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Ambassadeur de la République arabe sahraouie démocratique à Pretoria, Mohamed Yeslam Baïssat connaît parfaitement l’élite politique américaine pour avoir été représentant du Polisario à Washington. Il estime que la reconnaissance de la «marocanité» du Sahara occidental par Donald Trump vise à mettre en difficulté Joe Biden sur un dossier sensible.

Mohamed Yeslam Baïssat a pris ses fonctions d’ambassadeur de la République arabe sahraouie démocratique (RASD, proclamée en 1976 par les indépendantistes sahraouis) au mois de novembre 2020. Diplômé en littérature arabe à l’université d’Alger, ce diplomate polyglotte avait déjà fait un passage par l’Afrique du Sud durant les années 1990 où il avait été chargé d’ouvrir et de diriger le premier bureau de la représentation du Front Polisario. Il a été tour à tour secrétaire du Comité national pour l’organisation du référendum d’autodétermination, ambassadeur à Alger, ministre itinérant pour l’Afrique et pour l’Amérique latine, représentant du Polisario à Washington et auprès des institutions européennes à Bruxelles ainsi que wali (préfet) du camp de réfugiés de Laâyoun. Il est une des voix autorisées du Front Polisario.

Dans cet entretien accordé à Sputnik, l’ambassadeur Baïssat décrypte les répercussions de la proclamation de reconnaissance des États-Unis de la souveraineté du Maroc sur le territoire du Sahara occidental. Pour lui, la décision prise par le Président Donald Trump à quelques semaines de la fin de son mandat vise à mettre en difficulté le Président élu Joe Biden ainsi que l’ensemble de la nouvelle administration américaine. Optimiste, il espère que le nouveau locataire de la Maison-Blanche, qu’il présente comme sympathisant de la cause sahraouie, ne prendra pas en considération l’acte de son prédécesseur. Mohamed Yeslam Baïssat relève également l’absence d’appui de la France, principal soutien du Maroc, ainsi que de l’Espagne à la décision du Président américain sortant. Il y voit un début de prise de conscience des pays du sud de l’Europe sur les dangers d’une guerre qui embraserait la Méditerranée occidentale.

Sputnik: Quelles sont les conséquences directes de la reconnaissance de la souveraineté du Maroc sur le Sahara occidental proclamée par le Président américain Donald Trump le 10 décembre 2020?

Mohamed Yeslam Baïssat: «La Constitution américaine précise clairement que l’acte de légiférer est du ressort du Congrès des États-Unis. Si les proclamations et les ordres exécutifs du Président ne passent pas par le Congrès, ils n’ont aucune valeur juridique. Cette proclamation du Président sortant a un poids politique et symbolique. Elle est honteuse, illégale et dangereuse. Procéder au marchandage d’un peuple et de son territoire est une pratique archaïque qui remonte aux XVe et XVIe siècles. Il est absurde que le Président d’une grande démocratie comme les États-Unis ait recours à un tel procédé.»

Sputnik: Les États-Unis ont toujours été considérés comme un acteur clé dans le processus de règlement du dossier du Sahara occidental. En se rangeant ouvertement aux côtés du Maroc, est-ce que ce pays s’exclut de fait de la gestion de ce dossier?

Mohamed Yeslam Baïssat: «C’est évident. Le prestige, le poids et la crédibilité sont les premières victimes de la proclamation trumpienne. Depuis des décennies, les États-Unis sont le «pen holder» (porte-plume) chargé d’écrire et de proposer toutes les résolutions sur le Sahara occidental au sein du Conseil de sécurité de l’ONU. Pendant ces décennies, le Front Polisario a toujours insisté pour faire désigner des médiateurs américains: Charles Dunbar, James Baker, William Lacy Swing et Christopher Ross. Tous des diplomates américains d’envergure qui ont contribué à la recherche de solution à ce conflit. Nous avons appuyé la désignation des diplomates américains car leur pays a toujours été un médiateur honnête.

L’acte de Trump exclut de fait les États-Unis de tout effort onusien pour parvenir à une résolution juste de ce conflit. Il est tout de même tragique que le Président d’une démocratie aussi respectable se retrouve dans une posture de suivisme derrière des dictatures comme les Émirats, la Côte d’Ivoire, Djibouti et les îles Comores. Il est triste de voir les États-Unis jouer en dernière division. Triste également de constater que les grands principes fondateurs de ce pays ont été reniés par son Président.»

Sputnik: Vous avez été représentant du Front Polisario à Washington de 2013 à 2016, soit durant le second mandat du Président Barack Obama. La direction du Polisario envisage-t-elle de supprimer ce poste dans la capitale américaine?

Mohamed Yeslam Baïssat: «Nous ne sommes en conflit ni contre les États-Unis ni contre la diplomatie et les citoyens américains. Cette agression contre le peuple sahraoui a été commise par Donald Trump et son principal conseiller Jared Kushner. Pour avoir été en poste à Washington, je peux vous dire que ni moi ni mes interlocuteurs américains n’aurions un jour pensé que ce pays prendrait une telle décision ni agirait avec un tel mépris envers son âme, son histoire et sa Constitution.»

Sputnik: Christopher Ross, l’ancien envoyé personnel du secrétaire général de l’ONU pour le Sahara occidental, a dénoncé la décision de Donald Trump. Il a également précisé que la reconnaissante de la souveraineté du Maroc sur le Sahara occidental est un acte de vengeance contre James Inhofe, sénateur de l’Oklahoma et président de la commission de défense du Sénat, consécutif à un conflit autour de l’adoption de la loi sur la Défense. Ce dernier est un des plus fervents défenseurs de la cause sahraouie au sein du Sénat. Il est étonnant qu’un différend personnel puisse avoir des conséquences sur toute l’Afrique du Nord…

Mohamed Yeslam Baïssat: «Je tiens avant tout à rendre hommage à ces deux personnalités que vous venez de citer: le sénateur James Inhofe, qui a toujours été engagé aux côtés du peuple sahraoui, ainsi que Christopher Ross, diplomate chevronné qui a travaillé en toute impartialité dans la recherche d’une solution au Sahara occidental. Les explications avancées par Christopher Ross concernent la position de Donald Trump. Mais elles ne peuvent représenter une justification. Le Président sortant a été mal conseillé. Pour cela, nous lançons un appel pressant au Président Joe Biden afin qu’il corrige cette erreur et rende justice aux États-Unis et au peuple sahraoui.

À mon avis, l’objectif de Donald Trump était de mettre en difficulté son successeur à la Maison-Blanche. Joe Biden, la vice-Présidente Kamala Harris et le nouveau secrétaire d’État Antony Blinken sont directement visés par cette décision pour créer des entraves dans leurs missions. L’envergure et le statut démocratique de ce trio permettent de rester confiant quant aux choix judicieux qu’ils prendront. Joe Biden a été un grand ami de la cause sahraouie aux côtés du sénateur Ted Kennedy, de James Inhof et de plusieurs membres du Congrès américain. En Afrique du Sud, le Président Biden est très apprécié pour le combat qu’il a mené contre l’Apartheid et pour la décolonisation de l’Afrique.»

Sputnik: Si le Président Biden ne prend pas en considération la proclamation de son prédécesseur, le roi Mohamed VI risque-t-il de se retrouver dans une situation très délicate face à son opinion publique et les islamistes du Parti de la justice et du développement qui ont accepté à contrecœur la normalisation des relations avec Israël?

Mohamed Yeslam Baïssat: «Le Maroc est déjà dans une situation embarrassante. Il a approuvé une transaction seulement pour que l’on dise que le Sahara lui appartient. Pourquoi un tel marchandage puisque le Maroc affirme que ce territoire est le sien?

Deuxième constat: l’acceptation de ce deal est une double agression contre deux peuples en lutte et vulnérables, les Sahraouis et les Palestiniens. C’est une honte de la part d’un roi qui se dit Prince des croyants, président de la fondation mondiale Al-Qods et panafricaniste. Ce n’est pas la première fois que le peuple marocain est trahi par ses dirigeants.»

Sputnik: La France, qui est un acteur très important au Maghreb et le principal soutien du Maroc, se fait très discrète depuis la proclamation de Donald Trump. Pensez-vous que Paris était au courant du deal entre Washington, Rabat et Tel-Aviv?

Mohamed Yeslam Baïssat: «Avant tout, nous prenons note de la réaction mesurée de Paris. Nous constatons que ni la France ni l’Espagne, la force coloniale historique, n’ont été impliquées dans ce deal. Cette affaire va à l’encontre des intérêts de tous les pays du Maghreb et de la Méditerranée occidentale. Nous pensons que c’est l’occasion de trouver une solution conforme à la légalité et de servir nos intérêts communs. L’Europe, qui est la première puissance mondiale dans la région, subira de plein fouet les conséquences d’une guerre en Afrique du Nord. L’axe Washington-Rabat-Tel-Aviv agit contre les intérêts de tous les peuples de la zone. L’Union européenne doit assumer sa responsabilité dans la recherche d’une solution conforme à la légalité.»  

Sputnik: La Russie, qui a dénoncé très rapidement la déclaration de Donald Trump, peut-elle jouer un rôle dans le règlement du dossier sahraoui? 

Mohamed Yeslam Baïssat: «Bien entendu. Depuis 1975, la Russie a toujours été une force de paix et de respect de la légalité internationale dans le dossier sahraoui. Nous estimons que Moscou peut faire davantage car c’est une des rares puissances mondiales qui a l’avantage d’être en contact avec toutes les parties. C’est un atout très important.»

Sputnik: La Russie pourrait-elle devenir le porte-plume du Sahara occidental au Conseil de sécurité?

Mohamed Yeslam Baïssat: «Elle répond pour cela à tous les critères.»

Sputnik: Vous êtes ambassadeur de la RASD à Pretoria. Comment les autorités sud-africaines ont-elles réagi à cette déclaration de Donald Trump?

Mohamed Yeslam Baïssat: «L’Afrique du Sud, par la voix de Naledi Pandor, sa ministre des Relations internationales et de la Coopération, a rendu publique lundi 14 décembre une déclaration très importante dans laquelle elle rejette l’acte du Président américain sortant.

 Pretoria a annoncé que la proclamation de Trump "n’a ni force ni effet car il s’agit essentiellement de la reconnaissance d’une illégalité". L’Afrique du Sud, au même titre que l’Algérie et d’autres pays africains, fait partie des États qui soutiennent le droit du peuple sahraoui à l’autodétermination. Pretoria joue d’ailleurs un rôle de leadership au sein de l’Union africaine.»

Sputnik: Le Front Polisario a décidé de reprendre la voie des armes après ce qu’il considère comme une violation du cessez-le-feu par le Maroc à Guerguerat. Comment se déroulent les opérations militaires sur le terrain? Il faut reconnaître que c’est un conflit sans images…

Mohamed Yeslam Baïssat: «Le mur de séparation marocain, qui s’étend sur plus de 2.700 kilomètres, est soumis à des attaques quotidiennes de l’armée de libération sahraouie. Guerguerat a été l’erreur historique de Rabat qui aura des conséquences socioéconomiques sur le royaume. Le maroc est en situation de faillite et les choses vont se compliquer dans les prochains mois, il ne pourra pas faire face l’effort de guerre. Pour ce qui est des images, l’opinion publique internationale ne tardera pas à constater les effets des actions militaires des combattants sahraouis.»

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interview, Front Polisario, Maroc, Sahara occidental, conflit au Sahara occidental
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