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Très souvent instrumentalisée dans les conflits politiques au Cameroun, la rue est plus que jamais au centre des attentions. Le énième round du duel entre le Président Biya et Maurice Kamto en est la parfaite illustration. Si l’opposant comptait sur l’adhésion des démunis, Yaoundé a déjoué ce plan en détournant une partie de cette masse populaire.

Alors que le contexte sociopolitique au Cameroun demeure très tendu, la rue est plus que jamais mise à contribution dans la bataille entre le pouvoir et l’opposition. Conducteurs de motos-taxis, vendeurs à la sauvette et autres petites mains sont désormais au centre de toutes les convoitises politiciennes dans la quête, ou la conservation, du pouvoir.

L’illustration récente en est l’appel au soulèvement populaire initié en septembre dernier par Maurice Kamto, président du Mouvement pour la renaissance du Cameroun (MRC) et farouche opposant de Paul Biya. S’il comptait –comme à l’occasion de pareilles situations– sur les plus démunis pour assurer la réussite de ses «marches pacifiques» du 22 septembre dernier, il a été pris de court par une contre-offensive.

En effet, à quelques jours de la manifestation annoncée, des groupes de conducteurs de motos-taxis, encadrés par la police, ont envahi les artères des principales villes du pays –Douala, Yaoundé, Bafoussam– pour se désolidariser de l’appel de l’opposition.

Dans la foulée, des associations et regroupements de petits commerçants sont apparus, nés parfois pour l’occasion. Portés par des leaders –dont des sources bien informées à Yaoundé confient qu’ils sont tout droit sortis des officines du pouvoir–, ils sont allés assurer les autorités administratives de leur «inconditionnel soutien» aux valeurs républicaines et dire non «aux marches insurrectionnelles». Une réaction qui en a surpris plus d’un dans un contexte de précarité ambiante où beaucoup auraient cru acquis le soutien naturel des plus démunis à la cause d’un changement impulsé par l’opposition.

D’un côté comme de l’autre, souligne David Eboutou, analyste politique, pouvoir et opposition peuvent réussir à instrumentaliser la partie la moins favorisée de la population.

«Cependant, l’explication de ce phénomène est aussi à rechercher dans le fait qu’il est difficile de donner une monocolorité à cette rue qui interagit en fonction de ses intérêts contextuels et qui est donc versatile», argue-t-il au micro de Sputnik.

«Chaque politique mobilise ainsi ses ressources tous azimuts pour tirer profit de la rue, qui se clive et qui mute en fonction des intérêts présents et opportuns», poursuit-il.

Le poids de la rue dans la bataille politique 

Régulièrement instrumentalisée à des fins politiciennes, la rue au Cameroun devient progressivement la féroce arène des batailles à caractère politique. Chaque fois qu’un opposant a pris l’initiative d’organiser une marche, invitant des jeunes à battre le pavé contre le pouvoir de Yaoundé, d’autres y sont descendus à leur tour pour riposter. Une réaction très souvent présentée comme «spontanée», mais qui est surtout la résultante de stratégies politiques, souligne Aristide Mono, politologue et enseignant à l’université de Yaoundé 2.

«Sous réserve des logiques de manipulation ou de corruption souterraines à des fins de création d’une rue fictive et qui peuvent être à l’origine de certaines mobilisations, les manifestants sont généralement rationnels. Une rationalité toutefois limitée, au regard de la mauvaise appréciation qu’elle fait des offres politiques», tempère-t-il.

Si le pouvoir est régulièrement accusé d’exploiter la misère des masses populaires pour renforcer sa légitimité, l’opposition n’est parfois pas en reste. À l’occasion des campagnes électorales dans le pays, les conducteurs de motos-taxis, qui se comptent par centaines de milliers à travers le territoire, constituent une niche de sympathisants circonstanciels, recrutés à grand renfort de billets de banque pour gonfler les effectifs et assurer la réussite des meetings, ou la mise en échec des mobilisations des adversaires, comme ce fut le cas en septembre 2020.

Des populations qui se laissent facilement ballotter au gré de la satisfaction des besoins immédiats et ne se rendent pas toujours compte, considère David Eboutou, de leur poids dans le jeu interne.

«Le peuple en état de latence est-il vraiment conscient de son pouvoir politique dans les luttes d’alternance face aux régimes perpétuels?», s’interroge de son côté Aristide Mono, qui relève que «les populations des démocraties fermées et musclées d’Afrique sont enclines à la docilité et à la résignation».

Dans un contexte africain où de plus en plus de peuples veulent prendre leur destin en main et où des mouvements populaires ont provoqué, comme le 18 août au Mali, le départ du Président Ibrahim Boubacar Keïta, David Eboutou est persuadée que, «contrairement à ce que l’on croit, ce ne sont pas les militants d’un parti politique qui conduisent leur parti à la tête d’un État».

«Ce sont les sympathisants, qui se recrutent pour la plupart dans cette rue, et qui, séduits par un discours ou une posture, peuvent accompagner et porter un mouvement au pouvoir», poursuit l’analyste politique.

Seulement, souligne Aristide Mono, «cette modalité d’alternance, vu son caractère anarchique, laisse assez d’issues aux opportunistes politiques qui peuvent la dévoyer et la détourner de ses objectifs originels». «Je fais ici allusion à la récupération du travail de la rue soit par l’armée soit par l’entourage du Président renversé ou même par des opposants véreux. Et là, on peut avoir affaire à une alternance sans transition», ajoute le politologue. 

Un contexte politique toujours tendu

La situation sociopolitique au Cameroun s’est de nouveau aggravée depuis que le MRC et les partis alliés ont bravé l’interdiction des autorités administratives de manifester le 22 septembre dernier. Le principal opposant au pouvoir du Président Paul Biya avait menacé d’appeler au soulèvement populaire si Yaoundé persistait à organiser un nouveau scrutin avant d’avoir résolu la crise séparatiste des régions anglophones et procédé à une réforme consensuelle du code électoral.

Malgré cette interdiction et la forte militarisation des principales villes du pays, quelques manifestants avaient battu le pavé et des échauffourées avaient conduit à l’arrestation de centaines de personnes. Si d’autres ont été libérés progressivement, de nombreux partisans de Maurice Kamto sont encore détenus. Parmi eux, des cadres du parti dont Alain Fogué, le trésorier, et Bibou Nissack, le porte-parole, toujours en garde à vue dans les locaux du secrétariat d’État à la Défense. Pendant ce temps, le domicile de Maurice Kamto à Yaoundé demeure encerclé par les forces de l’ordre depuis le lundi 21 septembre dernier, soit la veille des marches interdites.

En attendant l’issue de ce nouveau pugilat politique, le pays reste déchiré par de multiples crises dont la plus meurtrière demeure le conflit séparatiste dans sa partie anglophone. Dans le même temps, au sommet de l’État, la bataille est ouverte pour la succession de Paul Biya, 87 ans dont 38 passés au pouvoir.

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Tags:
bataille, population, rue, élection présidentielle, Cameroun
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