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Même après plusieurs milliers de morts, l’émigration irrégulière attire encore des candidats, notamment au Sénégal. Après une accalmie trompeuse, le phénomène reprend sa marche macabre irrésistible sous l’œil impuissant des pouvoirs publics réduits à procéder à des interceptions en mer, au détriment de politiques d’emploi efficaces et inclusives.

Dans la nuit du 6 au 7 octobre dernier, un patrouilleur de la marine sénégalaise a intercepté un contingent de 183 personnes, «dont des femmes et des mineurs», entassées dans deux pirogues de fortune en partance pour l’Espagne. L’opération, coorganisée avec une vedette de la «Guardia Civil» espagnole appartenant au dispositif européen de lutte contre l’émigration clandestine Frontex, s’est déroulée au large de Mbour à environ 70 km de Dakar.

Ces migrants, qui seraient sénégalais et gambiens, ont été regroupés dans une base navale dakaroise afin de «déterminer avec précision leur identité, leurs commanditaires, leur nationalité et leurs lieux exacts de départ», selon une note de la Direction de l’information et des relations publiques de l’armée (Dirpa).

La recrudescence de l’émigration irrégulière à partir du Sénégal a atteint des proportions inquiétantes, constate l’Association des journalistes en migration et sécurité (AJMS) dans un document rendu public le 10 octobre.

Au cours des trois dernières semaines, outre la «rafle» de la marine nationale à Mbour, 35 personnes ont été interceptées à Saint-Louis dans le nord du pays, 73 candidats à l’aventure ont été cueillis par la gendarmerie à Fatick dans le centre, tandis que 14 autres –qui se préparaient à embarquer pour l’Espagne à partir de Rufisque, à une trentaine de kilomètres de la capitale– ont été stoppés.

«La persistance de l’émigration irrégulière traduit l’échec de la politique de jeunesse mise en place par l’État à travers les structures dédiées comme l’Agence nationale pour la promotion de l’emploi des jeunes, la Direction générale des Sénégalais de l’extérieur, l’Agence nationale de la maison des outils, etc.», tranche Daouda Gbaya, président de l’AJMS.

Les «prises» effectuées par la marine et la gendarmerie sénégalaises dans les multiples zones d’embarquement du pays sont certes notables. Mais les flux de migrants qui parviennent à leurs fins en touchant le sol espagnol sont beaucoup plus significatifs.

Selon la BBC, qui cite la Croix-Rouge, «plus de 1.000 migrants venus du Sénégal et de la Gambie sont arrivés dans les Îles Canaries espagnoles en 48 heures. Des chiffres jamais enregistrés ici depuis plus d’une décennie».

«Je ne suis pas sûr qu’il faille parler de recrudescence car le fait migratoire irrégulier n’a jamais cessé de se réaliser. On assiste plutôt une reprise de la médiatisation», explique à Sputnik Aly Tandian, directeur du laboratoire d’études et de recherches sur les migrations et faits de société à l’université Gaston-Berger de Saint-Louis.

«Après le "phénomène des pirogues", des milliers de jeunes Sénégalais ont choisi de partir par le désert. J’estime que les inquiétudes ne devraient pas être limitées à l’irrégularité du voyage de ces candidats à la migration, mais plutôt orientées vers la méconnaissance des raisons profondes des migrations», poursuit-il.

Placer la migration au cœur des agendas politiques

La responsabilité des pouvoirs publics est souvent mise en cause par les organisations de la société civile, même si les parents des migrants potentiels sont couramment accusés, également, de financer le départ de leurs enfants. Selon Aly Tandian, qui préside par ailleurs l’Observatoire sénégalais des migrations, il est nécessaire que les autorités politiques fassent mieux et plus. 

«Premièrement, je pense que nos États devraient revoir certaines politiques liées à l’emploi, à l’éducation, à la formation et à toute autre activité définissant le quotidien des jeunes. Ensuite, la migration devrait être au cœur de nos agendas politiques avec une communication adaptée, en évitant la sous-traitance», considère-t-il.

Une allusion à une critique récurrente dans les pays du Sud mis sous pression par les États européens afin qu’ils contrôlent en amont le phénomène migratoire.

Au Sénégal, les autorités collaborent depuis 2004 avec l’Agence européenne de garde-frontières et de garde-côtes pour «aider les États de l’Union européenne et les pays associés à l’espace Schengen à protéger les frontières extérieures» de l’UE, rappelle Aly Tandian. Toutefois, des dysfonctionnements notés dans «la surveillance des routes migratoires vers l’Italie en provenance de Libye et d’Égypte» doivent interpeller.

Ainsi, face au durcissement des contrôles en interne, les candidats africains à l’émigration clandestine se tournent vers d’autres pays comme l’Algérie ou la Libye pour réaliser leur rêve. Mais Tripoli et Alger déroulent également des politiques sévères contre les groupes de migrants qui tentent de passer par leur territoire.

​Selon un rapport de l’ONG américaine Human Rights Watch (HRW) en date du 12 octobre, «l’Algérie a expulsé [le 3 octobre] 705 adultes et enfants de 18 nationalités différentes vers le désert, puis a renvoyé de force 957 Nigériens à bord d’un convoi vers leur pays le 5 octobre, et a enfin expulsé 660 personnes de 17 nationalités vers le désert à nouveau le 8 octobre».

«Pourquoi citer l’Algérie uniquement? La sévérité est déjà dans tous les pays membres de la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (Cedeao) où il existe, pourtant, un protocole de libre circulation des biens et des personnes. La réalité est que les candidats à la migration sont partout lourdement stigmatisés. Il ne faut pas se pencher uniquement sur les pays d’établissement ou de transit, la violence est d’abord dans leur État d’origine en termes de mépris, de non-accès aux services sociaux de base, aux terres et même à la parole», conclut Aly Tandian.

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Tags:
migrants, émigration, Sénégal
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