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Des négociations pour un accord économique en Libye se sont déroulées à Genève. Placées sous l’égide de l’ONU et de la Banque mondiale, elles portaient sur l’engagement de réformes et l’unification des institutions financières. Sur le terrain militaire, les parties renforcent leurs positions dans le but de peser sur l’avenir politique du pays.

La cheffe provisoire de la Mission de l’ONU en Libye (Manul), l’Américaine Stephanie Williams, est parvenue à rassembler les principaux antagonistes chargés de gérer et de redistribuer la rente pétrolière du pays. Cette rencontre s’est tenue à Genève les 15 et 16 décembre derniers sous la supervision de l’ONU, de la Banque mondiale et des États membres du groupe de travail économique de la communauté internationale sur la Libye.

Mustafa Sanalla, le PDG de la National Oil Company (NOC), et les gouverneurs des deux branches de la Banque centrale de Libye –Seddik al-Kabir pour Tripoli et Ali al-Habri pour Benghazi– étaient assis autour de la table de négociations afin de parvenir à un accord visant à unifier les institutions financières et à engager des réformes monétaires et bancaires. Au terme de cette première réunion économique, ces responsables se sont entendus sur un certain nombre de mesures, notamment l’unification du taux de change du dinar libyen.

Déchirée par une décennie de guerre civile et de terrorisme, la Libye dispose d’un système financier obsolète dont la principale activité consiste à capter puis à redistribuer les revenus de la vente de pétrole. C’est en effet un pays riche en hydrocarbures, qui détient les plus importantes réserves de brut du continent africain. La National Oil Compagny est l’opérateur public chargé d’exploiter et d’exporter ces hydrocarbures.

Mais l’apparition de deux gouvernements rivaux a nécessité de diviser en deux le produit de la rente pétrolière qui transite à travers les deux branches de la Banque centrale de Libye.

Assia Bakir, diplômée en relations euro-méditerranéennes, monde maghrébin (Université Paris 8), indique à Sputnik que le conflit entre les pôles politiques de Tripoli et de Benghazi est tout aussi financier que militaire.

«La Banque centrale de Libye n’est pas une institution financière classique. Elle a été conçue du temps de Kadhafi qui l’a utilisée comme sa banque personnelle. En 1972, il a créé un autre organisme qui est la Libyan Foreign Bank, sorte de filiale commerciale de la banque centrale. L’État libyen est censé percevoir les revenus de la vente des hydrocarbures produits par la National Oil Compagny à travers la Libyan Foreign Bank. Ensuite, les ressources financières sont distribuées de manière équitable entre les deux branches de la banque centrale», explique Assia Bakir.

Crise multiforme

Le système a plus ou moins bien fonctionné jusqu’en janvier 2020, lorsque le maréchal Khalifa Haftar a décidé de bloquer toutes les infrastructures de la NOC pour exiger une répartition «plus équitable» de la rente. Il s’avère que Khalifa Haftar contrôle les principaux champs et terminaux pétroliers de Libye. Cette immobilisation a eu des conséquences dramatiques sur l’économie de ce pays en guerre qui survit grâce à l’or noir.

En plus de cette crise, qui a provoqué des pertes de plusieurs milliards de dollars, le PDG de la NOC, Mustafa Sanalla, a décidé de geler les comptes bancaires de la compagnie pétrolière auprès de la Libyan Foreign Bank. Ce choix faisait suite à un conflit ouvert avec Seddik al-Kabir, le gouverneur de la branche tripolitaine de la Banque centrale de Libye que Sanalla a accusé de détournement de fonds. Résultat: l’immobilisation des comptes de la NOC a tari le flux des revenus vers les deux institutions financières, aggravant la crise économique.

C’est que la rente pétrolière assure le paiement des salaires des fonctionnaires, des forces de sécurité et des miliciens. Elle permet également de subventionner certains produits comme le carburant et l’électricité. Dans le courant de l’été, Ahmed Maïtik, homme d’affaires qui occupe le poste de premier vice-président du Conseil présidentiel du Gouvernement d’union nationale (GNA), a pris l’initiative de négocier la réouverture des infrastructures pétrolières avec Khaled Haftar, le fils du maréchal Khalifa Haftar. Grâce à l’intervention des États-Unis et de la Russie, les deux parties sont parvenues à un accord le 18 septembre. 48 heures après, le gel des comptes de la NOC était levé. Les exportations ont pu reprendre et la redistribution de la rente aussi.

«Dès que la reprise des flux financiers a été entérinée, chacun a tenté de jouer sa carte pour devenir le maître du jeu. Derrière chaque individu il y a un pouvoir régional. Aujourd’hui, toutes les parties sont à forces égales. Soit à travers des partenariats internationaux ou par le biais d’alliances internes. Certains bénéficient des deux appuis. Ils veulent tous se donner les moyens militaires et financiers de peser sur le processus de négociations», souligne Assia Bakir.

Le principe est clair: c’est la partie qui est la plus puissante militairement et qui dispose de plus de ressources financières qui pourra négocier en position de force. L’objectif est d’être influent durant la phase de transition et la préparation des élections générales prévues le 24 décembre 2021. Si les belligérants semblent respecter le cessez-le-feu signé le 23 octobre 2020 dans la partie nord du pays, il en est autrement dans le sud.

Mouvements militaires suspects

Intellectuel targui originaire d’Oubari (sud-ouest), Akli Sh’kka suit à partir de Londres la situation en Libye. Pour lui, une crise de confiance règne dans toutes les régions du pays, particulièrement dans le Fezzan. «Parallèlement aux négociations en Tunisie, au Maroc et en Suisse, et à la rencontre des parlementaires qui s’est tenue à Ghadamès, nous constatons quotidiennement des mouvements militaires suspects dans le Fezzan.»

«Les milices de Haftar veulent prendre le contrôle de la région d’Oubari qui se trouve à proximité de la frontière algérienne. Ses hommes ont tenté d’entrer dans des zones où sont positionnées des unités de l’armée du GNA dirigée par le général Ali Kana

Haftar a échoué dans sa tentative de prendre Tripoli à cause de l’intervention militaire de la Turquie. «Actuellement, il fait en sorte de positionner ses troupes dans d’autres régions de Libye, surtout dans le Fezzan», poursuit Akli Sh’kka.

Expédition punitive

Oubari se situe au cœur du territoire touareg du Fezzan, à proximité des frontières algérienne, nigérienne et tunisienne, et sur l’axe qui mène vers le Tchad et le Soudan. Drogue, or, armes, migration clandestine: c’est le carrefour de tous les trafics. D’un point de vue stratégique et économique, la zone d’Oubari est un bassin pétrolier de première importance avec les champs d’El Charara et d’El Feel. Situés à cheval entre les territoires des Touaregs et des Toubous, ils sont contrôlés par les troupes de Haftar depuis février 2019.

En plus des enjeux politique et économique, les tensions à Oubari sont également entretenues par les parties qui ont le contrôle des trafics transfrontaliers. Ainsi, une opération menée fin novembre par une unité antiterroriste de l’armée du général Haftar serait en réalité une action pour s’assurer la mainmise sur le narcotrafic.

«Une unité de l’armée de Haftar a attaqué le domicile d’une famille. Leur maison a été détruite et ils ont procédé à l’arrestation de plusieurs personnes, dont une qui souffre de maladie mentale. Ils ont fait passer les membres de cette famille pour des terroristes, ce qui est totalement faux. Cette affaire a provoqué de vives tensions dans la ville», assure Akli Sh’kka.

Au terme de cette opération, le porte-parole de l’armée du maréchal Haftar a annoncé avoir arrêté sept individus, dont le terroriste Hassan al-Wachi présenté comme l’adjoint de Mokhtar Belmokhtar, alias Belaouer, djihadiste d’origine algérienne déclaré mort lors d’une frappe de drone américain en Libye. Akli Sh’kka et Assia Bakir rejettent la version de l’opération antiterroriste.

«Il s’avère qu’avant cette action, les gens de la région avaient lancé une campagne de lutte contre les principaux trafics, notamment la drogue, la contrebande et les réseaux d’immigration clandestine. Un convoi de transport de stupéfiants a été neutralisé dans le cadre de cette campagne. La marchandise saisie appartiendrait à un groupe contrôlé par les troupes de Haftar. Saddam Khalifa Haftar, le fils du maréchal, a donc décidé de lancer une expédition punitive et de mettre de l’ordre dans un territoire qu’il considère comme le sien», précise Assia Bakir.

Selon Akli Sh’kka, certains responsables sont devenus de véritables barons de la drogue. «Les enfants de Haftar et des officiers de son armée sont impliqués dans ce trafic transnational, ce n’est un secret pour personne.» Il estime qu’en voulant garder la mainmise sur ces affaires et sur la rente pétrolière, ces responsables «cassent toute dynamique de réconciliation».

«À chaque fois que les Libyens se rapprochent d’une solution pour mettre un terme à la crise, des parties interviennent pour la saboter. Les intérêts financiers sont très importants.»

«Chaque protagoniste veut ramasser la plus grande partie de richesses qui sont en réalité la propriété du peuple libyen. Malheureusement, la communauté internationale préfère soutenir des personnalités politiques qui n’ont aucune volonté d’instaurer une dynamique pour aboutir à la paix en Libye», déplore Akli Sh’kka.

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Tags:
accord, Banque mondiale (BM), ONU, National Oil Corporation (NOC), pétrole, Libye
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