Afrique
URL courte
Par
15157
S'abonner

Dans deux entretiens accordés à Sputnik, deux experts algériens expliquent les rasions de la flambée des prix des produits alimentaires dans le pays, notamment la volaille et l’huile de table, indiquant les causes endogènes et exogènes de cette inflation, son impact politique et social et comment y faire face.

À moins de trois semaines du début du mois de ramadan, une inflation dans les prix des produits alimentaires, notamment la volaille et l’huile de table, suscite la colère et la panique de beaucoup d’Algériens craignant de revivre les pénibles pénuries des années 1980 et 1990. En effet, plusieurs vidéos largement partagées sur les réseaux sociaux montrent des bousculades dans des centres commerciaux pour l’achat de bidons d’huile de table, qui en plus du prix élevé, une rumeur sur une éventuelle baisse de l’offre de ce produit de large consommation a pris comme le feu dans la paille dans les quatre coins du pays.

Dans le contexte de la crise économique générée, comme partout dans le monde, par la pandémie de Covid-19 qui a aggravé le chômage et provoqué la baisse du pouvoir d’achat en raison de la dépréciation de la monnaie dans un contexte de manque de liquidités dans les banques, que faut-il faire pour réorganiser le secteur névralgique du commerce en Algérie? Quelles sont les raisons de cette inflation, notamment pour la volaille et l’huile de table, et comment y remédier?

Pour répondre à ces questions, Sputnik a sollicité le professeur Abderrahmane Toumi, expert en économie, et le docteur Abdelkader Soufi, enseignant chercheur en géopolitique et politiques de défense. En plus des facteurs macroéconomiques, tels que le recul de la croissance, de la masse monétaire et des investissements, avancés par plusieurs spécialistes, les interlocuteurs de Sputnik pointent, quant à eux, la spéculation, le secteur informel et une probable manipulation du marché national.

Quelles sont les causes internes et externes de l’inflation?

«L’inflation constatée dans les prix des produits alimentaires en Algérie est causée par deux facteurs», affirme le professeur Toumi.

«Le premier tient au fait que les matières premières qui entrent dans la fabrication de beaucoup de produits alimentaires, dont l’huile de table, sont importées de l’étranger», explique-t-il, soulignant que «dans le contexte de la pandémie de Covid-19 qui a plombé l’économie mondiale, les prix de ces matières premières ont flambé sur les marchés internationaux, notamment à cause du renchérissement des coûts du fret maritime, ce qui a eu un impact sur les prix en Algérie».
Et d’ajouter que «le deuxième facteur est endogène au marché algérien». «En effet, de coutume, à l’approche de plusieurs événements, notamment religieux comme le ramadan, il y a souvent une hausse des prix des produits alimentaires de large consommation et une ruée populaire sur eux».

Concernant l’huile de table qui est l’un des produits de large consommation, selon l’expert en économie, «ce qui a provoqué la panique des Algériens c’est d’abord la surmédiatisation de ce problème sur la base de fausses informations, démenties plusieurs fois par les autorités et les producteurs eux-mêmes, faisant état d’un manque flagrant dans l’offre de ce produit».

«Ceci en plus d’un problème de désorganisation des réseaux de distribution reliant les producteurs aux plateformes de stockage, puis aux dépôts de vente en gros, et enfin ces derniers aux commerçants détaillants, ce qui perturbe beaucoup certains marchés dans le pays», soutient-il, pointant également «la spéculation de certains commerçants, notamment du gros, qui profitent des occasions comme le ramadan pour engranger des profits injustes, contre lesquels le ministère du Commerce a pris des mesures de contrôle qui commencent à donner de bons résultats».

Le secteur informel «draine entre 35 et 40 milliards de dollars»

Dans le même sens, le professeur Abderrahmane Toumi indique qu’«en Algérie, le commerce est un secteur névralgique, et ce pour deux raisons», ponctuant que «la première tient à l’existence d’un vaste secteur informel qui a un impact direct sur l’offre et les prix des denrées alimentaires produites localement ou importées de l’étranger».

«La seconde est que ce secteur, qui draine selon certaines estimations algériennes entre 35 et 40 milliards de dollars, fait travailler des centaines de milliers de personnes, proposant beaucoup de produits de bonne qualité».

Ainsi, pour le professeur Toumi, «ce secteur doit être assaini en intégrant tous ses opérateurs dans le secteur formel et ce en les encourageant par des amnisties fiscales». «Il y a lieu également de revoir de fond en comble le système fiscal national dans le but de le rendre plus juste et plus réaliste, tout en le basculant totalement dans le numérique qui est le seul moyen viable de lutte contre l’évasion fiscale et l’informel».

Enfin, concernant les prix des fruits et légumes, l’expert estime qu’«il faudrait protéger les agriculteurs notamment ceux des régions du sud qui produisent pratiquement tout, mettre en place des moyens de transport modernes à même de leur permettre de distribuer leur production rapidement dans le pays et de leur ouvrir des possibilités, en les accompagnant, d’exportation vers l’étranger, dont l’Europe».

«Également, dans le but de leur éviter les pertes colossales dues à la dégradation des fruits et légumes produits, avec les graves conséquences sur leur disponibilité et leur prix sur le marché, il y a lieu de multiplier l’installation de chambres froides de stockage et la construction sur place de dizaines d’usines de transformation pour les surplus de production», conclut-il.

Une situation qui «met à mal la gestion politico-économique» du pays?

Dans le contexte de la reprise des marches hebdomadaire du Hirak depuis le 22 février, le docteur Abdelkader Soufi juge que «ce concours de circonstances et de nombreux paramètres influent sur la situation sociale du citoyen et met à mal la gestion politico-économique en Algérie».

«Ceci s’explique par la spéculation de certains commerçants sans scrupule et par un comportement inapproprié du citoyen qui cède instantanément aux rumeurs, qui se met à stocker de grandes quantités de denrées, ce qui nuit gravement à la sécurité alimentaire nationale et offre ainsi des occasions à ceux qui ont des agendas douteux de surfer sur la colère du peuple pour détourner ses revendications à des fins inavouées», poursuit-il.

Dans le même sens, il rappelle que lors du dernier conseil des ministres tenu sous la présidence du chef de l’État Abdelmadjid Tebboune «des décisions ont été prises dans le but de régler la crise de l’huile et de la volaille: transfert de propriété d’une usine [propriété d’un oligarque actuellement en prison, ndlr] de fabrication de l'huile et sa en marche le plus rapidement possible tout en mettant un terme au monopole, la révision de l'aide aux aliments d’élevage de volaille d'une manière rationnelle en mettant un terme à la spéculation et l’orientation vers la production locale des aliments pour réduire la facture de l’importation».

Ainsi, alors que le prix du poulet a reculé de près de 15% par rapport à la semaine dernière et que le stock du pays en huile de table est de 94.000 tonnes, quantité suffisante pour couvrir la demande nationale jusqu'à la fin juin, le docteur Soufi s’interroge: «À qui profite la déstabilisation actuelle du marché national?».

Lire aussi:

Tous vaccinés contre tous confinés: «il existe une troisième alternative»
La Russie annonce répondre à un déploiement massif de troupes de l'Otan à sa frontière
«Toutes les personnes qui vont aller se faire vacciner sont des cobayes», lance une députée française
Tags:
produits agricoles, produits alimentaires, hyperinflation, inflation, Algérie
Règles de conduiteDiscussion
Commenter via SputnikCommenter via Facebook