la réaction du président du Conseil national, Driss El Azami El Idrissi: «Le mémorandum pour un congrès extraordinaire tombe à point nommé (…) Aujourd’hui, personne au sein du parti ne doit s’empêcher de soulever cette question», estime-t-il.

La main invisible

Le forcing de Driss El Azami El Idrissi n’est pas passé inaperçu. Sur les réseaux sociaux et dans les médias marocains et étrangers, ses sorties ont été largement commentées. En parallèle, le mémorandum revendicatif a été abondamment diffusé, puis diversement interprété par les internautes. En lisant entre les lignes les déclarations des uns et des autres, certains commentateurs voient dans la revendication d’un congrès extraordinaire une nouvelle manigance d’Abdelilah Benkirane. L’ancien chef du PJD pousserait ainsi, selon eux, à son retour en force à la tête de la formation islamiste.

Interrogé sur cette éventualité, Abderrahim El Allam, politologue marocain spécialiste du Parti de la justice et du développement, confirme que l’ombre d’Abdelilah Benkirane plane sur cette initiative.

«Lorsque j’ai étudié les profils des meneurs de la requête, j’ai trouvé que tous soutiennent Abdelilah Benkirane. Ces jeunes souhaitent fortement son retour aux commandes. Ils estiment que l’actuelle direction n’est pas suffisamment forte pour qu’elle puisse préserver la puissance électorale du parti», souligne-t-il.

Pour ce professeur de sciences politiques à l’université Cadi Ayyad, rien ne laisse présager un retour d’Abdelilah Benkirane à la tête du parti. «Il n’a exprimé aucune volonté dans ce sens, ce sont ces partisans qui le réclament. Mais, malgré son silence, il est l’un des plus grands bénéficiaires de l’initiative», nuance le politologue.

En revanche, selon Abderrahim El Allam, c’est bien l’actuel chef du gouvernement et secrétaire général du PJD, Saad Dine El Otmani, qui est le grand perdant dans cette affaire.

«Le principal but de cette initiative, qui vise la tenue d’un congrès extraordinaire, est clairement de changer les dirigeants du parti. Cela passe par la chute de Saad Dine El Otmani ou du moins son affaiblissement en l’entourant d’éléments pro-Benkirane. À l’opposé, l’un des arguments souvent avancés au sein du PJD pour maintenir le statu quo est le danger de la discorde, une notion aux relents religieux. Pour conforter cet esprit, Saad Dine El Otmani pourrait calmer les dissidents en promettant d’intégrer leurs revendications dans le programme du parti. Il pourrait aussi nommer certains parmi les meneurs à des postes de responsabilité au sein du secrétariat général, par exemple, voire au niveau du parlement ou même de certains ministères. C’est de ce dernier procédé dont les dirigeants du PJD usent, et même abusent parfois.»

Le politologue marocain, qui connaît bien les militants PJDistes pour les avoir longtemps côtoyés, rappelle une autre initiative prise en 2010. Celle-ci était dirigée contre Abdelilah Benkirane, quand des jeunes du parti se sont dressés contre lui et ont vivement réclamé son départ. «La plupart des meneurs de ce mouvement ont été appelés à siéger au sein du secrétariat général», souligne-t-il.

Bis repetita

À la différence de 2010, les auteurs de l’actuel mémorandum refusent de s’afficher dans les médias, estimant que leur document parle pour eux. Ils ont même dû sortir trois communiqués pour bien préciser leurs objectifs. Dans l’un d’eux, ils réfutent «tout rapprochement avec Abdelilah Benkirane». Ils nient même vouloir «faire tomber Saad Dine El Otmani». «Cela ne dépend que des congressistes. Le congrès étant maître de lui-même, ses résultats restent ouverts à toutes les éventualités», peut-on lire dans le document.

Dans les faits, les rares PJDistes ayant publiquement annoncé avoir signé la pétition sont proches du «clan Benkirane», qui est né après la défaite de ce trublion au dernier congrès du «parti de la lampe» (ainsi appelé en raison de son emblème).

Pour que le congrès extraordinaire réclamé avec ferveur soit organisé, «la décision doit être rendue par le Conseil national. Auparavant, il faut que la commission politique de ce même conseil inscrive la question de l’organisation du congrès à l’ordre du jour de ce parlement du parti. Sinon, cette proposition ne sera même pas abordée», explique à Sputnik le professeur Abderrahim El Allam.

En effet, l’article 24 du règlement intérieur du PJD stipule que la tenue d’un congrès extraordinaire est conditionnée par un vote majoritaire du Conseil national. C’est ce genre de «lignes rouges» que les protestataires réformistes veulent faire bouger. Y arriveront-ils? L’issue de l’épreuve de force engagée le dira.

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élection présidentielle, Parti de la justice et du développement (PJD) du Maroc, Maroc
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