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Au Burkina Faso, la présidentielle de novembre va se tenir dans un contexte sécuritaire et humanitaire inédit. Le terrorisme a fait près de 2.000 morts de 2015 à 2020, et le pays enregistre plus d’un million de déplacés. Yéli Monique Kam, seule femme candidate au scrutin, envisage, une fois élue, de négocier avec les groupes armés djihadistes.

Le 22 novembre prochain, les Burkinabè seront appelés aux urnes pour élire leur dirigeant lors d’une élection présidentielle couplée aux législatives. Roch Marc Christian Kaboré, le chef de l’État sortant, candidat à sa propre succession pour un second mandat, sera opposé à 13 adversaires parmi lesquels figure Yéli Monique Kam, l’unique femme dont la candidature a été validée par la Commission électorale indépendante (CENI).

Dans un entretien accordé à Sputnik, cette cheffe d’entreprise de 47 ans, mère de cinq enfants, présidente du Mouvement pour la renaissance du Burkina (MRB), a notamment expliqué son engagement pour une refonte du système éducatif burkinabè, mais aussi pour des «négociations de paix » avec les groupes armés djihadistes dont les attaques ont fait près de 2.000 morts ces cinq dernières années.

Yéli Monique Kam, candidate à l’élection présidentielle de 2020 au Burkina Faso
© Photo / Yéli Monique Kam
Yéli Monique Kam, candidate à l’élection présidentielle de 2020 au Burkina Faso

Sputnik: Unique femme en lice pour la présidentielle du 22 novembre, vous sentez-vous investie d'une mission particulière?

Yéli Monique Kam: «Oui, une mission particulière parce que nous les femmes sommes les plus touchées par la pauvreté au Burkina Faso et malheureusement, nous ne participons pas suffisamment aux prises de décision. Mon offre politique, centrée sur la refonte de notre système éducatif, permettra à l’école de donner à chaque citoyen le savoir-faire pratique pour améliorer son quotidien.»

Sputnik: Au cours de cette élection, où vous êtes appelée à être en concurrence avec une dizaine d'hommes, vous avez affirmé avoir les ressources pour rivaliser. Quelles sont-elles?

Yéli Monique Kam: «Je ne vois pas en face de moi des hommes mais des candidats qui rivalisent sur le contenu de leur projet de société. J’ai le meilleur projet de société: celui qui correspond à l’aspiration principale de notre peuple depuis son indépendance.

Cette aspiration est l’école –symbolisée par un livre ouvert dans nos armoiries. Notre peuple a seulement besoin d’une éducation pratique qui crée des compétences réelles opérationnelles et de la richesse pour le bien-être de chaque citoyen.»

Sputnik: Est-il sage de tenir une présidentielle dans un contexte sécuritaire et humanitaire aussi alarmant que celui qui prévaut actuellement, d’autant que les Burkinabè attendent beaucoup de cette élection?

Yéli Monique Kam: «Nous avons le choix entre laisser le pays dans la psychose en permettant que s’installe un État d’exception, ou alors trouver un moyen pour le retour à la paix. Nous sommes conscients du contexte difficile. C’est pourquoi il était souhaitable d’entamer une négociation de paix et une réconciliation nationale avant d’aller aux élections. Cela dit, ces scrutins sont les plus ouverts et les plus disputés de l’histoire avec l’entrée de jeunes acteurs politiques. Nous souhaitons donc y aller pour ne pas tomber dans un État d’exception.»

Sputnik: Par négociation de paix, vous faites allusion à une négociation avec les groupes djihadistes, à laquelle vous êtes favorable. Savez-vous si les Burkinabè qui ont souffert du terrorisme sont du même avis?

Yéli Monique Kam: «Mon mandat s’inscrit sous le signe de la paix. Le premier pacte de notre projet de société est le pacte républicain qui entend diffuser la culture de paix et du vivre-ensemble. Nous voulons la paix au plus tôt au Burkina Faso, et c’est l’aspiration de tout le peuple. Nous voulons savoir qui nous attaque et pourquoi nous sommes attaqués. Nous gardons à l’esprit nos valeurs républicaines et l’intégrité de notre pays. Nous voulons aller à la table de négociation.»

Sputnik: Négocier avec les terroristes, c'est remettre en cause une sorte de dogme consistant à n'avoir qu’une seule attitude avec les terroristes: croiser le fer. Comprenez-vous que la négociation que vous prônez puisse déranger les partenaires du Burkina?

Yéli Monique Kam: «La question a été analysée sous tous ses angles. La guerre ne se termine pas s'il n'y a pas de dialogue ou tout au moins une médiation. Contre qui se bat-on et pourquoi? Ne pensez-vous pas que la réponse à cette question peut apporter une issue favorable à l'ouverture d'un dialogue pour aboutir à la paix?

Aucune décision ne peut faire l'unanimité. Chacun a ses raisons sur lesquelles il s'appuie pour défendre une opinion. La nôtre fera du bien aux populations qui vivent dans la peur constante.»

Sputnik: Au-delà de la sécurité, les Burkinabè rêvent d'un pays à l'économie plus prospère et où la richesse serait partagée plus équitablement. Que prévoit la cheffe d'entreprise que vous êtes à ce sujet?

 Yéli Monique Kam: «Au moment d’accéder à son indépendance autour des années 1960, notre pays avait besoin de fonctionnaires pour son administration naissante. L’école a répondu à ce besoin en formant des fonctionnaires avec nos recettes fiscales. Le salaire des fonctionnaires leur permettait d’avoir un pouvoir d’achat correct. Après l’indépendance de notre pays, des besoins nouveaux sont apparus alors que la population n’a cessé d’augmenter. Il fallait, dès lors, créer de la richesse avant de la partager.

En entreprise, c’est ce que nous faisons. Nous créons des actifs qui engendre la richesse et nous élaborons une bonne gestion pour réduire les passifs. L’école de notre projet de société fera reculer la pauvreté en générant plus d’actifs et en réduisant nos passifs.»

Sputnik: L’éducation est au cœur de votre projet de société. Comment comptez-vous vous y prendre pour le mener à bien?

Yéli Monique Kam: «La refonte de notre système éducatif aboutira à la mise en œuvre de programmes d’enseignements techniques, scientifiques, agricoles et technologiques. Pour mener à bien ce projet, nous entendons négocier la paix avec les terroristes avec la contribution de la Chambre des Sages aux côtés des départements ministériels habituels. L’optimisation des dépenses publiques, notamment les efforts de guerre, nous permettra d’augmenter le budget éducatif.

 Un budget d’austérité sur 20 ans centré sur l’éducation nous permettra de réaliser la rente démographique, l’émergence d’une classe moyenne avec des compétences réelles pour soutenir la croissance de l’économie nationale.»

Sputnik: En août, les partis de l'opposition ont acté un accord électoral qui prévoit qu'en cas de second tour, celui qui aura recueilli le plus de suffrages au premier tour bénéficiera du report des voix des autres. Êtes-vous en phase avec cet accord?

Yéli Monique Kam: «Les pourparlers se poursuivent, vous en serez informés en temps opportun.»

Sputnik: Le vote de la diaspora devait être l’un des points clés du scrutin de 2020 mais finalement, seulement 50.000 personnes ont été enrôlées sur les listes électorales sur un potentiel de deux millions d’électeurs. Comment expliquez-vous cette situation?

Yéli Monique Kam: «Jusque-là, la diaspora burkinabé n’était pas une priorité pour nos gouvernants et pourtant elle dispose de fortes capacités de développement. Nous prévoyons une institution particulière dédiée aux préoccupations de la diaspora, mais aussi à ses aspirations puisqu’elle doit servir de levier sur lequel nous allons nous appuyer pour développer le Burkina Faso.

Dans notre projet de société, en son sixième pacte [6e point de son programme électoral, ndlr], nous avons prévu de reconstruire le Burkina nouveau avec sa diaspora. Cette diaspora intelligente et qualifiée apportera son expertise dans l’enseignement, la formation professionnelle des jeunes et l’industrialisation de notre économie.

Quand vous observez la diaspora et évaluez toutes ces intelligences laissées en villégiature ou au service des autres nations, vous comprenez bien qu’il y a une base à construire et à canaliser afin que les Burkinabé de l’étranger participent pleinement à la renaissance de leur pays.»

Sputnik: Le nouveau code électoral prévoit qu’en cas de force majeure, les élections seront validées sur la base des localités où le vote aura eu lieu. Cette disposition est loin de susciter l'adhésion de tous. Qu’en pensez-vous?

Yéli Monique Kam: «La force majeure est une éventualité que nous ne souhaitons pas. Toutefois, nous restons tous dans une démarche républicaine et nous nous engageons pour des élections transparentes, équitables et apaisées.»

Sputnik: Selon vous, qu'est-ce qui va déterminer l'élection du Président du Burkina Faso en 2020? 

Yéli Monique Kam: «Aux yeux des électeurs, la chose la plus importante est la sécurité. Ils savent que la paix sur notre territoire dépendra de nos efforts mais aussi et surtout du retour de la paix dans la sous-région grâce à une conjugaison de ces efforts. La chose la plus importante que les électeurs demandent au gouvernement est une école de qualité qui donne à l’apprenant une bonne conscience et des connaissances pratiques pour s’auto-employer et créer de la richesse partagée.»

Sputnik: Quelle politique étrangère entendez-vous mener? Notamment à l'égard du Mali –d'où provient la contagion djihadiste– et de la France –un pays avec lequel le Burkina entretient des relations privilégiées?

Yéli Monique Kam: «Notre politique étrangère entendra consolider nos relations diplomatiques, notamment avec nos voisins comme le Mali, victime du terrorisme.

Par les réformes de l’ensemble de nos programmes d’enseignement, notre personnel diplomatique sera outillé pour mieux s’affirmer à l’étranger afin de défendre les intérêts du Burkina. Nous allons explorer de nouvelles possibilités de relations avec de nouveaux partenaires en Afrique et dans le monde ayant des convergences d'intérêts économiques et stratégiques avec notre pays, en particulier dans les domaines innovants de la formation l’enseignement professionnels techniques.»

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Tags:
femmes, candidature, élection présidentielle, Burkina Faso
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