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Après avoir vécu des épisodes similaires en 2011 et en 2017, le Sud tunisien est à nouveau en proie aux violences tribales. Cette fois-ci, des rixes meurtrières ont éclaté sur le lieu-dit «La source chaude». L’anthropologue Youssef Seddik revient pour Sputnik sur les origines de cet incident qui coïncide avec le 10e anniversaire de la révolution.

Ici, au sud de la Tunisie, commence l’un des plus vastes déserts du monde, le Sahara. Il déploie sa sèche immensité sur toute la largeur de l’Afrique, de l’Égypte à la Mauritanie, ne concédant à la vie que le ruban de la vallée du Nil et, ça et là, de miraculeuses oasis ou de dangereux mirages. Soudain, le réveil fracassant d’un monstre que le pays croyait terrassé –du moins apprivoisé en attendant que de lui-même il disparaisse– est venu briser cette paix apparente…   

Deux mêmes localités pour deux gouvernorats

Rien, nul mur ou montagne, nul ravin ou canyon, ne partage cette contrée dénudée entre les deux localités de Douz et de Béni Khédach, si ce n’est une frontière invisible, réelle seulement sur les papiers des administrations qui renvoient ces deux localités voisines l’une et l’autre à deux gouvernorats (préfectures) limitrophes.

Longtemps, d’ailleurs, les gens ignoraient ce découpage, s’en étonnaient ou s’en moquaient lorsqu’ils se voyaient tenus de solliciter des guichets différents pour retirer un acte de naissance ou déposer une demande de passeport. À part ce que l’on considérait comme les lubies d’une administration trop inutilement tatillonne, la vie glissait paisiblement dans la fraîcheur ombragée des palmiers ou à travers les pistes bordées de dunes. Une vie qui rassemblait dans une frénésie entreprenante et active une population apparemment homogène, solidaire, qui cultivait avec art et espoir ses dattiers, qui s’adonnait au commerce ou à la discrète contrebande de menus produits importés des deux pays voisins, la Libye et l’Algérie.

Depuis l’indépendance en 1956, la pureté tribale a connu quelque altération du fait de l’installation de tel instituteur ou tel policier originaire du nord ou du littoral. Célibataires, il arrivait que ces jeunes fonctionnaires séduisent un sage patriarche ou un père prévoyant qui offrait en justes noces sa fille à «l’étranger». Sinon l’endogamie restait de rigueur, surtout quand la promise était un diamant de beauté, d’intelligence et d’ardeur, selon l’adage toujours répandu: «Notre bien ne profitera pas à un autre que nous.»

Au nom de l’honneur

Car l’esprit de la tribu n’a jamais cessé de circuler parmi les bruits et les vernis de la modernité de plus en plus envahissante, avec son asphalte et ses puissantes voitures, ses banques et hôtels de luxe pour touristes européens, où enfants –filles et garçons– sont envoyés dans les universités des grandes villes du pays ou dans les métropoles du monde. Une valeur cardinale demeure, seul soutien encore inébranlable de cet esprit tribal: l’honneur!

Celui-ci, enraciné au plus profond de chacun et de tous, opère comme le souffle qui identifie et anime le groupe. Avec l’entrée brutale «en civilisation» de ces gens-là, dans la technique efficace ou de toc, dans les vilenies des négoces licites ou illicites, il ne reste plus à l’honneur que de se tenir tapi comme le python en hibernation, prêt à rebondir et à dévaster tout à son réveil. Pour qu’éclate l’orage, il suffit que soient mises en cause deux valeurs primitives hors de toute concession: la femme –par extension la famille– et la terre, toutes deux nommées comme de juste par deux vocables quasiment identiques, «‘ardh et ardh». Seul le son initial de ces deux mots, non perçu par l’ouïe des espaces indo-européens, diffère.

C’est ainsi qu’au cours du week-end du 13 décembre, une bataille rangée des plus violentes a éclaté au lieu-dit «La source chaude». Elle opposait les tribus des Mrazig, installée dans et autour de Douz, et des Hwaya (Béni Khédach) –dont les territoires respectifs ne sont délimités que sur les registres abstraits du découpage administratif. Bilan: deux morts et plus de 70 blessés. Les deux belligérants ont usé de toutes sortes d’armes, gourdins, armes blanches et même des fusils de chasse… Escortés de leurs fameux sloughis, ces chiens de la race autochtone dressés pour ne jamais lâcher leur proie, ils hurlaient le mot d’ordre du démon tribal: Ô notre terre (ardhna)! Ô l’honneur de nos familles (‘ardhna)!

Tunisie
© Sputnik . Alexandre Vilf
L’enjeu? Une source d’eau chaude et saumâtre qui avait fusé lors d’infructueux forages à la recherche de pétrole! Depuis, les rumeurs les plus folles et les plus invraisemblables n’avaient cessé de s’insinuer dans les rêveries de ces populations marginalisées, souffrant du chômage et de la soif Des rêveries peuplées de riches investisseurs étrangers injectant d’énormes fonds pour exploiter des ressources naturelles confirmées mais tenues au secret pour en priver les véritables ayants droit, c’est-à-dire soit les Mrazig seuls, soit exclusivement les Béni Khédach…

Et dire que Habib Bourguiba, fondateur de l’État moderne après la décolonisation, s’était enorgueilli (trop tôt sans doute) d’avoir réussi à éradiquer le Démon numide qui, avant la conquête islamique de l’Afrique du Nord, rendait impossible la cohésion des habitants et les livrait, «poussière d’individus» comme il disait, à l’impitoyable domination romaine.

Les opinions exprimées dans cet article n'engagent que la responsabilité de son auteur. Elles ne reflètent pas nécessairement la position de la rédaction de Sputnik.

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Tags:
révolution, printemps arabe, violences, tribus, massacre, Tunisie
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