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Au Togo, l’affaire du détournement présumé de l’équivalent de 764 millions d’euros à l’occasion de l’importation de produits pétroliers connaît un –premier– épilogue. La justice a condamné le journal qui l’a révélée pour diffamation. Ses avocats font appel, alors que les organisations de presse s'indignent.

Le tribunal de première instance de Lomé a rendu ce 4 novembre sa décision dans l’affaire dite du «Petrole Gate». L’enquête publiée par le bihebdomadaire L’Alternative, le 9 juin dernier, impliquait nommément deux fonctionnaires accusés d’avoir détourné, à l’occasion d’une passation de commande de produits pétroliers, près de 500 milliards de francs CFA (environ 764 millions d’euros).

Poursuivi en justice pour diffamation par l’un des mis en cause présumés, le journal a été jugé coupable et condamné à verser au plaignant 4 millions de francs CFA (environ 6.100 euros).

Les deux hommes impliqués dans l’enquête de L’Alternative sont Francis Adjakly et son fils Fabrice Adjakly. Le premier était, jusqu’à l’éclatement de cette affaire qui a poussé le gouvernement togolais à le suspendre provisoirement de ses fonctions, le coordonnateur du Comité de suivi des fluctuations des prix des produits pétroliers (CSFPPP). Son fils était son directeur financier.

Les juges ont demandé au journal de publier à la une de sa prochaine parution le verdict rendu par le tribunal et de diffuser un démenti formel des accusations de détournement.

Me Eric Sossah, l’avocat du plaignant dans ce dossier, s’est réjoui dans ses premières déclarations dans la presse togolaise:

«Le droit a été dit dans cette affaire», a-t-il affirmé.

C’est loin d’être le cas du directeur de publication de L’Alternative, Ferdinand Ayité, qui a réagi sur sa page Facebook en affirmant que son journal ne publierait pas de démenti et que ses avocats avaient d’ailleurs déjà interjeté appel.

«Le scandale Pétrole Gate ne va pas finir à la poubelle, comme les autres que ce pays a connus», assure-t-il, déterminé.

Depuis le 9 juin dernier, à chacune de ses parutions, ce bihebdomadaire togolais ajoutait de l’eau au moulin de son enquête en publiant des pièces comptables et des noms d’anciens Premiers ministres, ministres et autres responsables «impliqués», selon ses informations, dans ce scandale qui cristallise toute l’attention du pays.

L’indignation des organisations de presse

Aussitôt après la publication du verdict, les sept organisations de la presse togolaise –l’OTM (Observatoire togolais des médias), le Conapp (Conseil national des patrons de presse), le PPT (Patronat de la presse togolaise), l’Atoppel (Association togolaise des patrons de presse en ligne), l’Uratel (Union des radios et télévisions libres du Togo), l’UJIT (Union des journalistes indépendants du Togo) et le Synjit (Syndicat national des journalistes indépendants du Togo)– se sont exprimées dans une courte déclaration conjointe, avec «consternation et regrets». «Les organisations de presse s'indignent contre cette condamnation contraire à la liberté d'information au Togo», ont-elles déclaré, affirmant suivre de près cette affaire.

Fabrice Pétchézi, le président de l’OTM joint par Sputnik, réprouve la décision rendue par le tribunal de première instance de Lomé. Il a émis le vœu de voir en appel «un procès équitable» qui permette «l'éclatement de la vérité».

«De toutes les façons, nous ne pensons pas que ces agissements de la justice vont décourager les journalistes togolais qui font de l’investigation. D’ailleurs, ceux qui s’y mettent, comme L’Alternative, connaissent bien les risques. C’est pourquoi nous voulons que toute la lumière soit faite sur cette affaire», a confié Pétchézi.

Des enquêtes en série

Ce ne sont pas seulement les organisations de presse togolaises qui veulent que la vérité soit faite. Le gouvernement lui-même s’est saisi de l’affaire et a commandité un audit du système de commande des produits pétroliers à la pompe placé sous la responsabilité de l’Inspection générale des finances (IGF). Sauf qu’officiellement, ses résultats n’ont pas encore été rendus publics. Il en est de même pour l’enquête menée par la Haute autorité de prévention et de lutte contre la corruption et les infractions assimilées, et de celle de l’Assemblée nationale.

Des organisations de la société civile mettent aussi la pression sur le gouvernement pour exiger toute la vérité sur le scandale présumé du «Pétrole Gate». Ce 3 novembre, l’Association togolaise des consommateurs (ATC) a formellement invité les autorités dans un communiqué «à rendre publics les rapports d’audit et d’enquête afin de situer l’opinion et rétablir les faits».

«Par ce geste, le gouvernement rassurera davantage la population sur son engagement dans la transparence de la gestion des affaires publiques et de la lutte contre la corruption», a-t-il indiqué.

Le bihebdomadaire L’Alternative n’en est pas à son coup d’essai en matière d’investigation contre des faits de corruption présumée. Il y a quelques années, ce journal s’était associé à une enquête révélée dans le cadre des Panama Papers qui dévoilait le «Wacem Gate», du nom d’une société de production de ciment gérée par des magnats indiens, pour des faits d’évasion fiscale présumée.

Le «Pétrole Gate» est, toutefois, la première affaire du genre à provoquer l’ouverture d’enquêtes officielles au plus haut sommet de l’État.

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pétrole, détournement de fonds, Togo
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