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Le ministre français des Affaires étrangères vient d’effectuer sa troisième visite officielle depuis 2017 à Rabat. Jean-Yves Le Drian a abordé avec des responsables marocains la crise libyenne, le conflit au Sahara et la sécurité au Sahel. Les deux pays amis tournent ainsi le dos aux prémisses d’une brouille diplomatique. Décryptage.

Entre le Maroc et la France, l’heure est à nouveau, et comme toujours, au rapprochement. Après les récents déplacements officiels dans le royaume chérifien des ministres français du Commerce extérieur puis de l’Intérieur, il y a à peine deux semaines, c’est au tour du chef de la diplomatie de fouler le sol marocain. Le visage masqué et les bras chargés de dossiers, Jean-Yves Le Drian a atterri à Rabat dans la soirée du dimanche 8 novembre. Son déplacement de deux jours intervient dans un contexte de tension entre Paris et le monde musulman autour de la controverse sur les caricatures du prophète de l’islam. Le Maroc était une étape importante dans la tournée d’apaisement effectuée par le haut responsable français dans des pays musulmans.

Emmanuel Macron s'est rendu au collège Bois d'Aulne de Conflans-Sainte-Honorine, où enseignait le professeur d'histoire décapité, le 16 octobre 2020
© REUTERS / Abdulmonam Eassa/Pool via REUTERS
Pour mener à bien cette mission complexe, le ministre français de l’Europe et des Affaires étrangères a commencé son circuit par une rencontre le 8 novembre avec le Président égyptien Abdel Fattah al-Sissi au Caire, avant de prendre l’avion pour Rabat. Car dans la révolte du monde arabe contre les caricatures du Prophète, alimentée par les déclarations du Président français défendant le droit à la caricature au nom de la liberté d’expression, l’Égypte et le Maroc avaient pris toute leur part. Le Président al-Sissi avait dénoncé dans un discours «les insultes au Prophète» alors que le ministère marocain des Affaires étrangères avait condamné «vigoureusement la poursuite de la publication des caricatures outrageuses à l’islam et au Prophète».

Jeu d’équilibriste

Maître de conférences à l’Institut d’études politiques (IEP) de Paris et directeur de recherche à l’Institut de prospective et de sécurité en Europe (IPSE), spécialiste de la géopolitique du Maghreb, Kader Abderrahim décrypte au micro de Sputnik la vision de Paris qu’est venu défendre Jean-Yves Le Drian:

«Chacun des pays est dans son rôle. Rabat et Le Caire défendent les symboles de l’islam alors que le gouvernement français défend les symboles de la liberté d’expression. Donc le défi que souhaite relever aujourd’hui Paris à travers ces visites est d’arriver à faire l’équilibre entre expression de la laïcité et respect de la sensibilité des musulmans.»

Pour ce chercheur, auteur de Géopolitique du Maroc (Éditions Bibliomonde, 2018), la volonté de Paris d’apaiser cet épisode de tensions est d’autant plus grande, à l’égard du Maroc, que ce dernier est «un allié historique et un ami de la France avant d’être un partenaire politique, diplomatique et économique de premier rang».

Gros dossiers

C’est dans cet esprit que le ministre français a enchaîné les visites officielles au lendemain de son arrivée dans le royaume. Son tête-à-tête avec son homologue marocain, Nasser Bourita, six mois après leur dernière rencontre, est de loin la plus importante phase de sa courte venue. La discussion entre les deux ministres a été centrée sur le renforcement de la coopération bilatérale ainsi que sur les questions régionales et internationales.

À l’issue de cet entretien qui a duré environ une heure, Jean-Yves Le Drian n’a eu de cesse de louer l’excellence des relations franco-marocaines lors d’un point de presse tenu lundi 9 novembre. Il a aussi réaffirmé la «position constante» de la France concernant le dossier du Sahara, soutenant «la recherche d’une solution juste, durable et mutuellement agréée sous l’égide des Nations unies» et considérant le plan d’autonomie marocain comme «une base sérieuse et crédible pour une solution négociée».

«Nous suivons avec beaucoup d’attention les événements d’El Guerguerat, nous sommes beaucoup préoccupés par les blocages et tenons à saluer la responsabilité dont fait preuve le Maroc», a déclaré le haut responsable français.

Pour rappel, El Guerguerat est un passage frontalier entre le Maroc et la Mauritanie qui connaît des blocages sporadiques menés par des éléments du mouvement indépendantiste du Front Polisario, ce qui freine le transit commercial et civil dans la zone tampon.

Opération séduction

​En réponse à Sputnik, le professeur marocain de droit public et de sciences politiques à l’Université Mohammed V de Rabat Mohammed Zakaria Abouddahab souligne l’importance de ce «rappel de la position française à la lumière de la résolution 2548 du Conseil de sécurité relative à la question du Sahara marocain» prévoyant la prorogation du mandat de la Mission des Nations unies au Sahara (Minurso):

«La France, en tant que membre permanent du Conseil de sécurité de l’ONU, s’inscrit toujours dans une ligne droite stratégique relative à l’appui agissant et opérant à l’initiative marocaine sur la question du Sahara», rappelle Zakaria Abouddahab, par ailleurs chercheur-associé à l’Institut royal des études stratégiques et spécialiste du dossier du Sahara.

Kader Abderrahim abonde dans le même sens. Selon lui, la question du Sahara a été au cœur des discussions entre les deux ministres.

Il en veut pour preuve la date choisie pour le déplacement du chef de la diplomatie française, qui intervient quelques jours seulement après la commémoration de la Marche verte (une longue marche pacifique qui avait eu lieu au Maroc le 6 novembre 1975 pour libérer le Sahara de l’occupation espagnole). «Ce n’est pas un hasard du calendrier, c’est une concomitance bien calculée. Paris a voulu montrer patte blanche après l’épisode de mini-tensions autour des caricatures», analyse le spécialiste.

Lors du point de presse du lundi, le haut responsable français a d’ailleurs plaidé l’apaisement en lançant deux appels, «un message de grande fermeté à l’égard du terrorisme et de l’extrémisme, et un message de paix et de profond respect à l’égard de l’islam et de tous les musulmans».

Selon Kader Abderrahim, la rencontre entre Jean-Yves Le Drian et Nasser Bourita a permis également de faire un tour d’horizon des dossiers diplomatiques d’intérêt commun, mais pas seulement.

«Ils se sont également entretenus sur la crise libyenne où le Maroc est directement impliqué dans la recherche d’une solution diplomatique, mais aussi sur la crise sahélienne qui est source d’inquiétude pour les deux pays au vu du développement des groupes terroristes dans la région. Paris veut être sûr que la France et le Maroc sont totalement en phase sur ces sujets.»

Et puis il y a tous les dossiers sécuritaires, «entre immigration clandestine et terrorisme, qui n’ont pas manqué d’être évoqués lors de cette rencontre», ajoute-t-il.

Le terrorisme en ligne de mire

En rappelant que la coopération entre le Maroc et la France permet de déjouer des attaques sur le territoire français et de prévenir de possibles attentats, Kader Abderrahim insiste sur le fait que «c’est aussi cette collaboration que la France cherche à renforcer, surtout après la vague d’attentats terroristes que le pays a connue récemment».

Le directeur de recherche de l’IPSE estime que Jean-Yves Le Drian a certainement dû évoquer l’épineuse question de l’expulsion envisagée par Paris de 231 étrangers en situation irrégulière et fichés pour radicalisation, dont neuf Marocains, d’après des informations relayées par des médias français. Le cadre de cette opération reste néanmoins flou du côté marocain, selon quelques indiscrétions.

«On peut conclure de la visite de M. Le Drian que l’état de la coopération entre le Maroc et la France est excellent. De temps en temps surviennent de petites fâcheries mais globalement, les deux pays ont des intérêts stratégiques que chacun tente de préserver même lorsqu’il y a des tensions», résume Mohammed Zakaria Abouddahab.

Lors de sa courte visite à Rabat, Jean-Yves Drian a également rencontré le ministre marocain des Habous (biens de mainmorte en droit musulman) et des Affaires islamiques, Ahmed Toufiq. Rien n’a filtré sur la teneur de la réunion avec ce ministère dit «de souveraineté», qui est aussi en charge des affaires religieuses dans le royaume.

Interrogé sur cette mystérieuse rencontre, le politologue Kader Abderrahim explique qu’elle s’inscrit dans le cadre de la nouvelle politique du Président Macron liée à la future loi sur les séparatismes en France, et son objectif d’encadrer les associations islamiques et les structures d’enseignement coranique dans l’Hexagone. Un nouveau chapitre où la France compte sur l’aide du Maroc.

«Les autorités françaises cherchent à mettre en place une coopération sur la formation des imams en France, surtout que le Maroc forme déjà des prédicateurs qui sont envoyés en France dans le cadre d’accords bilatéraux (à peu près 80 actuellement). Il y a aujourd’hui environ 1.500 mosquées en France, donc le dialogue entre les deux pays qui tend à favoriser un islam moderne, ouvert, un islam de tolérance n’est pas nouveau», conclut-il. Son analyse corrobore les dernières déclarations du chef de la diplomatie française avant son retour à Paris le 10 novembre:

«Ce que nous combattons exclusivement, c’est le terrorisme bien sûr, c’est le détournement de la religion, dans des idéologies radicales. Dans ce combat, nous ne sommes pas seuls. Nous savons notamment pouvoir compter sur le Maroc parce que dans les moments difficiles, il est normal de se tourner vers ses proches amis, parce que le royaume est porteur de l’islam du juste milieu […], parce que le royaume partage notre rejet du terrorisme et de l’extrémisme.»

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caricature, diplomatie, Maroc, France, Nasser Bourita, Jean-Yves Le Drian
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