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L’auto-proclamation de sa victoire par Cellou Dalein Diallo semble fragiliser le climat pourtant serein qui régnait durant l’élection présidentielle du 18 octobre. L’enchaînement de réactions virulentes du pouvoir et de la Commission électorale traduit l’agacement contre un opposant désormais ouvertement menacé de poursuites judiciaires.

Jusqu’où ira le bras de fer entre le Président sortant et leader du Rassemblement du peuple de Guinée Alpha Condé et le chef de l’Union des forces démocratiques de Guinée (UFDG) Cellou Dalein Diallo? Devant la presse nationale et internationale, ce dernier a proclamé lundi 19 octobre sa victoire à l’issue du premier tour de l’élection présidentielle tenu la veille. Mais à travers deux réactions immédiates, le camp présidentiel et la Commission électorale nationale indépendante (CENI) ont dénoncé une sortie «irresponsable et dangereuse» pour le pays. Cette situation qui met face à face deux «Présidents» dans une période de transition vers un nouveau quinquennat est le résultat de la forte crise de confiance entre pouvoir et opposition.

Défait deux fois de suite (2010 et 2015) par Alpha Condé, Cellou Dalein Diallo ne semble pas prêt à encaisser un troisième revers qui le fragiliserait devant son électorat et mettrait son parti en danger de dislocation après avoir choisi de braver l’appel au boycott lancé par le reste de l’opposition. De sombres perspectives qui pourraient expliquer sa subite détermination à se proclamer Président avant la publication des résultats provisoires par la Commission électorale nationale indépendante (CENI).

«De toutes les façons et comme en 2015, il avait déjà dit qu’il ne reconnaîtrait pas les résultats qui seraient publiés par la CENI. Il n’a sans doute pas tout à fait tort avec un fichier auquel on peut tout faire dire à condition d’en avoir la maîtrise et la gestion pour fabriquer la fraude en amont. Le discours qu’il tient est pour la communauté internationale comme Jean Ping a tenté de le faire au Gabon contre le Président Ali Bongo Ondimba», explique à Sputnik Emmanuel Dupuy, président de l’Institut prospective et sécurité en Europe (IPSE), observateur des dynamiques politiques africaines.

Cellou Dalein Diallo sera-t-il poursuivi?

Cette proclamation de victoire prématurée a d’abord valu à Diallo d’être «bloqué» chez lui, son domicile étant encerclé par la police et la gendarmerie qui interdisent toute entrée et sortie, dénonce-t-il sur Twitter.

​Alors que les autorités guinéennes n’écartent pas «d’engager des poursuites judiciaires» contre Cellou Dalein Diallo, des cadres et militants de l’UFDG soutiennent la démarche de leur chef face à une «tentative évidente de re-confiscation du pouvoir» projetée par le pouvoir sortant, souligne Ibrahima Diallo, membre du Bureau exécutif national de l’UFDG contacté par Sputnik.

«L’attitude de Cellou s’explique et se justifie. Parce qu’il n’y aucune fiabilité dans les institutions en charge des questions électorales. Elles manquent toutes du minimum de crédibilité pour que nous leur fassions confiance. Comment expliquer la décision du pouvoir de ne pas remettre aux représentants des partis politiques les procès-verbaux (PV) où sont mentionnés les scores de leurs candidats? Pour nous, c’est pour manipuler les résultats sortis des urnes à d’autres fins favorables au candidat Alpha Condé», réagit ce proche de Cellou Dalein Diallo.

Accusant le régime en place de «vouloir sauver les meubles en sauvant ses privilèges», ce cadre de l’UFDG ne se prive pas de rappeler que les résultats des élections communales du 4 février 2018 n’ont toujours pas été publiés. Une raison de plus expliquant, selon lui, le déficit de confiance et de crédibilité qui frappe les institutions dédiées à la question électorale en Guinée «sous Alpha Condé».

«Vous pouvez ainsi comprendre pourquoi l’UFDG a mis en place son propre dispositif de recueil et de compilation des résultats dans les circonscriptions électorales où Alpha Condé a bien voulu laisser Cellou être en compétition avec lui. Aujourd’hui, nous sommes vraiment en possession du vote réel exprimé par les Guinéens le 18 octobre 2020. C’est un vote sanction sans appel contre un Président politicien», souligne Ibrahima Diallo.

Dans une déclaration publiée ce 20 octobre, la Coalition citoyenne pour les élections et la gouvernance (CoCEG), plateforme de huit organisations et associations spécialisée dans la couverture citoyenne des élections, appelle les candidats à la présidentielle du 18 octobre de «s’abstenir de proclamer les résultats en dehors des institutions habilitées à cet effet, notamment la CENI et la Cour constitutionnelle». Une invite à laquelle s’associe Souleymane Keïta, député du RPG joint par Sputnik.

«Cette auto-proclamation d’une victoire rêvée par Cellou Dalein Diallo est une agression contre les lois et les institutions de notre pays. Elle met en danger la Guinée et les Guinéens toutes tendances confondues. Cette élection présidentielle est l’une des plus surveillées tant par la communauté internationale que par les organisations citoyennes locales. Il n’y a franchement aucun moyen de frauder, d’une manière ou d’une autre», s’insurge le parlementaire guinéen.

​L’épée de Damoclès de la CPI sur les acteurs

D’après Souleymane Keïta, «le candidat de l’UFGD est en train d’anticiper une défaite qu’il a déjà constatée sur le terrain. C’est un plan qu’il met à exécution et dont nous avions des écho bien avant le scrutin».

«Quand on revendique la posture d’homme d’État, on ne peut pas se laisser aller à un tel dérapage, d’autant plus que le processus électoral a été inclusif. Cellou Dalein Diallo s’est laissé tromper par des gens qui n’ignorent pas ce que sont les résultats dans les communes de Conakry et dans les 38 circonscriptions électorales du pays. Il sera tenu pour seul responsable de débordements qui surviendraient», prévient cet ex-conseiller du Président Alpha Condé.

Lundi 19 octobre, trois jeunes militants de l’UFDG qui célébraient «la victoire» de Cellou Dalein Diallo ont été tués au cours d’affrontements avec la police et la gendarmerie à Conakry, d’après l’UFDG. Un bilan qui n’a pas été confirmé par une source officielle. Une situation tendue qui augure des lendemains pénibles dans les zones politiquement sensibles du territoire.

​«Le fait que la Cour pénale internationale ait averti des risques encourus par tous en cas de violences meurtrières est une épée de Damoclès pouvant prévenir un 28 septembre 2009 bis. Mais on peut être inquiet à la fois par la forte détermination des jeunes à ne pas se laisser voler leurs votes et par l’ethno-stratégisme d’une armée pas démocratique dont la plupart des gradés vont soutenir Alpha Condé s’il décide de rester au pouvoir», indique Emmanuel Dupuy.

Le 28 septembre 2009, une manifestation pacifique contre le régime militaire du capitaine Moussa Dadis Camara avait été réprimée à Conakry. Arrivé au pouvoir en 2010, Alpha Condé s’était engagé à faire organiser le procès d’une tuerie qui avait fait plus de 150 morts, plusieurs milliers de blessés et disparus. Dix ans se sont depuis écoulés, alors que les victimes attendent toujours que justice leur soit rendue. En janvier de cette année, devant le Conseil des droits de l’Homme des Nations unies à Genève, le ministre de la justice Mohamed Lamine Fofana a affirmé que son gouvernement soutient «sans équivoque» l’ouverture de ce procès qui démarrerait en juin. Lundi, à l’occasion des 11 ans du massacre, les autorités ont promis que le procès démarrerait… «bientôt».

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