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Les querelles relatives à la formation du prochain gouvernement mettent en évidence des dissensions majeures au sein de l’Union sacrée de Félix Tshisekedi. Une situation qui laisse penser que le Président congolais et ses soutiens américains ont été pris à leur propre jeu. Décryptage pour Sputnik de Patrick Mbeko, spécialiste de l’Afrique centrale.

C’est un Sama Lukonde qui s’est voulu rassurant au sortir de l’audience qu’il a eue, le vendredi 19 mars 2021, à la Cité de l’Union africaine, avec le Président de la République démocratique du Congo (RDC) Félix Tshisekedi. Nommé au poste de Premier ministre le 15 février dernier, M.Lukonde travaille non sans difficulté à former le prochain gouvernement qui devra accompagner la vision du numéro un congolais dans les mois à venir. La tâche se révèle ardue et l’impatience commence à gagner les esprits. Face à la grogne de la population qui s’interroge sur la sortie prochaine du gouvernement, le chef de l’exécutif kino-congolais appelle à l’apaisement:

«C’est vrai que nous comprenons l’urgence de la sortie du gouvernement, mais il ne faut pas confondre urgence et précipitation», a-t-il indiqué à la presse au sortir de sa rencontre avec Félix Tshisekedi.

Si le Premier ministre Sama se veut rassurant quant à la suite des choses, il n’en reste pas moins vrai que la configuration politique actuelle en RDC pose un défi énorme aussi bien pour le Président Félix Tshisekedi que pour son Premier ministre.

Une lutte sans merci pour adhérer au «gouvernement Warrior»

À peine nommé par Félix Tshisekedi, Sama Lukonde avait promis de mettre en place rapidement ce qu’il avait appelé un «gouvernement Warrior». Pourquoi avoir choisi cette expression? Le Premier ministre kino-congolais n’est pas avare de commentaires: «Parce que seuls les guerriers seront retenus pour monter au front. Des ministres spécialisés dans le combat. Je suis le chef de file et dans deux ans, je marquerai de mon empreinte», avait-il alors écrit sur son compte Twitter.

Le pari du Premier ministre Sama, rompre avec les mauvaises habitudes du passé. Lesquelles avaient, entre autres, conduit à la rupture de la coalition au pouvoir d’alors depuis le scrutin de décembre 2018: le Front commun pour le Congo (FCC) de l’ancien Président Joseph Kabila et CACH (Cap pour le changement) de Félix Tshisekedi.

Rompre avec les habitudes du passé, c’est mettre en place un nouveau gouvernement qui ne donnera pas l’impression de déjà-vu. L’opinion publique le demande, mais le pari, lui, se révèle, à première vue, quasiment impossible au regard de la configuration politique actuelle.

Preuve que la tâche relève de l’impossible: plus d’un mois après la nomination de Sama Lukonde et des dizaines de tweets plus tard, le «gouvernement Warrior» se fait toujours attendre au grand dam de la population. Et pour cause: les luttes de positionnement sans merci que se livrent les nouveaux alliés de Félix Tshisekedi réunis au sein de l’Union sacrée de la nation, la nouvelle coalition au pouvoir totalement acquise au chef de l’État kino-congolais. Du moins sur parole.

La plupart des membres de cette coalition sont d’anciens membres du FCC. Il y a aussi les partisans d’Ensemble de l’opposant et richissime homme d’affaires Moïse Katumbi et ceux du Mouvement de libération du Congo (MLC) de l’ancien vice-Président et opposant Jean-Pierre Bemba. Dans la pièce à côté se positionnent les membres du parti présidentiel, l’Union pour la démocratie et le progrès social (UDPS). Tous veulent avoir droit au chapitre dans le prochain gouvernement, et pour cela toutes les exigences - même les plus farfelues -, mais aussi tous les coups sont permis. Une situation qui contribue non seulement à retarder la sortie du prochain gouvernement, mais plante aussi le décor des luttes politiques à venir entre Félix Tshisekedi et ses alliés de l’Union sacrée...

Le casse-tête chinois du gouvernement congolais

Pour les États-Unis qui ont joué un rôle non négligeable dans les bouleversements politiques auxquels la RDC a été confrontée ces derniers mois, l’heure semble être à un attentisme vigilant… et un peu gêné. En soutenant Félix Tshisekedi, au point de l’aider à se défaire de l’étouffante tutelle de son prédécesseur qui avait gardé la haute main sur les principaux leviers du pouvoir en matière sécuritaire comme politique, Washington s’attendait à ce que l’affaiblissement du FCC permette à Félix Tshisekedi d’avoir la marge de manœuvre nécessaire pour impulser un nouveau paradigme dans la gestion de l’État kino-congolais.

Or sans majorité à l’Assemblée nationale et au Sénat, difficile pour le chef de l’État kino-congolais d’implémenter ses politiques. Le FCC de Joseph Kabila avait la majorité absolue dans les deux chambres. Félix Tshisekedi ne pouvait donc pas se constituer une nouvelle majorité en se passant du FCC. Sur fond de menace de dissolution de l’Assemblée nationale, mais aussi et surtout grâce à une opération de débauchage rondement menée, le camp Tshisekedi, soutenu par les États-Unis, a réussi à convaincre un nombre important des membres du FCC de rejoindre l’Union sacrée, affaiblissant considérablement au passage la plateforme politique de Joseph Kabila.

Mineur de diamant, en Republique Démocratique de Congo
© AP Photo / JUNIOR D. KANNAH
Si les Américains ont réussi le pari de neutraliser l’ex-Président et son FCC afin de permettre à Tshisekedi de contrôler tout le pouvoir sans aucune entrave, il n’en demeure pas moins vrai que leur stratégie se trouve aujourd’hui confrontée à une réalité qu’ils ne semblent avoir pris en compte dans leur calcul: celle d’une politique politicienne kino-congolaise où tout se négocie en permanence et où le sens des alliances et de la parole donnée restent tributaires des postes et des gains financiers promis aux uns et aux autres.

L’UDPS, le parti présidentiel, étant très minoritaire, elle est obligée de composer avec une kyrielle de formations politiques dont la plupart émanent du FCC. La majorité parlementaire actuelle ne peut tenir que si Félix Tshisekedi respecte sa part du contrat en satisfaisant les appétits gloutons des uns et des autres. La bataille que les partis politiques constituant l’Union sacrée se livrent pour obtenir des postes dans le prochain gouvernement témoigne de cette réalité.

Aussi bien Félix Tshisekedi que les Américains, qui exercent de fortes pressions sur lui pour que le prochain gouvernement ne soit pas éléphantesque comme celui qui l’a précédé, se retrouvent pris à leur propre jeu. En effet, si le chef de l’État kino-congolais opte pour un gouvernement de 35 à 40 membres comme souhaitent les Américains, selon des sources à la présidence de la République qui se sont confiées à l'auteur de ces lignes, cela veut dire que certains partis politiques ne tireront pas leur épingle du jeu, ce qui pourrait provoquer des défections et une dislocation de l’Union sacrée. S’il rétribue chacun de ses alliés, on aura un gouvernement éléphantesque, ce qui ne sera pas du goût des Américains. Dans tous les cas, l’équation se révèle être très compliquée pour les uns comme pour l’autre.

Si Félix Tshisekedi semble être pris entre le marteau et l’enclume, du côté de l’ambassade américaine à Kinshasa, l’heure est en tout cas à un attentisme vigilant, en attendant la prochaine échéance électorale en 2023...

Quid de la carte Kabila?

À l’allure où vont les choses, il y a fort à parier que l’Union sacrée ne survivra pas à l’épreuve du temps et de la politique politicienne kino-congolaise.

Tant Félix Tshiskedi que Sama Lukonde se retrouvent englués dans une lutte de positionnement féroce qui ne dit pas son nom entre des membres d’une Union sacrée qui semblent ne pas beaucoup s’apprécier. Si Ensemble et le MLC ont l’air d’entretenir de bons rapports, l’avenir ne semble pas promis à une meilleure collaboration entre ces deux plateformes et l’UDPS, ou encore entre elles et les partis politiques ayant appartenu à l’ancien FCC.

Cette donne compliquée pourrait non seulement précipiter le retour en scène de l’ancien Président Joseph Kabila, mais aussi une nouvelle migration de l’Union sacrée vers le FCC ou une toute autre structure politique dirigée à bas bruit par Kabila. Plus encore, elle pourrait même amener Félix Tshisekedi à reconsidérer ses relations avec son prédécesseur, quitte à tisser une nouvelle coalition avec celui-ci pour affronter les élections présidentielle et législatives de 2023.

Tshisekedi est conscient des ambitions des opposants Moïse Katumbi et Jean-Pierre Bemba qui sont avec lui dans l’Union sacrée. Tôt ou tard, ils devront se séparer, même si personne ne peut prédire comment.

Dans cet environnement politique hautement toxique, Joseph Kabila reste l’allié le plus «fiable» de Félix Tshisekedi dans ce grand jeu politique kino-congolais où tout flatteur vit aux dépens de celui qui l'écoute. Après tout et en dépit de leurs différends, ne sont-ils pas liés par un «deal» dont eux seuls détiennent le secret?

Reste à voir ce que sera la position des États-Unis si une coalition Kabila-Tshisekedi devait se matérialiser...

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