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Troisième mandat, premiers dérapages verbaux et non des moindres. Un député proche du Président sénégalais auquel il s’identifie par solidarité ethnique a appelé ses partisans à recourir à la machette pour «protéger» le droit de Macky Sall à être candidat en 2024. Que va faire le procureur de la République?

Le député Aliou Demboury Sow, membre de l’Alliance pour la République (APR), le parti du Président Macky Sall, sera-t-il contraint de faire face à la justice sénégalaise? Une plainte le visant, à l’initiative de l’ONG «Front pour une révolution anti-impérialiste populaire et panafricaine» (Frapp), se trouve depuis ce lundi 12 octobre sur la table du procureur de la République pour «dénonciation d’incitation à un crime de masse», d’après un communiqué rendu public la veille.

Dans une vidéo fortement relayée depuis le 9 octobre sur les réseaux sociaux, on peut entendre ce politicien issu des zones pastorales du nord du pays appeler dans sa langue natale –le peul– ses partisans «à s’armer de machettes pour combattre ceux qui tenteraient de s’opposer au troisième mandat» du Président Sall. Ces propos sont rapportés par plusieurs journaux, dont le quotidien Walfadjri.

Selon Guy Marius Sagna, le porte-parole du Frapp, les déclarations de ce député sont constitutives «d’incitation à des crimes de masse», «de crimes contre l’humanité», «d’attaques ciblées contre des populations bien déterminées», «d’atteinte à l’ordre public, à la sûreté de l’État, à la sécurité publique et à la paix civile». «Le Sénégal ne peut pas avoir jugé sur son sol [l’ancien Président tchadien] Hissein Habré pour des histoires de crimes de masse et permettre que, sur son territoire, un Sénégalais tienne des discours ethnicistes haineux», assène-t-il

«Au moment où il y a partout dans le monde libre des vagues de mobilisation contre le racisme et les discriminations, il est inacceptable qu’au Sénégal, un élu de la République appelle son ethnie à s’armer de machettes pour faire face aux opposants d’un troisième mandat du Président Macky Sall […] Le ministre de la Justice doit, sans délai, instruire le procureur aux fins de diligenter une action judiciaire pour mettre monsieur Aliou Demboury Sow hors d’état de nuire à l’unité nationale», réagit sur sa page Facebook Moustapha Diakhaté, ancien président du groupe parlementaire du parti présidentiel.

Interrogé par Sputnik, le docteur Maurice Soudieck Dionne, enseignant-chercheur à l’université Gaston Berger de Saint-Louis (Sénégal), appelle le parti et la coalition auxquels appartient le député Aliou Demboury Sow à se désolidariser de ces déclarations «inqualifiables et dangereuses». «Ces propos sont d’autant plus dangereux qu’ils sont de nature à façonner les mentalités les moins éclairées. Ce parlementaire, en tant que représentant du peuple, apparaît comme une voix autorisée. D’où l’urgence que l’Alliance pour la République et la coalition au pouvoir Benno Bokk Yakaar condamnent cette déclaration pour ne pas donner le sentiment qu’ils la cautionnent», souligne-t-il.

Macky Sall, un silence sans fin

Aliou Demboury Sow est un partisan inconditionnel du chef de l’État sénégalais avec lequel il partage et revendique une même appartenance ethnique (peule). 

Au Sénégal, la dimension communautaire n’est pas toujours anodine et peut contribuer à structurer des alliances ou des positionnements politiques. C’est grâce à son mentor qu’il est devenu le président du département de Ranérou-Ferlo dans le nord-est du pays. Politiquement, il est l’un des relais préférés du Président Sall dans l’électorat que représente l’écosystème des éleveurs.

La philosophie de la démocratie qu’il revendique ne laisse aucune place au principe d’alternance. «C’est nous qui avons le pouvoir. Et quand on a le pouvoir, on ne le lâche pas», dit-il dans la même vidéo. «Nous», dans la bouche du député Aliou Sow, ne se référerait pas simplement aux partisans du Président. Cela désignerait plutôt les Peuls qui en font partie, à en croire Moustapha Diakhaté, également ancien chef de cabinet du Président sénégalais.

«Si Macky Sall ne cautionne pas la provocation à la haine ethnique de monsieur Aliou Demboury Sow, il doit exiger de lui qu’il démissionne de tous ses mandats électifs», insiste Moustapha Diakhaté.

Des propos «mal interprétés»

Pour sa part, Thierno Bocoum, ex-député et président du mouvement «AGIR», fustige un homme «dangereux et irresponsable». «Il est important de rappeler que ceux qui, comme lui, veulent s’amuser à prendre les machettes pour défendre un troisième mandat chimérique et immoral s’attaqueront au Sénégal dans sa diversité. Ils répondront, seuls, de leurs actes», lit-on dans un communiqué d’AGIR.

Pris de court par l’ampleur des réactions suscitées par ses propos, le député proche de Macky Sall dénonce leur «mauvaise interprétation par une frange de la population», dans une note rendue publique ce 10 octobre. Mais il ne dément pas, orientant sa réplique sur les dispositions constitutionnelles qui donneraient à Macky Sall, selon lui, le droit à un autre mandat possible en 2024. À la une du quotidien L’observateur de ce 12 octobre, il persiste et signe:

«Je ne regrette pas mes propos […] Rien de ce que j’ai dit n’est grave […] On ne peut pas juger mes propos si on n’est pas du Fouta ou du Ferlo», ses fiefs d’origine.

«J’ai toujours accepté la diversité des opinions, mais aussi le décalage dans la perception car c’est ce qui fait le charme du débat démocratique: "le fait est sacré, l’interprétation est libre" […] Je suis plus qu’animé par le désir de participer à toute politique de stabilisation et d’union nationale. Évidemment, cela ne serait possible qu’en préconisant la valorisation des dispositions constitutionnelles», abonde-t-il.

Une hypothétique intervention du procureur de la République, plus souvent enclin à chasser des propos venus d’opposants au pouvoir en place ou de citoyens lambda, reste toutefois tributaire d’une levée de l’immunité parlementaire qu’une assemblée acquise au pouvoir ne semble pas disposée à accorder.

Mais les propos du député Aliou Demboury Sow confirment la posture du Président sénégalais au sujet de son troisième mandat: sanction négative pour ceux qui lui dénient toute possibilité de se représenter en 2024 versus silence approbateur pour ceux qui l’encouragent à poursuivre son aventure à la tête du pays après son second mandat.

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mandat présidentiel, Macky Sall, députés, arme blanche, Sénégal
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