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Sans surprise, Alassane Ouattara vient d’être proclamé vainqueur de la Présidentielle ivoirienne du 31 octobre, avec 94,27% des voix. L’opposition, qui a d’ores et déjà fait savoir qu’elle ne reconnaîtrait pas sa défaite, a annoncé la création d’un Conseil national de transition, qui sera présidé par l’ancien Président Henri Konan Bédié.

Le bras de fer entre l’opposition ivoirienne et Alassane Ouattara –qu’elle ne reconnaît plus depuis le 31 octobre comme Président et dont elle estime que le maintien au pouvoir est susceptible d’entraîner une guerre civile– est plus que jamais acté.

En effet, le 2 novembre, les partis et groupements politiques de l’opposition, par la voix de leur porte-parole, Pascal Affi Nguessan (l’un des quatre candidats à la Présidentielle du 31 octobre) ont annoncé la création d’un Conseil national de transition, qui sera présidé par l’ancien Président Henri Konan Bédié, âgé de 86 ans.

Ce Conseil aura pour missions de «préparer le cadre de l’organisation d’une élection présidentielle juste, transparente et inclusive, de mettre en place un gouvernement de transition et de convoquer des assises nationales pour la réconciliation nationale en vue du retour à une paix définitive en Côte d’Ivoire

Le pouvoir prêt à réagir

Pour Mamadou Touré, ministre de la Promotion de la Jeunesse et porte-parole adjoint du RHDP, le parti au pouvoir, joint par France 24, la démarche des leaders de l’opposition relève de la «provocation».

«C’est un acte désespéré d’une opposition qui a échoué dans sa volonté de faire une désobéissance civile et d’empêcher les élections. Je tiens à préciser que ce genre d’initiative tombe sous le coup de la loi. Ils savent ce à quoi ils s’exposent», a-t-il menacé.

Dans la foulée de l’annonce de la création du Conseil national de transition, les domiciles à Abidjan de plusieurs leaders de l’opposition, dont Henri Konan Bédié et Pascal Affi Nguessan, ont fait l’objet d’attaques armées simultanées. Des attaques que l’opposition attribue aux forces de l’ordre. Le gouvernement n’a, pour l’heure, pas encore réagi sur ces événements.

Interrogée par Sputnik, Caroline Roussy, chercheuse à l’Institut de relations internationales et stratégiques (IRIS) estime qu’il ne faut pas s’attendre à un recul d’Alassane Ouattara, qui «a prédit que sans lui le chaos serait prévisible en Côte d’Ivoire.»

«Si Alassane Ouattara a jusque-là maintenu son agenda sans tressaillir, on ne voit pas très bien quels sont les arguments qui pourraient l’amener à négocier une transition civile, option posée sur la table depuis plusieurs semaines déjà. L’organisation et le maintien du scrutin à la date du 31 octobre montrent que c’est là un scénario qu’il n’envisage pas», a-t-elle souligné.

​Pour l’enseignante-chercheuse, vu la radicalisation des positions des différents camps,

«La grande inconnue est de savoir si la Côte d’Ivoire va sombrer dans la violence généralisée, ou si des mesures de contestation alternatives sont possibles et/ou envisageables comme des manifestations, avec le risque d’être violemment réprimées.»

«À l’heure actuelle, on ne voit pas les voies d’un scénario optimiste se dessiner et c’est plutôt à une chronique d’une crise postélectorale à laquelle on craint d’assister dans une quasi-indifférence, tandis que les médias internationaux seront davantage préoccupés par la gestion de la Covid-19 avec le reconfinement dans plusieurs pays, ou l’élection états-unienne…», a-t-elle ajouté.

Un scrutin boycotté et émaillé de violences

Il ressort des résultats provisoires proclamés le 3 novembre par la Commission électorale indépendante (CEI) qu’Alassane Ouattara s’est très largement imposé dès le premier tour de la Présidentielle du 31 octobre, avec 94,27% des voix. Le candidat indépendant Kouadio Konan Bertin a obtenu 1,99%. Quant à Henri Konan Bédié et Pascal Affi Nguessan qui ont boycotté le scrutin, ils sont respectivement crédités de 1,66% et 0,99%.

Le taux de participation a été le véritable enjeu de cette élection dont l’issue officielle ne faisait aucun doute. Selon la CEI, il s’est élevé à 53,1%, quand l’opposition en évoque à peine 10%.

Le boycott de la Présidentielle et les violences qui ont eu lieu avant et pendant sa tenue viennent entacher la légitimité de la réélection du Président sortant pour un troisième mandat controversé.

«Cette question de légitimité a depuis longtemps été foulée aux pieds par Alassane Ouattara. Pas sûr que cette bataille des chiffres ait un impact quelconque, qui plus est dans la séquence internationale actuelle», a souligné Caroline Roussy.

Selon l’ONG ivoirienne Indigo, qui a déployé un millier d’observateurs dans tout le pays, 23% des 22.381 bureaux de vote sont restés fermés toute la journée et l’élection a été «émaillée de violences qui n’ont pas favorisé l’expression massive et sereine des populations.» Ces violences ont fait au moins une demi-douzaine de morts, selon différentes sources officielles.

De son côté, la Mission internationale d’observation électorale (MIOE) conjointe de l’Institut électoral pour une démocratie durable en Afrique (EISA) et du Centre Carter, qui a déployé 16 équipes d’observateurs dans 17 des 31 régions que compte la Côte d’Ivoire, est arrivée à des conclusions similaires: «Le processus électoral a exclu un grand nombre de forces politiques ivoiriennes et a été boycotté par une partie de la population dans un environnement sécuritaire volatile. Plusieurs candidats n’ont pas participé à l’élection et une part importante de la population n’a pas participé à ce scrutin. Les appels de l’opposition à la désobéissance civile et les actes de violence qui ont suivi ont également impacté le scrutin. Ces problèmes menacent l’acceptation des résultats par la population et la cohésion du pays.»

Crise postélectorale, un air de déjà-vu

Depuis trois décennies, la Côte d’Ivoire est prise dans une spirale d’instabilité politique et de violences.

Pour commencer, les dernières années de présidence du «père» de l’indépendance, Félix Houphouët-Boigny (au pouvoir de novembre 1960 à décembre 1993), ont été tumultueuses. Le mandat de Henri Konan Bédié, son successeur, loin d’avoir été un long fleuve tranquille, a été abrégé par un coup d’État en décembre 1999. Après un an de régime militaire dirigé par le général Robert Gueï, Laurent Gbagbo accède au pouvoir en octobre 2000, dans des conditions qu’il a lui-même qualifiées de «calamiteuses».

À partir de 2002, il se voit obligé de composer avec une rébellion qui occupe un peu plus de la moitié nord du pays. La Présidentielle d’octobre 2010, qui devait permettre une sortie de crise, s’est soldée par un conflit armé sanglant, qui a fait officiellement plus de 3.000 morts et vu Alassane Ouattara prendre les rênes du pays en mai 2011.

Ces décennies ont vu les trois grands de la scène politique ivoirienne –Henri Konan Bédié, Laurent Gbagbo et Alassane Ouattara– s’allier puis s’opposer dans un jeu politique que d’aucuns affirment n’être régi que par leurs intérêts personnels.

Les Ivoiriens observent, inquiets, les événements sociopolitiques de ces derniers mois avec un sentiment de déjà-vu. En effet, le scénario de 2010-2011 –avec Laurent Gbagbo et Alassane Ouattara qui avaient tous deux revendiqué la victoire, prêté serment et formé chacun son gouvernement– semble se rejouer sous leurs yeux.

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Alassane Ouattara, Côte d'Ivoire
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