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Malgré l’opposition farouche du FCC de Joseph Kabila, Félix Tshisekedi a décidé d’investir les juges de la Cour constitutionnelle qu’il avait nommés. Une démarche qui fragilise et risque de faire voler en éclats la coalition au pouvoir à trois ans de la prochaine échéance électorale. Analyse pour Sputnik du chercheur et journaliste Patrick Mbeko.

C’est un Félix Tshisekedi souriant, les deux doigts de la victoire en l’air, qui est entré ce mercredi 21 octobre au Palais du peuple (siège du Parlement et du Sénat congolais) pour investir les juges de la Cour constitutionnelle qu’il avait désignés par ordonnances présidentielles, le 17 juillet dernier.

Malgré l’opposition du FCC (Front commun pour le Congo), la plateforme politique de l’ancien Président Joseph Kabila –qui s’est farouchement opposé tant à la légalité des ordonnances présidentielles qu’à la tenue de cet événement–, les trois nouveaux juges constitutionnels ont prêté serment devant le chef de l’État congolais.

Les ordonnances de la discorde

C’est depuis le mois de juillet que le FCC conteste, plus particulièrement, la légalité des ordonnances présidentielles nommant deux juges de la Cour constitutionnelle (le troisième ne soulevant pas de critique particulière). Selon cette plateforme, ces décisions n’étaient pas conformes à la loi organique portant organisation et fonctionnement de la Cour constitutionnelle. Un argument que les deux juges de la Cour constitutionnelle, Noël Kilomba et Jean Ubulu Mpungu, mutés à la Cour de cassation par Félix Tshisekedi pour laisser place aux nouveaux, avaient également brandi pour rejeter les ordonnances présidentielles. Au CACH (Cap pour le changement), la famille politique de Félix Tshisekedi, on pense le contraire.

Depuis des mois, les juristes et autres techniciens du droit de la RDC ont analysé dans tous les sens les textes légaux pour tenter de départager les deux camps. La plupart du temps, chacun a essayé d’interpréter la loi selon ses affinités politiques, compliquant davantage la situation aux yeux des profanes qui ont assisté aux joutes verbales des uns et des autres sans comprendre de quoi il retournait. 

Lors d’un entretien avec la presse à l’occasion de la rentrée judiciaire qui a eu lieu il y a une semaine, le procureur général près la Cour constitutionnelle a assuré que les nominations effectuées par Félix Tshisekedi s’étaient faites conformément à la Constitution. Une sortie qui aurait pu calmer les esprits, mais rien n’y fait. Au FCC, on a continué à jurer que les ordonnances nommant les deux juges n’étaient pas conformes à la Constitution.

C’est dans ce climat de forte tension que Félix Tshisekedi a rencontré, il y a près d’une semaine, Jeanine Mabunda et Alexis Thambwe Mwamba, présidents respectivement du Parlement et du Sénat. Ces deux membres éminents du FCC ont manifesté leurs réticences et exprimé leurs objections vis-à-vis de la procédure employée par le chef de l’État congolais pour désigner les magistrats de la Cour constitutionnelle, argumentant que celle-ci ne respectait pas la Constitution et les textes de la République.

Mais du côté de la présidence, on a balayé cet argument d’un revers de la main.

Qui contrôle la Cour constitutionnelle gagne les élections

Mais pourquoi tant de tension autour de ces nominations?

En fait, chaque camp, qu’il s’agisse du FCC tout comme de CACH, veut avoir ses «juges alliés» à la Cour constitutionnelle en prévision de la prochaine échéance électorale de 2023, qui arrive au pas de course. C’est cette juridiction qui a le dernier mot sur les processus électoraux depuis 2006, année des premières élections organisées dans le pays depuis la chute du Maréchal Mobutu. Contrôler la Cour constitutionnelle, c’est s’assurer d’être déclaré vainqueur de la présidentielle, peu importe l’issue du scrutin. Félix Tshisekedi, qui est arrivé au pouvoir grâce au «deal» conclu avec son prédécesseur, lequel avait le contrôle de la Cour constitutionnelle, en est conscient. Le FCC aussi.

En outre, au-delà des arguments relatifs à la légalité de l’acte posé par le chef de l’État congolais se joue une lutte à mourir pour le contrôle de l’institution qui produit les Présidents congolais sans se soucier de la «vérité des urnes». En décidant d’investir les deux juges de la Cour constitutionnelle ce mercredi contre l’avis du FCC avec lequel il est en coalition, Félix Tshisekedi envoie un double message. D’abord à sa base pour dire qu’il n’est pas le pantin que l’on décrit ici et là, ensuite à ses alliés du FCC pour leur faire comprendre qu’il ne compte pas se soumettre à leurs caprices. Au FCC en tout cas, on promet de donner une suite à cet affront...

L’ironie qui fait mouche

La scène se passe le 10 octobre 2020. Le climat est détendu. Joseph Kabila rend visite à l’ancien président du Sénat Léon Kengo wa Dondo. Les deux hommes sont décontractés, échangent en présence de leurs collaborateurs respectifs qui s’invitent de temps à autre dans la discussion. Puis vient la question qui fait mouche: «2023, c’est pour bientôt?», demande Joseph Kabila tout sourire. Il murmure par la suite quelques mots qui font rire les collaborateurs présents, avant d’ironiser sur le nombre de Conseils des ministres restant avant l’échéance électorale à venir de 2023:

«Il reste 40 Conseils des ministres... un peu plus que ça hein», dit-il sourire en coin.

Dans les heures qui suivent la diffusion des images vidéo de la scène, la toile s’emballe. S’agit-il d’une simple blague ou d’une pique s’apparentant à un message subliminal qui ne dit pas son nom?

Il faut dire que les propos de Joseph Kabila interviennent quatre jours avant la rencontre entre Félix Tshisekedi et les présidents des deux chambres. Le climat politique est plus que tendu entre les deux plateformes qui forment la coalition au pouvoir, FCC et CACH. Malgré la posture rassurante de Félix Tshisekedi, l’air de mésentente souffle de plus en plus fort sur la coalition. Tout semble désormais opposer les deux familles politiques.

Outre le problème relatif à la nomination des juges de la Cour constitutionnelle dont l’assermentation a été boycottée par tous les caciques du FCC, y compris les présidents des deux chambres, il y a aussi celui de la désignation du président de la CENI (Commission électorale nationale indépendante) qui empoisonne les relations entre les deux formations. Il y a peu, Félix Tshisekedi avait refusé d’investir Ronsard Malonda, candidat pro-FCC, à la tête de l’organisation chargée de piloter le processus électoral. À moins d’un revirement majeur, le Congo risque de plonger dans une grave crise politico-institutionnelle à l’allure où vont les choses. «Il [Tshisekedi] sera tenu responsable de tout désordre qui s’abattra sur ce pays», a confié un proche collaborateur de Joseph Kabila à l’auteur de ces lignes.

Cacique du FCC et dernier conseiller diplomatique de Joseph Kabila, Kikaya Bin Karubi y est allé d’un Tweet bien senti: «[…] Le gourou n’a jamais été élu. L’homme se plaît dans la création des crises. Cette fois, il la veut persistante entre le gouvernement et l’Assemblée nationale. Tant pis pour le pays.»

Le moins que l’on puisse dire, c’est que le mariage entre le FCC et CACH est promis à un divorce qui promet d’être spectaculaire et dont un homme détient le secret: Joseph Kabila. Pour certains observateurs, derrière son ironie se décline un message à l’endroit de Felix Tshisekedi et de CACH pour leur faire comprendre que le temps leur est compté...

Le maître des silences... et des surprises

Après avoir passé 18 ans à la tête de la RD Congo, Joseph Kabila reste un mystère tant pour des millions de Congolais que pour la plupart des observateurs étrangers. La majorité des chefs d’État et de gouvernement africains et occidentaux qui l’ont côtoyé a été surprise par son attitude extrêmement réservée. Taiseux, Kabila écoute plus qu’il ne s’exprime. Difficile de sonder la pensée profonde de celui que les Congolais ont surnommé le «raïs de Kingakati», en référence au vaste domaine privé –constitué d’une grande ferme et d’un zoo– situé à des dizaines de kilomètres de la capitale Kinshasa et où l’ex-numéro un congolais s’est retranché depuis quelques années. Même ses proches collaborateurs ont du mal à le cerner. Début 2018, alors que les Congolais et la communauté internationale s’interrogeaient sur l’organisation ou non des élections, un proche collaborateur de Kabila confiait à l’auteur de ces lignes:

«Personne ne peut dire ce qui va se passer. Personne ne sait ce qu’il y a dans tête du chef.»

Avec Joseph Kabila, le mystère est permanent. Aujourd’hui, pas grand monde, y compris dans son entourage, n’est capable de dire avec précision ce qu’il prépare. Ce qui semble en tout cas certain, c’est que le «raïs de Kingakati» entend peser sur le cours des événements en prévision de l’élection de 2023. C’est dans cette optique qu’il a décidé de revenir sur le devant de la scène politique après un an et demi de retrait consécutif à son départ du pouvoir. Son ironie relative au nombre de Conseils des ministres restant avant le scrutin de 2023 en dit long sur ses intentions.

S’il est vrai que les voies de Joseph Kabila sont difficilement pénétrables, il est aussi vrai que l’homme, bien que taiseux de nature, a l’habitude de faire passer des messages subliminaux à ses adversaires, tantôt en adoptant une posture particulière, tantôt en laissant échapper de petites phrases en apparence anodines mais lourdes de signification, au détour d’une discussion, d’une interview, voire d’une blague. On se souviendra de la petite formule qu’il avait lâchée en clôturant son discours lors de la dernière réunion de la Communauté de développement des pays d’Afrique australe (SADC) à laquelle il avait pris part le 17 août 2018 à Windhoek, en Namibie. Ce jour-là en effet, Joseph Kabila, qui avait été pressé par ses pairs quelques mois auparavant de ne pas se représenter pour un troisième mandat qui risquait de violer la Constitution congolaise, avait déclaré:

«Comme je n’aime pas les adieux, je préfère vous dire à bientôt.»

Une phrase qui avait évidemment fait réagir en RDC et qui avait fait dire à certains observateurs que Joseph Kabila ne comptait pas quitter le pouvoir définitivement. Se préparerait-il aujourd’hui à revenir sur le devant de la scène?

Au FCC, certaines voix autorisées affirment que l’on ne peut rien exclure. Il y a quelques semaines, l’un de ses membres éminents, le ministre de l’Environnement Claude Nyamugabo, avait affirmé publiquement:

«Le retour de Joseph Kabila n’est pas un slogan, c’est une réalité. Il va retourner au pouvoir et nous sommes en train d’y travailler...»

Les tensions avec CACH risquent en tout cas de précipiter les choses. Selon des indiscrétions à Kinshasa, le «cabinet stratégique» de l’ex-Président serait déjà à la manœuvre, peaufinant des stratégies et des scénarios en prévision de 2023. Reste à savoir si Joseph Kabila sera lui-même candidat ou s’il se choisira un dauphin pour remplacer Félix Tshisekedi pendant que lui continuera de tirer les ficelles en coulisses...

Les opinions exprimées dans cet article n'engagent que la responsabilité de son auteur. Elles ne reflètent pas nécessairement la position de la rédaction de Sputnik.

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Joseph Kabila, Félix Tshisekedi, élection présidentielle, parlement, République démocratique du Congo (RDC)
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