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Dans un entretien exclusif à Sputnik, Saleh Kebzabo, le principal opposant d’Idriss Déby depuis des années, explique les raisons du retrait de sa candidature à la présidentielle du 11 avril et partage sa vision du combat politique au Tchad qui pourrait entraîner un changement et une alternance du pouvoir.

Sputnik - Vous avez retiré votre candidature le lendemain de la tentative sanglante d’arrestation de Yaya Dillo. Plusieurs anciens candidats se sont prononcés en soulignant un réel danger pour leurs vies. Votre décision est-elle également liée à l’aspect sécuritaire?

Saleh Kebzabo - Ce n’est pas la tentative d’arrestation de Yaya Dillo et ce n’est pas non plus pour des raisons sécuritaires. Nous sommes habitués depuis 30 ans à vivre dans un pays où l’insécurité est la règle de base. Nous avons traversé ce pays, nous l’avons sillonné à plusieurs reprises durant les élections législatives ou présidentielles. Le retrait de notre candidature est tout simplement le résultat de ce que nous vivions, à savoir que tout est ficelé dans ce pays pour que l’élection ne soit pas gagnée par d’autres candidats [qu’Idriss Déby, ndlr]. En un mot, pour qu’il n’y ait pas d’alternance politique cette année. Car en 2016 Déby a été battu, il a fait un coup d’État électoral pour se maintenir au pouvoir et nous pensions cette année qu’on allait remettre une machine plus redoutable encore contre lui, mais nous constatons que nous n’avons pas pu le faire, nous en tirons toutes les conséquences et je crois que Déby sera le premier responsable de la situation dans ce pays. Le pays va être ingérable et ingouvernable. Depuis les cinq dernières années, on a vu comment il a été incapable de le gérer, le Tchad est dans le gouffre avec tous ces problèmes socio-économiques et autres. Si l’opposition s’organise bien, la partie sera difficile pour lui les prochaines années, si on arrive d’abord au 11 avril et s’il se proclame vainqueur et s’il ne se passe rien jusque-là.

Car en 2016 Déby a été battu, il a fait un coup d’État électoral pour se maintenir au pouvoir et nous pensions cette année qu’on allait remettre une machine plus redoutable encore contre lui, mais nous constatons que nous n’avons pas pu le faire, nous en tirons toutes les conséquences et je crois que Déby sera le premier responsable de la situation dans ce pays. Le pays va être ingérable et ingouvernable.
Saleh Kebzabo, l’opposant tchadien, chef du parti L'Union nationale pour la démocratie et le renouveau
© Sputnik
Saleh Kebzabo, l’opposant tchadien, chef du parti L'Union nationale pour la démocratie et le renouveau.

Sputnik - Dernièrement, sur votre compte Twitter, vous avez écrit que l’opposition démocratique au Tchad avait besoin d’un guide et que vous êtes prêt à assumer ce rôle. Après le retrait de votre candidature, comment concrètement comptez-vous continuer ce combat?

Saleh Kebzabo - Quand je dis que je suis prêt à assumer ce rôle de guide ou de leader il ne faut donner à cela un caractère dévoyé que certains veulent lui donner. Je ne suis pas assoiffé de pouvoir, je ne suis pas inquiet du pouvoir. Je crois néanmoins que dans toute organisation de tout mouvement socio-politique il faut bien qu’il y ait un leadership qui s’exprime et cela ne veut pas dire que ce leadership va durer pendant un moment. Je pense seulement que nous le pouvons au sein de notre parti qui a quand même une trentaine d’années d’expérience et qui est le parti le plus implanté à l’intérieur du pays. Nous pensons que nous pouvons mettre notre expérience au profit de notre pays. Je pense qu’avec ce qui est en train de se faire aujourd’hui il y aura un vide politique, il n’y aura pas de transition, mais il y aura une situation où on aura besoin de nous, de l’opposition bien structurée, de notre parti politique, l’UNDR [l'Union nationale pour la démocratie et le renouveau, ndlr]. C’est de cela que je parle, du leadership d’accompagnement, un leadership qui va unir les effort, rassembler les forces de l’opposition et en faire une véritable arme de combat contre le pouvoir en place afin que le moment venu nous soyons en mesure d’assumer l’avenir de notre pays en toute sérénité.

Sputnik - D’après vous, la présidentielle de 2021 peut-elle apporter un réel changement au Tchad?

Saleh Kebzabo - En ce qui me concerne et ce que j’ai souvent fait en 25 ans au moins, c’est un appel à l’unité d’action de notre opposition. Les forces sociales et politiques opposées au Président Déby sont nombreuses et sont importantes mais elles sont dispersées à cause d’une des conséquences de la politique de Déby de diviser les Tchadiens et de faire en sorte qu’ils soient opposés que cela soit dans la majorité ou dans l’opposition. Donc avec ce que j’appelle aujourd’hui «un émiettement de notre opposition» nous devons appeler tous les combattants de la liberté, tous les militants pour qu’ils s’unissent, pour qu’ils forment un front commun, afin de faire face à ce monstre qu’est Déby et son parti au pouvoir. Mais dispersés comme nous sommes, je pense que nous n’avons pas la capacité de le renverser. Avec l’évolution actuelle et les mouvements sociaux qui sont en train de se dérouler, lorsqu’on va aboutir à l’échéance du 11 avril, les choses vont certainement se clarifier. Je suis convaincu que les Tchadiens vont se remettre ensemble et c’est en cela que le changement pourrait intervenir. Cela veut dire clairement que d’accompagner Déby dans l’élection ça ne sert à rien, il faut donc le laisser aller seul, quelques lièvres vont l’accompagner ou des faux candidats, on n’en doute pas, mais que les vrais candidats se démarquent. Je pense que c’est bon pour l’histoire immédiate mais à venir aussi, parce que leur acte va certainement peser très lourd dans tout ce qui est en train de se passer. C’est pour cela que je suis sûr que nous sommes orientés vers un vrai changement quel que soit le cas. Pour le moment je n’en dirai pas plus mais les semaines qui viennent nous en dirons davantage.

Cela veut dire clairement que d’accompagner Déby dans l’élection ça ne sert à rien, il faut donc le laisser aller seul, quelques lièvres vont l’accompagner ou des faux candidats, on n’en doute pas, mais que les vrais candidats se démarquent. Je pense que c’est bon pour l’histoire immédiate mais à venir aussi, parce que leur acte va certainement peser très lourd dans tout ce qui est en train de se passer.

Sputnik - Comment comptez-vous arriver à une alternance politique, dont l’opposition parle depuis des années?

Saleh Kebzabo - Ça fait des décennies qu’on parle du changement au Tchad et qui tarde à venir ou qui ne vient pas du tout. Je pense que ce que nous sommes en train de faire c’est une sorte de révolution et une véritable révolution ne se passe pas en quelques mois, semaines ou même années. Nous avons aujourd’hui plus de 25 ans de lutte contre le Président Déby, c’est une génération, et cette génération est éduquée et ne peut donc pas suivre au simple claquement de doigts ce que Déby ou son parti sont en train de faire. Nous avons la mobilisation de cette jeunesse éduquée qui est capable de raisonner, de penser, d’élaborer des théories ou de comprendre des mécanismes politiques en profondeur. J’ai confiance en cette jeunesse pour les combats et les luttes à venir.

Sputnik - Avez-vous des chiffres réels qui estiment le nombre de Tchadiens qui soutiennent à ce jour les candidats opposés à Idriss Déby? Les Tchadiens sont-ils prêts pour un changement, d’après vous?

Saleh Kebzabo - Nous sommes un pays où aucune statistique n’est fiable. Les statistiques officielles ne sont fiables que par leurs origines étrangères, du FMI, de la Banque mondiale et autres. Cela est aussi le cas dans la situation politique, où les partis ne sont pas en mesure de vous dire quel est le nombre exact de leurs militants ou même un nombre global des gens opposés à Déby. Mais je peux vous dire que la majorité du peuple tchadien est opposé à Déby, nous l’avons déjà senti en 2016 et cela se confirme à l’heure actuelle. Je vous dis, 80% des Tchadiens sont opposés à Déby. Pourquoi? Parce que, en 30 ans de gouvernance, on a vu que notre pays est devenu une véritable poubelle, en tout cas un tas de ruines, par la faute de Déby, par sa mauvaise gouvernance, par son inexpérience, par son incompétence, et même par sa volonté de travailler uniquement pour sa région au lieu de travailler pour le pays. Aujourd’hui, ils vivent toutes les injustices, ils vivent l’impunité, voilà le pays qui figure parmi les derniers dans tous les indices que vous connaissez. Parfois la RCA ou la Somalie font «mieux» que nous, mais ce sont des pays en guerre. Tout ça fait que la population tchadienne ne veut pas voter pour Déby. Lorsque nous avons annoncé notre retrait, les cœurs des Tchadiens ont été déchirés, beaucoup ont pleuré. Mais actuellement il y a des campagnes de sensibilisation des Tchadiens pour leur expliquer les raisons profondes [qui expliquent, ndlr] pourquoi je ne suis pas allé à cette élection et pourquoi ils ne doivent pas croire que quelqu’un peut aller à cette élection et gagner, on va tous aller faire de la figuration, et donner à Déby encore carte blanche afin de continuer le pillage à ciel ouvert de notre pays. Aujourd’hui, c’est la misère générale, les Tchadiens vivent dans la misère, les Tchadiens n’ont pas de santé, ils n’ont pas d’éducation, ils n’ont pas d’infrastructures, il n’y a rien dans ce pays. Où est l’argent du pétrole? On ne sait pas où il passe. On ne sait pas ce que l’on en fait. Des fortunes colossales se sont bâties sur les richesses nationales. C’est pour cette raison que je crois que les Tchadiens sont prêts pour le changement, parce qu’ils n’auront pas pire que ce qu’ils ont vécu jusqu’ici. Il y a quelques jours, j’étais dans un petit village à environ 200 kilomètres de N’Djaména et on a parlé de la situation actuelle, on a essayé de parler de tous les ratés du pouvoir en place. Il ne faut pas se méprendre et penser que la population rurale ne connaît rien, elle est consciente de tous les problèmes et ils disent qu’il faut un boycott actif pour montrer à Déby le niveau de leur mécontentement. Je ne l’invente pas, c’est l’état d’esprit réel, les Tchadiens ne veulent pas de Déby.

Tout ça fait que la population tchadienne ne veut pas voter pour Déby. Lorsque nous avons annoncé notre retrait, les cœurs des Tchadiens ont été déchirés, beaucoup ont pleuré. Mais actuellement il y a des campagnes de sensibilisation des Tchadiens pour leur expliquer les raisons profondes [qui expliquent, ndlr] pourquoi je ne suis pas allé à cette élection et pourquoi ils ne doivent pas croire que quelqu’un peut aller à cette élection et gagner, on va tous aller faire de la figuration, et donner à Déby encore carte blanche afin de continuer le pillage à ciel ouvert de notre pays.

Sputnik - Quels changements primordiaux sont nécessaires pour le Tchad à ce jour, selon vous?

Saleh Kebzabo - Le Tchad est confronté à plusieurs défis qui vont se poser à nous en même temps. C’est ça la difficulté. Si Déby avait la tendance de gérer convenablement le pays, que ça soit dans le développement économique, social ou même politique on pourrait dire que ce sont des défis faciles à régler, ces défis sont d'autant plus difficiles à relever qu'il s'agit des défis sociaux-identitaires. Le Président Déby a passé son temps au pouvoir à opposer les Tchadiens les uns aux autres et c’est pour cela que pratiquement tous les jours il y a des affrontements intercommunautaires, des affrontements entre les villages, des affrontements entre les tribus, et tout cela crée un climat de déficit très grave d’identité nationale. Donc cela serait le premier défi à relever, à savoir rassembler les Tchadiens pour en faire des citoyens à part entière et dans le même pays. Je peux vous dire que c’est une tâche immense mais elle sera réalisée et pour le reste ce sont tous les autres défis en conséquence de l’impunité, comme les détournements et la mauvaise gouvernance dans tous les domaines, qu’il faudra savoir combler avec les hommes qu’il faut à la place qu’il faut et je suis convaincu que nous y arriverons, je n’ai absolument aucun doute là-dessus.

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opposition, Tchad, Idriss Deby
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