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À trois ans d’une présidentielle à laquelle il a promis de ne pas prendre part, le Président Macky Sall recrute des opposants, dont un ancien Premier ministre et des transfuges socialistes et libéraux. Officiellement pour «propulser la relance de l’économie nationale». Mais en toile de fond, l’échéance capitale de 2024 est omniprésente.

Attendu depuis plusieurs mois, remisé au placard par l’irruption du Covid-19, le remaniement ministériel intervenu le 1er novembre pourrait être une étape cruciale dans la vie politique sénégalaise des trois prochaines années. L’arrivée de l’ex-Premier ministre Idrissa Seck à la tête du Conseil économique social et environnemental (CESE), les mises en selle de la transfuge socialiste Aïssata Tall Sall au ministère des Affaires étrangères, du dissident Oumar Sarr –ex-numéro 2 du Parti démocratique sénégalais (PDS) de l’ex-Président Abdoulaye Wade– à l’Industrie et aux Mines et du magistrat Antoine Félix Diome à l’Intérieur présagent une nouvelle séquence politique dont le terme est l’élection présidentielle de février 2024.

Que cherche au fond le Président Macky Sall? Rendre inéluctable un troisième mandat en sa faveur ou préparer sa succession en assurant ses arrières avec de nouveaux alliés prêts pour l’une ou l’autre de ces alternatives?

Emmanuel Desfourneaux, le directeur général de l'Institut de la culture afro-européenne à Paris, partenaire officiel de l'Unesco, joint par Sputnik considère:

«Le principal motif de ce nouveau gouvernement est certes de trouver un souffle politique, mais surtout de sceller de nouvelles alliances pour une projection vers les prochaines joutes électorales dont l’ultime est la présidentielle de 2024. Ce gouvernement, au-delà du contexte du Covid-19, prépare cette échéance-là. Même sans la pandémie, il aurait été mis en place avec grosso modo cette même composition», analyse le politologue franco-sénégalais.

Ancien tout-puissant directeur de cabinet puis Premier ministre d’Abdoulaye Wade entre 2000 et 2004, Idrissa Seck, chef du parti Rewmi (le pays, en langue wolof), était arrivé deuxième à la présidentielle de février 2019, loin derrière Macky Sall et juste devant Ousmane Sonko du parti Pastef. Depuis 2014, il présidait le Conseil départemental de Thiès, ville dont il a été maire durant plusieurs années.

À la tête du CESE, quatrième dans l’ordre protocolaire des institutions, il y remplace Aminata Touré, ex-Premier ministre et ex-ministre de la Justice, précurseur de la traque des «biens mal acquis», limogée, semble-t-il, pour délit d’ambition. Au même titre que les désormais ex-ministres Amadou Bâ, Aly Ngouille Ndiaye et Mouhamadou Makhtar Cissé.

Idrissa Seck, supposé successeur?

Avec Idrissa Seck et Oumar Sarr –qui a lancé le parti «Suxali Sopi» avec des pans du PDS–, Macky Sall, lui-même ancien Premier ministre de Wade, ratisse désormais chez ses anciens camarades.

La nomination d’Idrissa Seck au CESE a fait jaser dans l’opinion publique en réveillant les vieilles accusations de tortuosité et d’opportunisme qui caractériseraient ce redoutable politicien. Animateur des «marches bleues» (couleur du PDS) d’Abdoulaye Wade qui ont fait chuter le Parti socialiste en 2000, orateur hors pair, n’hésitant jamais à montrer une certaine maîtrise du Coran, Idrissa Seck a beaucoup perdu de sa crédibilité en chemin, notamment à cause de ses fréquents retournements de veste.

Mais aujourd’hui, il reste un allié de taille pour le Président Sall qui, réaliste et impitoyable, avait déjà fini de décapiter son parti. Il pourrait même s’imaginer un nouveau départ pour un nouveau destin, même si ce n’est pas gagné d’avance.

«Beaucoup soutiennent qu’Idrissa Seck serait le successeur désigné de Macky Sall. Cette hypothèse est séduisante. Elle présuppose que la jurisprudence Wade est bien installée dans l’esprit des politiques sénégalais: pas de troisième mandat. Pourquoi Idrissa Seck? Son profil suggère qu’il saurait enfin tenir parole, s’il devait succéder à Macky Sall, et renoncer aux poursuites pénales contre les anciens poncifs du régime», note Emmanuel Desfourneaux.

«Néanmoins, il est trop tôt pour donner un réel crédit à ce type de conjectures», nuance-t-il.

Macky Sall et Idrissa Seck, vieux ennemis intimes

Entre Sall et Seck, le temps a-t-il fini de cicatriser les affrontements violents qui ont marqué leur cohabitation au PDS? En 2005, Idrissa Seck était inculpé pour atteinte à la sûreté de l’État et pour divers «délits» liés à des chantiers d’infrastructures dans sa ville de Thiès. Il a été incarcéré plusieurs mois à la prison centrale de Rebeuss. Le Premier ministre de l’époque, et son successeur à la primature, Macky Sall, qui avait lu l’acte d’accusation contre lui devant le corps diplomatique rassemblé dans un hôtel dakarois. Mais un procès n’a jamais été organisé car Idrissa Seck a été blanchi par un non-lieu du juge d’instruction Cheikh Tidiane Diakhaté.

Déjà allié depuis 2012 du vieillissant Parti socialiste (PS) d’Abdou Diouf et de feu Ousmane Tanor Dieng, et de l’Alliance des forces de progrès (AFP) du vétéran Moustapha Niasse, président de l’Assemblée nationale, Macky Sall élargit donc son espace politique.

Il préserve la coalition Benno Bokk Yaakaar (BBY) qui l’a porté au pouvoir en 2012, mais surtout «il tire des leçons du passé et en particulier de la défaite de Me Wade recroquevillé autour de sa famille libérale depuis 2001, sans alliés de circonstance».

«Soit Macky Sall consolidera cette famille libérale au cours des élections intermédiaires locales (qui auront lieu entre 2021 et 2022), ce qui laisse indiquer que d’autres courants libéraux d’opposition viendront le rejoindre. Soit il gouvernera comme il l’a toujours fait, sans se préoccuper de considérations idéologiques mais en divisant l’opposition pour mieux régner», souligne Emmanuel Desfourneaux.

Pour l’heure, le coup de Macky Sall est disséqué par certains opposants et devrait faire l’objet d’une réponse politique à plus ou moins brève échéance. À cet effet, le politologue prédit «une recomposition de l’opposition plutôt du côté de sa gauche avec Ousmane Sonko, Khalifa Sall et les activistes (qui) peuvent former un pôle assez fort avec en perspective le retour du PS dans leur giron. Et là, nous aurions un affrontement entre la famille libérale (système) et la gauche (antisystème)».

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