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Les experts des droits de l’Homme de l’ONU demandent à Yaoundé la libération de l’opposant Maurice Kamto, ainsi que de tous ceux arrêtés lors des manifestations de l’opposition en septembre. Ils exigent également de cesser l’intimidation à l’encontre des militants politiques. Le pouvoir va-t-il plier face à cette nouvelle pression internationale?

Yaoundé va-t-il plier l’échine face à la pression du Conseil des droits de l’Homme des Nations unies? Dans un communiqué conjoint rendu public le 12 octobre, quatorze experts indépendants des droits de l’Homme de l’ONU ont appelé Yaoundé à libérer Maurice Kamto, le président du Mouvement pour la renaissance du Cameroun (MRC), tenu captif dans sa résidence depuis la veille des manifestations du 22 septembre dernier.

«L'assignation à résidence de M. Kamto pourrait constituer une privation de liberté, en violation de ses droits à la liberté de réunion pacifique et d'association, ainsi que de la liberté et à la sécurité de sa personne», ont déclaré les experts.

Si, officiellement, le farouche opposant de Paul Biya ne fait l’objet d’aucun mandat d’arrêt ou d’assignation à résidence, son domicile est encerclé par une centaine d’éléments de la gendarmerie et de la police depuis plusieurs semaines. Et selon ses avocats qui ont discuté avec les autorités de Yaoundé, il ne peut pas sortir de chez lui.

Dans leur communiqué conjoint, les experts des Nations unies ont également exigé la libération des manifestants interpellés pendant les marches étouffées du 22 septembre et demandé au Cameroun d’enquêter de manière impartiale sur toutes «les violations des droits de l'Homme, y compris les allégations de disparition forcée, de détention arbitraire et de mauvais traitements infligés aux manifestants, et de traduire les auteurs de ces actes en justice».

«Nous sommes extrêmement préoccupés par les arrestations massives de manifestants pacifiques et de militants politiques qui expriment leur dissidence», ont-ils déclaré.

Un contexte de répression de l’opposition

En effet, la situation sociopolitique s’est de nouveau aggravée dans le pays depuis que le MRC et d’autres partis de l’opposition ont bravé l’interdiction des autorités administratives de manifester le 22 septembre dernier. Le principal opposant au pouvoir du Président Paul Biya semblait vouloir mettre à exécution le soulèvement populaire auquel il avait appelé en réaction à la tenue prochaine des élections régionales. Pour lui, il ne saurait y avoir d’élections tant que la crise séparatiste dans les régions anglophones du pays reste non résolue et que Yaoundé refuse toute réforme consensuelle du code électoral.

Malgré l’interdiction de manifester et la forte militarisation des principales villes du pays, plusieurs centaines de manifestants ont battu le pavé et des échauffourées ont été enregistrées, notamment à Douala, la capitale économique.

«Plus de 500 personnes auraient été arrêtées à la suite des manifestations du 22 septembre organisées par l'opposition camerounaise, et quelque 200 seraient toujours en détention», s’alarment les experts de l’ONU. Parmi les interpellés, Alain Fogué, le trésorier du MRC, et Bibou Nissack, son porte-parole, toujours en garde à vue dans les locaux du secrétariat d’État à la Défense.

Des individus qui risquent, précisent les experts, «d’être accusés de terrorisme et d'atteinte à la sécurité nationale et d’être jugés par un tribunal militaire pour avoir exercé leurs libertés fondamentales».

Si, pour les opposants au pouvoir de Yaoundé, le droit de manifester est garanti par la Constitution du pays, côté gouvernement, on assimile ces mobilisations à une «insurrection». Dans leur déclaration, les spécialistes onusiens des droits de l’Homme, rappellent pourtant aux autorités «qu'en vertu du droit international, tout individu a le droit d'organiser et de participer à des réunions pacifiques, de s'associer avec d'autres et de prendre part à la conduite de la vie publique».

«Aucun de ces actes n'est un crime, et le Cameroun devrait célébrer et accepter la dissidence car une véritable démocratie prend en compte les demandes de la population au lieu de les réprimer», ont-ils ajouté.

Alors que dans le camp des partisans de Maurice Kamto, l’on dénonçait jusqu’ici le mutisme des organisations internationales à la suite de cette nouvelle crise dans le pays, Aristide Mono, politologue et enseignant à l’Université de Yaoundé 2, pense que «cette sortie des experts s’affirme comme un grand ouf de soulagement pour l’opposition affectée par les arrestations car jusqu’ici, aucune chancellerie n’avait encore de façon formelle dénoncé ces actes ou apporter son soutien à ces opposants».

La pression internationale s’accentue

«Cette sortie peut constituer un déclic dans la mesure où elle pourra amener les autres acteurs internationaux, muets jusqu’ici, à se prononcer, ce qui va naturellement galvaniser l’opposition radicale. Mais l’opposition devrait rester mesurée et éviter toute posture triomphaliste parce que ce n’est pas la première fois que Yaoundé reçoit une telle semonce des acteurs internationaux», souligne-t-il au micro de Sputnik.

D’ailleurs, dans les rangs du Rassemblement démocratique du peuple camerounais (RDPC), parti au pouvoir, Ferdinand Koungou, membre de la sous-commission communication du RDPC, préfère relativiser au sujet de l’appel lancé par les experts de l’ONU.

«Le groupe des 14 experts des Nations unies a-t-il qualité pour imposer ce type d'exigence? On peut l’assimiler à du lobbying en faveur des acteurs politiques de l’opposition […] Ces experts ont-ils mandat?», s’interroge le cadre du parti au pouvoir au micro de Sputnik. 

Cependant, considère Aristide Mono, en plus du lobbying en termes de médiatisation des arrestations des opposants au Cameroun, «ces experts forcent une inscription du problème dans l’ordre des priorités de l’ONU pour une action énergique de cette instance mondiale sur l’ordre politique dominant au Cameroun».

«Les experts indépendants font partie de ce que l’on appelle les procédures spéciales du Conseil des droits de l’Homme», peut-on lire sur le site de l’ONU.

Le terme "procédures spéciales" […] est généralement attribué aux mécanismes indépendants d’enquête et de supervision mis en place par le Conseil des droits de l’Homme afin de traiter de la situation spécifique d’un pays ou de questions thématiques dans toutes les régions du monde. Les experts des procédures spéciales travaillent bénévolement, ils n’appartiennent pas au personnel de l’ONU et ne perçoivent pas de salaire pour leur travail. Ils sont indépendants de tout gouvernement ou de toute organisation et exercent leurs fonctions à titre individuel.

«Toute cette mécanique des experts a naturellement une chance de faire fléchir Yaoundé qui semble bénéficier depuis quelques années de l’état de grâce d’une partie de la communauté internationale», précise, pour sa part, le politologue.

Le Cameroun reste un État souverain

Devant ce qu’il qualifie «d’ingérences internationales», Ferdinand Koungou souligne que «le Cameroun est souverain et face aux pressions qui pourraient venir, l'État a des textes sur lesquels il pourra s'appuyer pour répondre».

«Le gouvernement peut décider, de façon souveraine et pas en raison des pressions extérieures, de desserrer l'étau en aménageant des canevas sur le plan de la loi, mais le gouvernement peut aussi décider de rester ferme et dur pour faire respecter les lois que des gens ont violées et continuent de violer», conclut-il.

En attendant l’issue de ce nouvel épisode dans le pugilat politique opposant le pouvoir à ses adversaires, la tension reste vive dans un pays déchiré par de multiples crises dont la plus meurtrière demeure le conflit séparatiste dans sa partie anglophone. Dans le même temps, au sommet de l’État, la bataille est ouverte pour la succession de Paul Biya, 87 ans dont 38 passés au pouvoir.

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Tags:
Conseil des droits de l'homme de l’ONU, libération, Maurice Kamto, Cameroun
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