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Dans une adresse à la nation très attendue, Félix Tshisekedi a annoncé, sur fond de tensions politiques avec ses alliés, la tenue prochaine de consultations avec les leaders politiques et sociaux de la RDC. Début d’un processus d’émancipation ou effet d’annonce sans lendemain? Analyse pour Sputnik du chercheur et journaliste Patrick Mbeko.

Kinshasa, ce 23 octobre 2020. Il est 21h30 lorsque le Président congolais Félix Tshisekedi apparaît sur la première chaîne de la télévision nationale. Le visage grave, le ton ferme et le discours particulièrement martial, il annonce, lors d’une adresse à la nation particulièrement attendue, la tenue dans les prochains jours de consultations politiques avec «les leaders politiques et sociaux les plus représentatifs» du pays «afin de recueillir leurs opinions» dans le but «de créer une union sacrée de la nation autour des objectifs» qu’il s’est assignés dans le cadre de son mandat.

«Ces consultations visent la refondation de l’action gouvernementale autour des principes de participation à la gestion du pays.»

Félix Tshisekedi fait savoir qu’à l’issue de celles-ci, il reviendra vers les Congolais pour leur faire part des décisions qu’il aura prises et «qui n’excluront aucun cas de figure».

L’adresse du chef de l’État intervient dans un contexte politique hautement chargé, caractérisé par des tensions politiques récurrentes entre les deux familles politiques qui forment la coalition au pouvoir: le FCC (Front commun pour le Congo) du Président sortant Joseph Kabila et CACH (Cap pour le changement) de Félix Tshisekedi.

Des divergences difficilement conciliables

Affirmer que les relations entre le FCC et CACH sont loin d’être un long fleuve tranquille est un euphémisme. Si les premiers jours du régime Tshisekedi ont été caractérisés par des embrassades et autres marques d’affection entre membres de la coalition au pouvoir, laissant croire que celle-ci avait de beaux jours devant elle, les semaines et mois qui ont suivi ont cependant mis en évidence l’énorme fossé qui sépare les deux familles politiques. Tout semble tellement les opposer que bien des observateurs se demandent comment cette coalition a pu tenir jusqu’à présent.

Au cœur de la crise que traverse cette dernière, la propension du FCC à vouloir imposer constamment ses desiderata –y compris les plus problématiques– à CACH, pour ne pas dire à Félix Tshisekedi. Si le Président a souvent fait profil bas face à son allié qui contrôle le Parlement et le Sénat ainsi que les services de sécurité, tout porte à croire qu’il ne semble plus être disposé à avaler les couleuvres de celui-ci comme par le passé. En témoigne, par exemple, sa ferme décision d’investir les juges de la Cour constitutionnelle qu’il avait nommés au mois de juillet, malgré l’opposition farouche du FCC qui a non seulement boycotté la cérémonie de prestation de serment des magistrats, mais a aussi fait savoir qu’il ne les reconnaissait pas.

Cet événement n’a pas seulement mis en exergue les objectifs et divergences difficilement conciliables de la coalition FCC-CACH, il a aussi provoqué des fissures importantes au sein du «couple» politique, poussant Félix Tshisekedi à s’adresser à la nation dans un message solennel qui laisse penser qu’il est déterminé à s’émanciper définitivement de l’étouffante tutelle du FCC en se rapprochant des forces politiques et sociales capables de l’aider à atteindre cet objectif et ainsi faire triompher son agenda politique. Parviendra-t-il pour autant à créer cette «union sacrée»?

Le difficile exercice de persuasion

«C’est possible», estime un diplomate contacté par l’auteur de ces lignes, «mais cela ne se sera pas facile», a-t-il tenu à ajouter.

Il faut dire que l’écosystème dans lequel évolue Félix Tshisekedi est tellement contrôlé et phagocyté par le FCC que la marge de manœuvre dont dispose le chef de l’État congolais est très réduite. Pour renverser les rapports de forces, le Président devra avant tout gagner les cœurs des formations politiques et sociales capables de le tirer de sa calamiteuse situation. Au premier rang, il y a la coalition Lamuka, qui regroupe les principaux partis d’opposition et à laquelle Félix Tshisekedi a appartenu un temps avant de convoler en justes noces avec le FCC.

Interrogés par l’auteur de ces lignes, certains des membres de cette formation se sont montrés assez réservés face à la main tendue de leur ancien camarade, rappelant que celui-ci n’avait pas hésité à renier ses engagements à Genève, signés le 11 novembre 2018, pour se rapprocher de Joseph Kabila.

Le rétropédalage de Félix Tshisekedi au lendemain de la réunion de Genève, qui avait fait de Martin Fayulu le candidat commun de l’opposition en vue de l’élection présidentielle de décembre 2018, est encore frais dans les esprits à Lamuka.

Ce jour-là, le 12 novembre, le chef de l’État congolais, alors président de l’Union pour la démocratie et le progrès social (UDPS), et Vital Kamerhe, président de l’Union pour la nation congolaise (UNC), avaient retiré leur signature de l’accord de coalition conclu avec les cinq autres leaders de l’opposition sous prétexte que leurs bases respectives ne voulaient pas de la candidature commune de Fayulu. Dans les jours qui ont suivi, ils ont créé CACH qui, au lendemain de la présidentielle remportée par Félix Tshisekedi, a formé une coalition avec le FCC.

Aussi bien dans la société civile que dans Lamuka, on se pose des questions sur le sérieux de l’appel lancé par le Président congolais dans le cadre des consultations politiques à venir. La volonté d’accepter sa main tendue y est, mais la méfiance est de mise. Lors d’un échange avec l’auteur de ces lignes, un membre influent d’un des grands partis composant Lamuka a fait observer:

«Nous sommes dubitatifs. La direction politique se réunira pour recueillir les avis des cadres. Personnellement, je constate que l’euphorie est finie; il se sent coincé. Alors il amorce le processus de son émancipation de l’emprise de Kabila, il cherche du secours. La grande question est qu’il devra d’abord assumer ses engagements vis-à-vis de Kabila. Nous, nous avions choisi la rupture et Félix a assuré la continuité de ce régime. Leur deal, nous n’en connaissons pas les tenants ni les aboutissants. Comment convoler en justes noces avec une femme ou un homme encore en processus de divorce?!»

Un point de vue que partagent plusieurs personnalités politiques interrogées par l’auteur de ces lignes. Ce qui est questionné ici, c’est la sincérité même de Félix Tshisekedi et sa capacité à se défaire du FCC dans la mesure où ce dernier est lié à CACH par un «deal» dont seuls Tshisekedi et Joseph Kabila détiennent le secret. Pour un observateur très introduit dans les arcanes du pouvoir congolais, «Kabila tient le Président par cette entente». À la question de savoir si Félix Tshisekedi est prêt à revenir sur cette «entente» particulière aux contours flous, l’observateur a répondu qu’«on ne peut rien exclure à présent».

Ce qui est en tout cas certain, c’est que «Fatshi», comme le surnomment ses partisans, devra mobiliser toutes les qualités d’un fin négociateur pour convaincre ses anciens camarades de Lamuka et certaines figures de proue de la société civile de la nécessité des consultations qu’il entend lancer à partir de cette semaine. Ce qui est loin d’être gagné...

Une marge de manœuvre assez réduite

Si le message de Félix Tshisekedi à la nation semble viser à créer un nouveau paradigme dans la gestion du pays, il n’en reste pas moins que sa marge de manœuvre est assez réduite. En effet, même s’il arrivait à gagner Lamuka à sa cause, la configuration politique actuelle, dans laquelle le FCC domine à la majorité absolue les deux chambres, joue grandement en sa défaveur. Un rééquilibrage des rapports de forces passe inéluctablement par le débauchage de certains membres du FCC. Certains, dit-on, seraient disposés à franchir la porte pour rejoindre CACH, mais le pari est jugé risqué au regard de la réaction que Joseph Kabila pourrait réserver aux «traîtres», estime l’observateur susmentionné. 

Pour montrer qu’il n’est pas prêt à tolérer toute tentative de retournement de veste, Joseph Kabila avait convoqué, deux mois après le scrutin de 2018, les parlementaires du FCC dans son domaine de Kingakati et leur avait fait signer un «acte d’engagement» dans lequel ceux-ci lui réaffirmaient leur «fidélité» et leur «loyauté».

Autres interrogations: comment s’articulerait le partage du pouvoir si CACH réussissait à s’allier à Lamuka et aux forces sociales les plus importantes, quand on sait qu’il n’a droit qu’à 30% des ministères (un taux qui correspond au pourcentage des sièges occupés par ses parlementaires) que se partagent déjà l’UDPS et l’UNC? La coalition serait-elle prête à soutenir Félix Tshisekedi sans réelle contrepartie? Parce que rien n’indique que le FCC facilitera la tâche à son partenaire Tshisekedi.

Quid du choix de la cohabitation, comme l’exigent certains caciques du FCC? À ce propos, on se montre assez réservé à CACH. Même si on est de moins ne moins enclin à continuer dans cette coalition dans les conditions actuelles, pas grand monde n’est prêt à prendre le pari d’une cohabitation qui offrirait au FCC la latitude nécessaire pour court-circuiter à tour de bras toute action qu’entreprendrait Félix Tshisekedi.

Autre défi que devra surmonter le chef de l’État congolais, les dissensions à bas bruit que traverse sa propre famille politique depuis l’arrestation de son directeur de cabinet Vital Kamerhe, condamné à 20 ans de prison par la justice congolaise pour corruption et détournement de deniers publics. Même si les ministres et députés de l’UNC jurent fidélité au patron de CACH, il n’en demeure pas moins que pour la plupart d’entre eux, la mise à l’écart de leur chef ne passe pas et rien ne présage un avenir meilleur pour cette coalition, à moins que Félix Tshisekedi ne décide d’esquisser un geste de bonne foi en direction de son directeur de cabinet. D’ailleurs, des voix se sont élevées ce lundi 26 octobre à l’UNC pour demander au Président de s’impliquer personnellement dans la libération de Kamerhe afin de lui permettre de participer aux consultations en homme libre.

Des choix difficiles à faire...

Dans les jours et semaines à venir, Félix Tshisekedi devra faire des choix politiques extrêmement difficiles s’il tient vraiment à se soustraire de la tutelle du FCC. Car à la difficulté de convaincre ses anciens camarades de Lamuka s’ajoute celle de maintenir l’unité d’un CACH qui, au-delà de la posture affichée par les uns et les autres, n’est pas loin d’une implosion programmée. Aussi devra-t-il compter avec un FCC qui n’a pas l’intention de rester les bras croisés face aux manœuvres qu’il entend amorcer dans le cadre des consultations.

Il faut dire que dans le bras de fer qui oppose le couple FCC-CACH, la plateforme de Joseph Kabila a une longueur d’avance sur son partenaire. Outre le fait qu’elle contrôle les deux chambres, elle garde la haute main sur les principales institutions de l’État ainsi que sur les services de sécurité. Son joker qui ferait mouche à tous les coups: les résultats définitifs du dernier scrutin présidentiel, bureau de vote par bureau de vote, qui n’ont jamais été publiés mais qui, ironie de l’histoire, donnent Félix Tshisekedi gagnant de la présidentielle grâce au... FCC.

En outre, même s’il arrivait à rééquilibrer les rapports de forces sur le terrain politique, Félix Tshisekedi devra vivre avec la crainte de voir un jour le FCC publier les résultats d’une élection qui remettent fondamentalement en question la légitimité et la légalité de son pouvoir.

Et si l’adresse à la nation visait autre chose?

Même s’il a déclaré dans son message à la nation qu’aucun accord ne le détournerait de «l’objectif de servir le peuple», Félix Tshisekedi ne peut ignorer la réalité de l’écosystème politique dans lequel il évolue. Personne n’est mieux placé que lui pour savoir dans quelle condition il est arrivé au pouvoir. Au FCC, l’on est bien conscient que Félix Tshisekedi ne peut faire fi de cette réalité. C’est en connaissance de cause que le chef de l’État congolais a toujours privilégié un modus vivendi apaisé avec la famille politique de son allié de circonstance.

Partant de ce fait, on peut se demander si l’adresse à la nation de Félix Tshisekedi n’est pas un simple effet d’annonce destiné à monter la pression, pour ne pas dire les enchères, afin d’amener le partenaire FCC à revoir à la baisse certaines de ses prétentions, voire tout simplement à changer ses manières de faire. La question reste posée...

Les opinions exprimées dans cet article n'engagent que la responsabilité de son auteur. Elles ne reflètent pas nécessairement la position de la rédaction de Sputnik.

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Tags:
accord, Félix Tshisekedi, Joseph Kabila, République démocratique du Congo (RDC)
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