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Des troupes de l’armée française au Mali viennent d’éliminer une cinquantaine d’extrémistes appartenant à un groupe djihadiste affilié à Al-Qaïda* qui déstabilise le Sahel. Une opération d’envergure qui intervient à un moment où Paris est accusé de tenir un double discours avec les terroristes. Analyse.

C’est la ministre française des Armées elle-même qui, en déplacement à Bamako, a annoncé le succès de cette opération antiterroriste conduite par l’armée française dans la dangereuse zone dite des «trois frontières» –où se rencontrent les territoires du Mali, du Burkina Faso et du Niger.

S'exprimant à la télévision publique malienne lundi 2 novembre, à l'issue d'une rencontre avec les autorités de transition du pays sahélien, Florence Parly a déclaré: «Je voudrais révéler une opération de grande importance qui a été menée le 30 octobre au Mali par la force Barkhane et qui a permis de neutraliser plus de 50 djihadistes.»

«Cette opération porte un coup significatif à un groupe terroriste affilié à Al-Qaïda*, la katiba (unité) Ansaroul Islam qui opère dans la région de Boulkessi, près de la frontière avec le Burkina Faso», a-t-elle ajouté après son entretien avec le Président malien de transition Bah N’Daw.

Cette offensive de taille, qui a permis également de capturer quatre terroristes et de saisir une trentaine de motos, une cinquantaine d’armes et une veste piégée, fait suite à bien d’autres que mènent, depuis 2013, quelque 5.100 soldats français dans le cadre de l’opération Barkhane. Leur mission: éradiquer les groupes djihadistes au Sahel.

Des militaires français (photo d'archives)
© AP Photo / Christophe Petit Tesson

Leur dernier assaut affaiblit la katiba Ansarul Islam. Fondé par le Burkinabé Malam Dicko, ce groupe terroriste a déjà revendiqué de nombreuses attaques contre l’armée burkinabé. Il est d’ailleurs placé sur la liste noire terroriste des États-Unis depuis début 2018.

Réponse politique

Interrogé par Sputnik, Séga Diarrah, politologue malien et auteur de l’ouvrage Mali, il est temps de décider: Réflexion et propositions pour une modernisation des institutions et le retour d’une paix durable au Mali paru en 2015, voit en cette opération militaire menée à quelques jours de la venue de Florence Parly une réponse politique de Paris. La ministre française vient d’ailleurs d’effectuer sa première visite depuis le putsch qui a renversé le pouvoir d'Ibrahim Boubacar Keïta (IBK) le 18 août dernier.

«Alors qu’il n’y avait aucune urgence à mettre en place un tel dispositif et que l’imminence d’une offensive terroriste sur les positions de l’armée n’était même pas avérée, les autorités françaises ont souhaité affirmer leur capacité à lutter contre les groupes terroristes au Sahel en mobilisant avions de chasse, drones, hélicoptères et hommes sur le terrain pour porter un coup marquant. À travers cette opération, la France a surtout voulu montrer son désaccord avec le principe de dialoguer avec les terroristes. C’est un message adressé aux terroristes comme aux autorités maliennes », décrypte-t-il au micro de Sputnik.

C’est que les autorités maliennes sont convaincues qu’il faut explorer la voie du dialogue avec une partie des djihadistes affiliés à Al-Qaïda*. La France, elle, montre que la seule réponse possible à donner aux terroristes est de continuer à les combattre. Cette divergence d’approche est ressortie clairement lors de la récente visite du ministre des Affaires étrangères français à Bamako. Lundi 26 octobre dernier, Jean-Yves Le Drian a été le premier haut responsable français à se rendre au Mali depuis le coup d'État du 18 août.

Dialoguera, dialoguera pas

Lors de sa visite, Le Drian a jugé l’option de dialoguer avec les groupes djihadistes du nord du Mali impossible. Une position qu'a tenu immédiatement à nuancer le Premier ministre malien de transition Moctar Ouane. Ce dernier a évoqué une «opportunité» en rappelant que le «dialogue national inclusif», vaste concertation nationale tenue au plus près des populations fin 2019 au Mali, «a très clairement indiqué la nécessité d'une offre de dialogue avec les groupes armés [djihadistes, ndlr]».

«Les autorités de la transition au Mali ont affiché leur attachement aux différents accords signés avec les partenaires du pays et leur volonté de poursuivre la guerre contre les djihadistes. Cependant, elles affichent en même temps leur volonté de dialoguer avec le Groupe de soutien à l’islam et aux Musulmans* [GSIM], une organisation terroriste dirigée par le chef touareg Iyad Ag Ghali [émir d’Al-Qaïda au Maghreb*, ndlr]. D’ailleurs, les cinquante terroristes de la katiba Ansarul Islam tués par les militaires français le 30 octobre dernier sont affiliés à cette organisation terroriste», rappelle Séga Diarrah en réponse aux questions de Sputnik sur la position malienne.

Signe non négligeable de cette volonté de dialogue des autorités maliennes, leur récente négociation pour la libération de quatre otages (la Française Sophie Pétronin, deux Italiens et une haute personnalité politique malienne), en échange de celle de 200 détenus réclamée et obtenue par les forces djihadistes. Mais vue d’Alger, cette remise en liberté de centaines de terroristes passe mal.

«Double discours»?

Deux semaines après ce deal passé entre la junte malienne au pouvoir et Iyad Ag Ghali, le chef du Groupe de soutien à l'islam et aux musulmans (GSIM)*, pour la libération des otages, les autorités militaires algériennes se sont invitées dans le débat. Sur son site officiel, le ministère de la Défense algérien a publié un communiqué dont la teneur est loin d’être anodine. Sous le titre «Lutte antiterroriste. Arrestation d'un terroriste à Tlemcen», il y est annoncé la capture par les services de sécurité algériens d’un terroriste qui faisait partie du groupe libéré récemment par les autorités de Bamako.

Vue aérienne de Bamako (Mali), avec à droite le bâtiment de la BCEAO (Banque centrale des États de l'Afrique de l'Ouest).
© AFP 2020 SEBASTIEN RIEUSSEC
Le communiqué dénonce ensuite, avec virulence, les «négociations menées par des parties étrangères ayant abouti à conclure un accord via lequel plus de 200 terroristes ont été libérés et une rançon conséquente a été versée aux groupes terroristes contre la libération de trois otages européens».

«Ces pratiques inadmissibles et contraires aux résolutions de l'Organisation des Nations unies incriminant le versement de rançons aux groupes terroristes entravent les efforts de lutte contre le terrorisme et de tarissement de ses sources de financement. Cette opération de qualité réitère l'efficacité de l'approche adoptée par l'Armée nationale populaire pour asseoir la sécurité et la quiétude à travers tout le territoire national et venir à bout du fléau du terrorisme dans la région», martèle le ministère algérien de la Défense nationale dans son communiqué.

L’armée algérienne accuse donc les «parties étrangères», sous-entendu Bamako et Paris, d'avoir payé une «rançon conséquente» aux groupes terroristes activant au Mali. Ce que les autorités françaises ont démenti lors de la libération de l'otage Sophie Pétronin le 8 octobre dernier, sans convaincre Alger.

En analysant le communiqué accusatoire du ministère algérien de la Défense, le spécialiste malien souligne que les autorités algériennes accusent à raison le Mali d’avoir effectué un échange de prisonniers avec des groupes terroristes.

«Les autorités maliennes de la transition minimisent cette opération en disant qu’il s’agissait avant tout de seconds couteaux échangés contre les derniers otages occidentaux et l’ancien chef de l’opposition (Soumaïla Cissé). Au-delà de la doctrine de l’Algérie qui consiste à ne jamais négocier avec un groupe terroriste, ce sont aussi les conditions de l’échange qui étaient très défavorables aux autorités de transition qui sont dénoncées. En effet, un otage aurait été échangé contre 50 terroristes!», précise Diarrah.

Pour ce politologue, le rôle des autorités françaises qui ont, selon lui, participé aux négociations pour la libération des otages, n’a été que secondaire. «Elles ont laissé les Maliens agir en étant bien informées de la procédure», avance-t-il. Quoi qu’il en soit, c’est cette participation, même passive, qui mécontente Alger.

Probable désengagement français du Mali?

Évitant de polémiquer avec l’Algérie, la France s’apprêterait à prendre une décision qui pourrait être lourde de conséquences au Mali, à en croire le fin connaisseur des affaires maliennes qu’est Séga Diarrah. «Face à la réticence des autres pays européens à accompagner la France dans sa lutte contre le terrorisme dans le Sahel, l’inefficacité du G5 Sahel et la lente montée en puissance de l’armée malienne, la lutte contre les terroristes au Mali est, aux yeux de Paris, dans l’impasse», considère-t-il.

«De ce fait, les autorités françaises préparent une transition qui implique sans doute, à mots couverts, une baisse progressive des moyens déployés. Les autorités françaises envisageraient de laisser faire les Maliens. Après tout, ils sont les premiers concernés. Un désengagement progressif de la force Barkhane dans les jours à venir est même envisagé.»

*Organisation terroriste interdite en Russie

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Tags:
Florence Parly, opération Barkhane, terrorisme, Sahel, Mali
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