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En résidence surveillée depuis l’élection contestée du 14 janvier, Bobi Wine continue de mobiliser la rue ougandaise, ne laissant pas indifférents les partenaires traditionnels de l’Ouganda. Lentement mais sûrement, l’opposant fait réagir à l’international. Analyse pour Sputnik de Patrick Mbeko, spécialise de l’Afrique centrale.

En Ouganda, c’est sans surprise que le leader de l’opposition Bobi Wine a rejeté les résultats de l’élection présidentielle donnant le Président Yoweri Museveni gagnant.

Assigné à résidence depuis le scrutin, il continue de mobiliser la rue tout en défiant le régime:

«La révolution continue et rien n’arrêtera la révolution du peuple. Le régime essaie désespérément de fermer ce chapitre et de prétendre que tout le monde est passé à autre chose. Mais je leur dis aujourd’hui: ce n’est que le début. Nous retirons du pouvoir un dictateur», a-t-il déclaré sur les réseaux sociaux, une semaine après le scrutin présidentiel.

Selon Bobi Wine –de son vrai nom Robert Kyagulanyi–, le premier tour de l’élection présidentielle du 14 janvier a été caractérisé par de nombreuses irrégularités: bourrages d’urnes, intimidations et arrestations des observateurs de la Platerforme de l’unité nationale (NUP), son parti. Selon les résultats officiels publiés par la Commission électorale le 16 janvier, Robert Kyagulanyi est arrivé deuxième avec 34,83% des suffrages, derrière le Président Yoweri Museveni qui a été déclaré vainqueur avec 58% des voix. Le jeune opposant a maintenu qu’il avait gagné l’élection et qu’il continuerait à contester les résultats. La date limite pour tout recours étant fixée au 29 janvier, le NUP promet de déposer une action en justice dans les jours à venir.

En attendant, certains partenaires traditionnels de l’Ouganda, notamment l’Union européenne et les États-Unis, habitués à s’enfermer dans un mutisme assourdissant pour ne pas offusquer le Président Museveni, commencent à réagir. Signe que les lignes se mettent réellement à bouger...

Museveni, l’allié de tous les temps

Entre Yoweri Museveni et les Occidentaux, notamment les Anglo-Saxons, c’est un amour d’intérêt qui remonte à la fin des années 1980. Fraîchement arrivé au pouvoir en 1986, à la suite d’une guerre civile qui a dévasté l’Ouganda, le marxiste Museveni se découvre des penchants capitalistes et se rapproche des États-Unis et de la Grande-Bretagne, devenant par la même occasion le pilier de la stratégie anglo-américaine en Afrique centrale et orientale. Lorsque, au lendemain de la guerre froide, les États-Unis décident de remodeler la carte géopolitique de l’Afrique centrale en neutralisant la France et ses soutiens francophones de la région des Grands Lacs, c’est à lui qu’ils font appel. À l’instar du Premier ministre éthiopien Mélès Zenawi, le Président ougandais est un allié incontournable de la Grande-Bretagne et des États-Unis dans leur volonté de renverser le régime islamiste du Soudan, soutenu au grand dam de Washington par Paris. Symbole de la «nouvelle génération de dirigeants africains» (expression utilisée par Bill Clinton et Madeleine Albrights) version US, il va permettre à Washington de créer les conditions d’un pré carré américain en Afrique centrale et orientale, englobant l’Ouganda, la Tanzanie, le Rwanda, le Burundi et le Zaïre (actuelle République démocratique du Congo).

Soutenu et armé par les Américains, les Britanniques et les Israéliens, Museveni souffle le chaud dans la crise qui déchire le Soudan. Il appuie la guérilla que mène, dans le sud du pays, John Garang –le chef des rebelles chrétiens de la Sudan People’s Liberation Army (SPLA), qui combat le régime de Khartoum et dont l’éminence grise est Hassan al-Tourabi, chef islamiste et protecteur d’Oussama Ben Laden à l’époque où ce dernier résidait au Soudan. Parallèlement, il soutient Paul Kagame et les exilés tutsis qui tentent de renverser le gouvernement du Président Habyarimana au Rwanda, tout en ayant dans leur viseur le Zaïre de Mobutu, tombé en disgrâce aux yeux de Washington depuis la fin de la guerre froide. Certains observateurs n’hésitent pas alors à le qualifier de «Bismarck des Grands Lacs», en référence au chancelier allemand Otto von Bismarck, connu pour sa brutalité et sa propension à faire prévaloir la force sur le droit.

Depuis, Yoweri Museveni est resté un des alliés les plus importants des États-Unis et de l’Union européenne en Afrique. Comme le Niger, l’Ouganda est devenu l’un des piliers de la guerre contre le terrorisme menée par les États-Unis sur le continent africain. Les forces de défense ougandaises sont impliquées dans des opérations contre les Al-Shabaab en Somalie. Par ailleurs, le Pentagone a fourni à l’Ouganda un soutien logistique important pour les missions visant à nettoyer les restes de l’Armée de résistance du seigneur (LRA) dans les pays voisins. Non seulement Washington verse des centaines de millions de dollars d’aides à l’Ouganda, mais avec Bruxelles, ils soutiennent également la formation des soldats ougandais impliqués dans les opérations de maintien de la paix. Et de temps à autre, il arrive au numéro un ougandais de jouer les «faiseurs de paix» dans la région des Grands Lacs et au Sud-Soudan...

Impunité assurée et l’exception du «kill gay act»

Pour toutes les raisons susmentionnées, les puissances occidentales préfèrent fermer les yeux face aux dérives dictatoriales du Président Museveni. Conscient de la place qu’il occupe dans le dispositif occidental, celui-ci sait qu’il peut se permettre certains écarts sans crainte d’être importuné par ses puissants alliés. Le professeur Ken Opalo, de l’université de Georgetown, fait observer à cet égard:

«Museveni est un acteur intelligent. Il a réalisé qu’il pouvait être un allié utile aux États-Unis dans la guerre contre le terrorisme, mais aussi dans la stabilisation de la région des Grands Lacs et de l’Afrique de l’Est.»

Au nom de la realpolitik, tant les États-Unis que l’Union européenne se voient constamment obligés de trouver un équilibre délicat quand ils abordent les questions liées aux violations des droits de l’Homme et aux élections en Ouganda. Lorsqu’en 2018, le Président Museveni a initié une réforme constitutionnelle permettant de lever la limite d’âge pour être candidat à la présidentielle, la branche occidentale de la communauté internationale a préféré détourner le regard. En outre, les Occidentaux lui trouvent des excuses pour des faits et gestes qu’ils répriment ailleurs. Le chef de l’État ougandais jouit d’une impunité quasi totale à l’intérieur du pays, comme à l’extérieur, soulignent les experts, les militants des droits de l’Homme et les opposants ougandais.

L’une des rares fois où l’Occident a haussé le ton contre l’Ouganda, c’est lorsque le régime a voulu faire adopter une loi renforçant la criminalisation de l’homosexualité en 2014, connue médiatiquement sous le nom de «Kill gay act». Les États-Unis et d’autres donateurs occidentaux ont brièvement réduit l’aide au gouvernement ougandais avant que la situation ne revienne à la normale...

Vers un changement de paradigme?

Mais avec l’avènement de Bobi Wine sur la scène politique ougandaise, la donne semble évoluer. Le jeune opposant a adopté une tactique de harcèlement et de pression qui a mis à rude épreuve le pouvoir du Président Museveni. Du début de la campagne électorale jusqu’au scrutin du 14 janvier, le régime a fait montre d’une telle nervosité qu’on a eu du mal à reconnaître ce Yoweri Museveni, de nature calme et calculatrice, habitué à contenir ses émotions dans des moments difficiles. Des dizaines de personnes ont été tuées pendant la campagne électorale et Bobi Wine a été placé en résidence surveillée au lendemain du scrutin.

Fait notable: les partenaires traditionnels de l’Ouganda, notamment les États-Unis et l’Union européenne, sont sortis de leur réserve et ont condamné la répression des manifestants et les violations des droits de Bobi Wine. L’Union européenne a même exigé une enquête indépendante sur les violences qui ont suivi l’arrestation de l’opposant et qui ont fait une cinquantaine de morts. Plus significatif encore: l’ambassadrice des États-Unis à Kampala, Natalie E. Brown, a voulu rendre visite à Bobi Wine dans sa résidence située dans la banlieue nord de la capitale, mais elle a été stoppée par les forces de l’ordre. À la suite de cet incident, le gouvernement ougandais a accusé les États-Unis de «tentative de subversion». Une première!

Dans les médias américains, le sénateur Bob Menendez, membre de la commission des Affaires étrangères du Sénat américain, s’est dit «profondément préoccupé» par les conséquences à long terme de la crise politique ougandaise sur les États-Unis qui continuent à soutenir l’Ouganda. Il y a quelques jours, il a publié une déclaration lourde de signification sur l’avenir des relations entre les États-Unis et l’Ouganda:

«Face à de nouvelles preuves que le Président Museveni n’a pas l’intention de tracer une nouvelle voie démocratique pour son pays, les États-Unis et leurs partenaires internationaux doivent maintenant réagir. Une approche de statu quo ne suffira pas. À cette fin, je me réjouis de travailler avec le nouveau gouvernement Biden pour démontrer clairement et sans équivoque au régime Museveni qu’il y aura des conséquences pour ceux qui se livrent de manière répétée à la subversion délibérée de la démocratie. Les États-Unis doivent se tenir aux côtés du peuple ougandais dans la poursuite de ses aspirations démocratiques.»

Assiste-t-on à un changement de paradigme dans les relations entre les pays occidentaux et l’Ouganda?

Il est encore trop tôt pour le dire. Museveni continuera sûrement à servir les intérêts occidentaux, du moins à court et moyen terme. Mais ses bons et loyaux services ne pourront plus l’immuniser contre les critiques, voire les sanctions, de ses alliés qui semblent déjà regarder vers l’avenir. Et celui-ci passe par «une nouvelle génération de dirigeants africains». Bobi Wine en est-il un? Seul l’avenir le dira.

Pour l’heure, le pouvoir ougandais doit composer avec un opposant dont la popularité ne fait qu’augmenter, tant à l’intérieur qu’à l’extérieur du pays. Ces derniers jours, les appels se sont multipliés pour que les autorités déchargent Bobi Wine de son assignation à résidence. La pression a été si forte que la Haute cour de justice ougandaise a ordonné, ce lundi 25 janvier, la libération immédiate de l’opposant...

Les opinions exprimées dans cet article n'engagent que la responsabilité de son auteur. Elles ne reflètent pas nécessairement la position de la rédaction de Sputnik.

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Tags:
États-Unis, assignation à résidence, élection présidentielle, Ouganda
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