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De la situation des droits de l’Homme aux multiples crises que traverse le Cameroun, Jean De Dieu Momo, ministre délégué auprès du ministre de la Justice, revient pour Sputnik sur des sujets brûlants de l’actualité. L’ancien candidat à la présidentielle de 2011 évoque également la question de l’alternance à la tête du pays. Entretien.

L’actualité au Cameroun a été marquée en cette fin d’année 2020 par la grogne des avocats. Ces derniers se plaignent des agressions récurrentes par les forces du maintien de l’ordre, dans l’exercice de leur profession. Au plus fort des multiples crises que traverse le Cameroun, les hommes de loi se sont souvent montrés très critiques contre le pouvoir de Yaoundé, n’hésitant pas –tout comme des ONG– à dénoncer les multiples atteintes aux droits de l'Homme dans le pays.

Dans un entretien accordé à Sputnik, Jean de Dieu Momo, ministre délégué auprès du ministre de la Justice garde des Sceaux, revient sur la situation des droits de l’Homme dans son pays. Le président du parti politique dénommé Les patriotes démocrates pour le développement du Cameroun (Paddec) et candidat à l'élection présidentielle d'octobre 2011 commente également la question de la succession à la tête de l’État. 

Sputnik: Monsieur le ministre, en cette fin d’année, l’actualité du Cameroun a été marquée par une altercation entre les avocats et les forces du maintien de l’ordre dans une salle d’audience à Douala. Au niveau de l’exécutif, comment avez-vous vécu cela?

Jean De Dieu Momo: «Si l’on doit revenir sur ce qu’il s’est passé à Douala, il faut souligner que les avocats ont envahi la salle d'audience pour empêcher que leur client, lui-même avocat, soit conduit dans une maison de détention. L’ordre a été rétabli parce qu’un tel acte est inadmissible, aucun pays au monde ne peut le tolérer. Je dirais même que nous sommes très laxistes dans le châtiment de ce genre de comportement négatif. Et je suis étonné de voir les journalistes critiquer le gouvernement plutôt que de fustiger une telle attitude. Nous avons poursuivi ces gens-là, qui ont violé de manière ostensible les lois de la République.»

Sputnik: Alors que le monde vient de célébrer la journée internationale des droits de l’Homme, un récent rapport d’Amnesty International accable le Cameroun en évoquant de nombreuses détentions arbitraires (des manifestants arrêtés dans le cadre des marches du 22 septembre dernier notamment) et la répression systématique de l’opposition. Peut-on conclure à un recul des libertés et de la démocratie dans le pays?

Jean De Dieu Momo: «Vous devez savoir que dans les relations internationales, les puissances occidentales tentent d’imposer leur suprématie sur les autres et elles utilisent des instruments comme les ONG se revendiquant soi-disant des droits de l'Homme. Amnesty International est l'une d’entre elles. Mais sont-elles vraiment les gendarmes du monde? Les grandes puissances créent ces organisations dans le but d’attaquer les autres pays, pour regarder à travers la serrure ce que les autres États font dans leur chambre. De quoi se mêlent-elles? Pourquoi dépensent-elles l'argent de leurs contribuables pour surveiller les droits de l'Homme dans le monde?

Les droits de l’Homme sont devenus une arme de déstabilisation. Et en droit international, il s’agit d’une relation de violence, une relation de conquête. Nous peinons à devenir des États souverains tout simplement parce que les grandes puissances se servent des droits de l'Homme et des ONG pour nous salir et pour mentir.

Revenons-en aux événements du 22 septembre. Y a-t-il eu trouble à l’ordre public? Oui! Or quand quelqu'un a violé la loi, il doit répondre de ses actes. Même en France, lorsque les Gilets jaunes sont descendus sur les Champs-Élysées pour briser les vitrines, incendier les voitures, Emmanuel Macron a été obligé de mobiliser l'armée pour les chasser. Combien sont en prison? Combien de Gilets jaunes ont été tués? Pourquoi Amnesty International n’en fait pas cas? Donc il faut que l'on arrête de se focaliser sur l'Afrique.»

(NB: Amnesty International a eu à s’alarmer de «violences policières choquantes» ou encore d’arrestations et de poursuites «arbitraires» dans le cadre de la gestion de la crise des Gilets jaunes, ndlr.)

Sputnik: Que répondez-vous à ceux qui taxent la justice camerounaise de justice aux ordres du pouvoir en place?

Jean De Dieu Momo: «Ceux qui estiment que la justice camerounaise est une justice aux ordres sont soit de mauvaise foi, soit des ignorants. On accuse Paul Biya d’être un dictateur, or il laisse souvent passer des choses qu’à sa place, je n’aurais pu tolérer. Mais la justice camerounaise dit qu'il faut respecter les droits de l'Homme et ceci, même face à des personnes qui ne connaissent pas autre chose que le langage de la violence et de la haine. Quelle est donc cette justice que vous dites aux ordres? Le pouvoir judiciaire, contrairement à ce que les gens pensent, n'est pas tenu par le ministère de la Justice. En réalité, le ministre de la Justice relève de l'exécutif. Le pouvoir judiciaire au Cameroun est tenu par le président de la Cour suprême. Nous ne pouvons pas influencer une décision de justice. Tous les magistrats du siège dépendent du président de la Cour suprême. Ils sont indépendants, ils rendent la justice conformément à la loi et à leur conscience. D’ailleurs, la justice camerounaise est la plus indépendante de la sous-région du continent. Je suis même certain qu’elle est plus indépendante que certaines justices occidentales.»

Sputnik: Cela fait plus de quatre ans que les régions anglophones du Cameroun sont en crise. Malgré la tenue du Grand dialogue national et la mise sur pied de nombre de résolutions, la situation est loin d’être sous contrôle, comme en témoignent les drames récents. Qu'est-ce qui, selon vous, empêche un retour à la normale?

Jean De Dieu Momo: «Je pense que le gouvernement du Cameroun et le chef de l'État ont fait tout ce qui est humainement possible. Le Président a prescrit le Grand dialogue et il s’est effectivement tenu. Toutes les parties prenantes étaient là. Vous êtes-vous déjà demandé pourquoi la paix ne revient pas? L’explication est simple: il y a un groupuscule de malfrats qui vivent de cette crise. Un groupuscule dirigé par des leaders qui sont à l'extérieur du pays. Il s'agit une fois encore des manœuvres de déstabilisation de notre pays. Comment comprendre que tous les leaders séparatistes vivent dans les pays occidentaux sans être inquiétés? Pis, ils en arrivent même à organiser des levées de fonds pour acheter des armes dans l’optique d’alimenter la guerre au Cameroun où eux et leurs familles ne vivent plus depuis très longtemps.

Le Président Paul Biya est humaniste. Au lieu de faire la guerre aux séparatistes, il a simplement exercé le maintien de l'ordre public. On n'a envoyé ni chars d'assaut ni avions comme en Éthiopie, qui a livré une guerre jusqu’au bout contre les séparatistes. Si nous avions fait la même chose, ce serait terminé aussi. Mais dans ce cas, on aurait encore crié aux violations des droits de l'Homme au Cameroun. Que veulent donc les gens? Que l'on se laisse massacrer? Des individus attaquent et tuent nos enfants, nos femmes, et sont cloîtrés dans des pays occidentaux où ils mènent une vie de pacha. Ils donnent de l'argent pour que l'on détruise notre pays. Est-ce normal? Nous avons fait ce que nous avions à faire.»

Sputnik: Le Cameroun vient de voir se dérouler les toutes premières élections régionales de son histoire, qui viennent parachever le processus de décentralisation en cours dans le pays. Une décentralisation aussi présentée comme étant une des options pour la résolution de cette crise dans les régions anglophones. Est-ce suffisant pour faire taire les armes?

Jean De Dieu Momo: «Les régionales devraient pouvoir résoudre la crise dans le Nord-Ouest et le Sud-Ouest parce que beaucoup d’anglophones revendiquaient davantage d’autonomie. La décentralisation vient ainsi donner plus de pouvoir aux régions. Le Cameroun se construit progressivement, il n'a que 60 ans. Nous venons de mettre ces institutions régionales sur pied. Les pays auxquels on essaie de nous comparer ont eux aussi connu des balbutiements démocratiques, ils ont eu du mal à mettre leurs institutions en place, la France a même guillotiné son roi! Le processus de construction d'un État est progressif, parfois lent. Mais les hommes passent et les États restent. il serait malvenu de faire des comparaison comme si le Cameroun avait trois cents ans d’histoire.

Les institutions sont mises en place, nous allons observer, nous allons rectifier progressivement. Si cela ne marche pas, nous trouverons un palliatif. Ainsi se construisent toutes les Républiques, ainsi se construit le Cameroun.»

Sputnik: Que peut encore le Président Paul Biya face à toutes ces crises qui déchirent son pays?

Jean De Dieu Momo: «Nous sommes dans une période d'accalmie et de détente démocratique. Les élections viennent de se terminer, les présidents de régions sont installés. Les ennemis tapis dans l'ombre vont toujours essayer de s'agiter. On va toujours les payer de l'extérieur pour venir nous troubler. Nous sommes préparés. Mais pour le moment, nous sommes unanimes sur le fait que la paix règne au Cameroun. Les ennemis iront parfois faire des incursions dans les régions anglophones, enlever quelques personnes. La responsabilité incombera désormais aux chefs des régions de gérer la situation. Personne ne pourra dire que c'est de la faute de Paul Biya. Il faudra désormais demander des comptes aux élus locaux et non plus au Président. Il ne sera pas directement concerné par les agissements sur le terrain. Je crois que maintenant, tout devrait aller. Le Cameroun va tranquillement évoluer vers son émergence. Même si l'ennemi veut profiter du désordre pour s'accaparer le pays.»

Sputnik: La question de la succession à la tête de l’État revient de plus en plus au centre de l’actualité. En 2011, président d’un parti d’opposition, vous vous êtes présenté à la présidentielle. Qu’en sera-t-il pour 2025?

Jean De Dieu Momo: «Si vous posez la question au président du Paddec, il vous répondra qu'après Paul Biya, ce sera encore Paul Biya.

 Nous sommes dans une ligne de conduite traduite par l’actuel chef de l’État. Je suis personnellement inscrit dans cette lutte. Je puis vous rassurer que son programme continuera. Seulement, est-ce qu'on aura un sage comme lui? Quelqu’un qui soit aussi tolérant et qui ne réponde pas aux attaques? La question de la succession n'est préoccupante pour nous que dans la mesure où des ennemis risquent de profiter de ce moment pour déstabiliser notre pays. Ils sont à la manœuvre. Tous leurs calculent portent dessus. C’est leur logique. Ils se disent que s'ils ont quelqu’un sur qui ils exercent une certaine influence, ils auront le contrôle de nos ressources.»

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crise anglophone, ONG, droits de l’homme, ministre, justice, Cameroun
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